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Enseignement

«Malgré la qualité de nos enseignants, l’école a tendance à maintenir les inégalités, voire à les accentuer»

Réforme des rythmes scolaires, tronc commun, accompagnement personnalisé, pôles territoriaux… Un bon lot de mesures du Pacte d’excellence entre en vigueur ce mois de septembre. Avec, pour double objectif, d’améliorer le niveau de l’enseignement belge francophone tout en le rendant plus équitable et adapté à chaque élève. À l’aube de cette rentrée scolaire chargée, la ministre de l’Enseignement, Caroline Désir (PS), revient pour Alter Échos sur ce défi et livre son analyse des inégalités scolaires.

Caroline Désir en 2014. Wikipedia

Alter Échos: L’objectif de mixité sociale à l’école, présent dans plusieurs décrets, apparaît comme de plus en plus fondamental. Est-il selon vous atteignable?

Caroline Désir: La question est en effet fondamentale et dépasse évidemment largement le strict cadre scolaire. Notre société reste profondément marquée par de nombreuses inégalités structurelles malgré des décennies de luttes et de conquêtes sociales. Sur cette base, le défi de la mixité s’impose d’emblée à l’école. Les leviers possibles pour garantir littéralement la mixité sociale seraient d’imposer des mécanismes de régulation du choix d’inscription et d’avoir une vision et un fonctionnement global. C’est en partie la logique du décret inscription, qui constitue un équilibre entre la liberté de choix des parents et la volonté du pouvoir politique de favoriser la mixité sociale et l’égalité d’accès à toutes les écoles.

AÉ: Mais cet équilibre semble difficile à maintenir…

CD: En effet, et il reste encore beaucoup de barrières à dépasser pour rencontrer les objectifs du décret, comme l’accès à l’information, qui est très différent en fonction des origines socioculturelles. Ou encore les réalités des quartiers qui concentrent davantage de précarité.

Les modifications que nous venons d’apporter au décret inscription peuvent apporter certaines réponses pour lever ces barrières. Ainsi, le renforcement du poids de l’indice socio-économique le plus faible parmi les critères de départage des élèves pourrait aller en ce sens. Plus fondamentalement, la création d’instances décentralisées qui participeront à la gestion des inscriptions, avec parmi leurs membres des représentants d’associations spécialisées dans la lutte contre la pauvreté ou l’intégration sociale, doit permettre de déployer une approche plus profonde et qualitative de renforcement de la mixité.

Mais, cela étant dit, il ne suffit pas de créer de la mixité sociale dans les écoles à travers des mécanismes de régulation institutionnalisés. Ça ne sert même à rien si, après un an ou deux, les élèves issus de milieux moins favorisés redoublent ou sont exclus des établissements auxquels le décret inscription leur a permis d’avoir accès. Là, on en revient au constat du Pacte pour un enseignement d’excellence: malgré la qualité de nos enseignants, l’école a tendance à maintenir les inégalités, voire à les accentuer. C’est pour cela qu’on a besoin des réformes du Pacte qui visent à s’attaquer structurellement aux inégalités entre élèves et entre écoles.

AÉ: Notre système scolaire est caractérisé par une logique de quasi-marché scolaire. En quoi la concurrence qui en résulte est-elle un obstacle à la mixité sociale?

CD: Notre système scolaire est la résultante du libre choix des parents garanti par la Constitution. On peut distinguer deux types de concurrence. Celle qui existe entre les réseaux, voire aussi et surtout entre les établissements eux-mêmes, y compris au sein d’un même réseau. Et celle qui existe entre les familles pour l’accès à certains établissements plutôt que d’autres. Le décret inscription constitue un équilibre difficile, je l’ai évoqué, car il s’inscrit dans le respect de la liberté de choix des parents et il ne permet une objectivation qu’à un seul moment dans la scolarité, à l’inscription en 1re secondaire.

Décréter la mixité sociale reviendrait à changer totalement de paradigme et effectivement à restreindre la liberté de choix scolaires. C’est intellectuellement intéressant, mais politiquement et constitutionnellement périlleux. Ce serait un changement radical et direct qui amènerait probablement des bouleversements.

AÉ: Un réseau unique d’enseignement pourrait-il être la solution?

CD: Pas plus simple constitutionnellement, l’idée d’un réseau unique a beaucoup d’avantages si on considère d’autres objectifs politiques. Mais il n’est pas certain que sa concrétisation aurait pour conséquence de faciliter la mixité sociale. Car elle ne supprimerait pas les inégalités entre établissements.

À ce jour, la solution la plus praticable est d’amener à ce que le choix soit moins prégnant, que la concurrence entre établissements s’atténue. C’est la voie du Pacte pour un enseignement d’excellence, notamment avec le pilotage du système éducatif, le tronc commun et les différents systèmes d’accompagnement personnalisé ou la prise en compte de l’hétérogénéité des classes par exemple. C’est évidemment une stratégie de longue haleine qui mise sur la bonne volonté des acteurs et actrices de l’école…

«Il ne suffit pas de créer de la mixité sociale dans les écoles à travers des mécanismes de régulation institutionnalisés. Ça ne sert même à rien si, après un an ou deux, les élèves issus de milieux moins favorisés redoublent ou sont exclus des établissements auxquels le décret inscription leur a permis d’avoir accès.»

AÉ: Justement, le Pacte vise principalement à améliorer la qualité de l’enseignement, mais aussi à réduire les inégalités scolaires. Ce double objectif crée-t-il une tension? De nombreux enseignants craignent qu’on en demande toujours plus aux élèves sans donner suffisamment de moyens aux profs, ce qui augmenterait le besoin d’aide extérieure (parents ou services payants), creusant ainsi les inégalités.

CD: Les réformes initiées dans le cadre des travaux du Pacte pour un enseignement d’excellence visent en effet à améliorer la qualité de l’enseignement tout en réduisant le redoublement et en luttant contre les inégalités scolaires. Je comprends que l’entrée en vigueur des nouveaux référentiels, dès cette rentrée scolaire en première et deuxième années primaires, suscite des interrogations, voire des inquiétudes. Je suis moi-même convaincue que l’ambition de créer un bagage commun pour tous les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne peut se concevoir sans opérer un véritable tournant en matière de soutien scolaire.

C’est pourquoi les équipes éducatives seront désormais amenées à adopter une approche évolutive des besoins et des difficultés d’apprentissage. Cela signifie qu’elles devront développer une prise en charge graduelle des besoins et des difficultés des élèves, en réévaluant régulièrement les dispositifs de soutien mis en place tout au long de leur scolarité. Afin de soutenir les écoles dans la mise en œuvre de l’approche évolutive, des périodes supplémentaires leur seront octroyées. Elles doivent permettre de renforcer l’encadrement des classes de manière à assurer la présence d’un co-enseignant (ou co-intervenant) plusieurs heures par semaine.

Ces moyens supplémentaires d’encadrement renforcé soutiendront la mise en place de dispositifs de différenciation et d’accompagnement personnalisé. L’enjeu consiste bien à mieux rencontrer l’hétérogénéité des classes et à soutenir la motivation, la réussite et la confiance en soi auprès des élèves.

AÉ: Ça, c’est pour le suivi scolaire à l’école. Qu’en est-il du travail scolaire à domicile (également source d’importantes inégalités): la question est-elle abordée dans le Pacte?

CD: En effet, idéalement, la journée scolaire devrait intégrer une large part des travaux à domicile et même des activités extrascolaires. Cette question du travail scolaire à domicile est d’ailleurs abordée dans l’Avis n°3, par le prisme des rythmes scolaires, et plus particulièrement celui du rythme de la journée scolaire. Il prévoit d’y intégrer, en tout ou en partie, le travail aujourd’hui fait à domicile, permettant une meilleure adaptation au rythme biologique de l’enfant.

Mais cette modification du rythme de la journée scolaire n’est pas encore à l’ordre du jour. En effet, comme vous le savez, même si la question des rythmes scolaires journaliers peut également concourir au bien-être et à la performance des élèves, nous avons d’abord procédé à la réforme des rythmes annuels.

AÉ: Cette rentrée 2022 marque en effet le lancement de la réforme des rythmes scolaires: quel est son impact attendu sur les inégalités?

CD: Le lien entre les rythmes et les inégalités scolaires s’illustre avec deux exemples concrets liés à l’organisation de l’année, qui peuvent engendrer des difficultés et s’avèrent plus préjudiciables aux élèves les plus défavorisés.

Tout d’abord, nous devons observer la durée des congés d’été: elle est de huit à neuf semaines consécutives sans école. Ce sont des moments de rupture importants avec les apprentissages, mais aussi avec la vie sociale et les activités. Si on ne part pas en vacances, qu’on fait peu de sorties et qu’on a peu de contacts, huit semaines, c’est très long.

Ensuite, nous considérons les périodes d’apprentissage au sein de l’année scolaire. Et il s’avère non seulement qu’elles n’ont pas toutes la même durée, mais, aussi, que certaines sont vraiment trop longues. La fatigue engendrée n’aide pas à faire face au stress des évaluations ou au risque de tomber malade. Pour tenir le coup, c’est plus facile quand on est épaulé ou qu’on ne rencontre aucune difficulté à l’école. Là encore, quand certains doivent faire un effort particulier ou qu’il n’y a pas d’aide à la maison, l’organisation de l’école déforce encore une situation qui n’est déjà pas simple.

Quand les conditions d’apprentissage ne sont pas favorables, elles le seront d’autant moins pour les élèves le plus en difficulté. Donc, si on améliore ces conditions, on peut réduire les inégalités d’apprentissage.

AÉ: Dans un second temps, une réorganisation des rythmes scolaires à l’échelle de la semaine, de la journée est-elle envisagée?

CD: Oui, la question des rythmes scolaires peut aussi se poser pour l’organisation des journées ou des semaines. La question des rythmes hebdomadaires est moins étudiée pour l’instant. Cela étant dit, contrairement aux rythmes annuels, les écoles ont déjà beaucoup de liberté pour repenser l’horaire hebdomadaire dès aujourd’hui.

S’agissant des rythmes journaliers, nous travaillons actuellement avec la ministre en charge de l’Enfance, Bénédicte Linard, à l’élaboration d’un appel à projets qui s’adresse communément aux écoles et aux opérateurs de l’accueil temps libre ou qui offrent des activités culturelles et sportives, pour soutenir des projets pilotes qui proposent une autre organisation de la journée des enfants. L’idée est de faire émerger des pistes de solution pour limiter les temps creux de la journée et en faire de vrais moments organisés – que ce soit pour une sieste chez les plus petits ou pour d’autres activités qui peuvent nourrir l’épanouissement de l’enfant, en complément des leçons données en classe. L’objectif que je poursuis avec cet appel à projets est de dégager les conditions de faisabilité dans lesquelles une réforme du rythme journalier pourrait s’envisager sous la prochaine législature.

AÉ: Le Pacte entend lutter contre l’échec scolaire, mais le redoublement, gros point noir de notre système scolaire, demeure le levier le plus utilisé par les écoles en cas d’échec scolaire. Que faire? L’interdire complètement serait-il une solution efficace?

CD: La lutte contre le redoublement fait partie intégrante des objectifs du Pacte pour un enseignement d’excellence. L’objectif est de le réduire de 50% d’ici à 2030. Pour ce faire, le Pacte opte pour la suppression de l’interdiction du redoublement qui prévalait jusqu’ici certaines années du parcours scolaire afin de s’inscrire dans un nouveau paradigme: celui de n’interdire le redoublement à aucun moment du parcours scolaire tout en le rendant exceptionnel partout.

AÉ: Pourquoi ce choix?

CD: L’idée n’est pas de supprimer le redoublement, mais de lui donner du sens. Le redoublement, qui est intimement lié à l’évaluation, doit être mûrement réfléchi avant d’être pratiqué, car il a des implications profondes sur les élèves, notamment concernant l’estime de soi. L’évaluation doit servir à former les élèves et pas à les punir. Un redoublement vécu comme une punition n’a donc aucun intérêt. Il doit s’inscrire dans une réflexion partagée entre l’école, les parents et l’élève, sur les éléments indispensables à maîtriser pour poursuivre le parcours de l’enfant.

Réfléchir au processus de redoublement et à l’évaluation dans sa globalité n’est pas un nivellement par le bas comme on peut parfois l’entendre, mais il s’agit là d’un chantier ambitieux qui permettra de donner plus de sens à notre système d’évaluation des acquis, mais aussi d’éduquer au choix professionnel plutôt que voir des enfants subir des relégations.

AÉ: Les relégations en filière technique ou professionnelle sont en effet l’une des principales causes des fortes inégalités de notre système scolaire. Faut-il plutôt limiter la relégation ou davantage valoriser ces filières?

CD: L’enjeu de la réforme de l’enseignement qualifiant est justement d’en faire une filière de choix volontaire et positif, et pas une filière de relégation. Dans cette perspective, le renforcement du tronc commun est d’ailleurs un élément essentiel, puisqu’il vise avant tout l’amélioration de l’apprentissage des savoirs de base, tout en permettant à chaque élève d’avoir accès aux différents métiers. Il est donc bien question d’orientation positive pour les élèves au départ des activités de découverte réalisées lors de leur parcours au sein du tronc commun.

Mais je reste évidemment consciente que l’attrait pour ces métiers, et donc leur valorisation, ne sera possible qu’au travers de plusieurs actions. Il s’agit notamment de donner accès aux enseignants, aux parents et aux élèves à une information précise sur les différents métiers accessibles. Il faut également clarifier le paysage de l’organisation de l’enseignement qualifiant, pour permettre aux enseignants du général de mieux appréhender les différents parcours. Enfin, je vise le développement des relations entre l’enseignement et les différents secteurs professionnels, via les conventions sectorielles, mais aussi, par exemple, en organisant des évènements de type concours, qui soient valorisés.

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

Journaliste jeunesse, aide à la jeunesse, social & Contact partenariats (médias, projets, débats)

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