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Intégration des Turcs en Allemagne, en France et en Belgique

Début décembre, un colloque transnational s’est penché sur les spécificités du processus d’intégration des migrants turcs.

18-01-2010 Alter Échos n° 287

Un colloque sur l’immigration turque s’est tenu à Berlin les 2 et 3 décembre dernier. Coorganisé par la Robert Bosch Stiftung et la Fondation Roi Baudouin1, pourles élus et responsables au niveau communal en France, Allemagne et Belgique, il avait pour objectif d’expliquer les « spécificités d’un processusd’intégration » en décortiquant les politiques des pouvoirs publics, les stratégies d’intégration des migrants d’origine turque, ainsi que les réussiteset les échecs des différents acteurs liés à ce processus.

Les indicateurs d’intégration étant particulièrement négatifs pour les Turcs vivant dans ces trois pays, les intervenants ont voulu fournir quelques pistes pour aiderles décideurs locaux à gérer des questions théoriques et pratiques souvent complexes. Des exemples de réussite ont également été mis en valeursoulignant le dynamisme économique des entrepreneurs turcs ou l’implication professionnelle des travailleurs du secteur associatif, de l’enseignement et de l’intégration.

De multiples modes d’intégration

Le professeur Ferhat Kentel de l’Université de Bilgi à Istanbul s’est penché sur les trois modèles d’intégration – contradictoires – existant enFrance, en Allemagne et en Belgique. « L’intégration en France relève plus d’une construction de la citoyenneté perçue comme un achievement (objectifidéal à atteindre). Le Turc peut devenir Français s’il accomplit le parcours d’intégration et peu importe alors ses origines pour autant qu’il s’adapte au modèledominant. Les Turcs de France sont en négociation permanente entre les deux identités nationales très fortes qui existent en France et en Turquie. Par contre, être Allemandce n’est pas simplement se comporter comme tel, être Allemand tient davantage compte des origines, de la culture et de l’état d’esprit d’un candidat citoyen, il s’agit là d’unprocessus plus complexe. Enfin, il existe le modèle belge qui est plus complexe car la Belgique est un pays complexe  : être Turc à Bruxelles n’est pas la même chosequ’être Turc en Flandre ou en Wallonie, car Bruxelles est une ville cosmopolite où le taux de personnes d’origine étrangère est largement plus élevé que lenombre d’autochtones, tandis que dans les deux autres régions (Flandre et Wallonie), les personnes d’origine étrangère constituent une petite minorité face au groupedominant.

Face à ces modèles d’intégration, il existe trois types de réponse  : la première est l’assimilation où le migrant turc rejette touteréférence à la Turquie qui n’est considérée que comme un pays de vacances et de soleil  ; la deuxième est le refus d’intégration total oùle Turc s’installe dans le ghetto (Schaerbeek à Bruxelles, Kreuzberg à Berlin ou Strasbourg, Saint-Denis à Paris), refuse d’apprendre la langue du pays d’accueil et ne construitson identité qu’en mettant l’accent sur sa culture d’origine  ; la troisième est la stratégie interculturelle où le Turc est influencé et influencelui-même les deux modèles, il devient un peu Turc, un peu Allemand (Belge ou Français) et refuse de construire son identité sur la seule référence ethniquepuisqu’il peut aussi être jeune/vieux, musulman/chrétien, homosexuel/hétérosexuel… » Le professeur ajoute que l’intégration des Turcs se passe mieux enAllemagne et en Flandre, où il existe une reconnaissance de l’altérité dans ces sociétés, à la différence de la France ou de la Wallonie, oùl’identité se rapporte seulement à une citoyenneté républicaine ne tolérant pas les constructions d’identité complexes.

Se référant à une étude qu’il a menée sur les Belgo-Turcs en 2006, Ferhat Kentel explique que les Turcs s’identifient plus à une ville dans lasociété d’accueil qu’à un État, car « vivre à Berlin, ce n’est pas la même chose que de vivre à Istanbul ou Marrakech. On adapte plus facilementson mode de vie à la ville où l’on vit car la ville m’oriente et je l’oriente aussi. Par ailleurs, la ville n’est pas seulement un ensemble architectural composé de rues etd’immeubles, la ville rassemble aussi des gens qui utilisent une ou plusieurs langues pour communiquer entre eux. » Pourquoi cette identification à la ville ? « Parce qu’on yvit et qu’il y a l’idée d’influence sur le monde qui nous entoure directement. Le pays, c’est trop grand, ça nous dépasse tandis que la ville on peut la changer, on peutl’influencer et se laisser influencer par ces changements. La spécificité pour les Turcs provient aussi de l’impact de l’État et de la société turque sur lesmentalités  : la lourde présence étatique en Turquie dénote un manque de confiance des individus, les migrants essayent ainsi de se fabriquer une confiance en sebattant pour la reconnaissance d’une culture d’origine. »

La réussite comme outil de mesure

« C’est vrai que la France n’aime pas trop les spécificités, répond Gaye Petek (Association ELELE et ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration), maisil y a des différences entre les positions françaises rêvées et les réalités françaises. Quand on parle des Turcs en France, on parle de 450 000personnes (Turcs et Français d’origine turque). On constate peu d’évolution pour la première génération, les groupes vivant dans les ghettos sont la cibled’islamistes radicaux qui agissent comme des missionnaires pour les recruter, les Turcs n’entretiennent pas de lien de voisinage avec les Français, les mariages de raison, arrangés ouforcés sont dominants (83  % des mariages). À noter que 56  % de la population turque est française de naissance, mais le parcours de la réussite est plusorienté vers la réussite économique ou commerciale que vers les filières d’éducation. Dans le domaine économique, les jeunes turcs obtiennent de meilleursrésultats que les jeunes maghrébins en France, ce qui crée parfois des conflits entre ces différents groupes. Sur le plan politique, 198 candidats d’origine turqueétaient présents sur les listes lors des élections municipales de 2008 et 91 ont réussi à se faire élire. Les Turcs participent moins aux débatspolitiques que les leaders maghrébins, ils sont plus tournés vers des repères en Turquie, il existe une faible participation dans le monde associatif et la communautéturque compte trop peu d’artistes ou d’écrivains. »

En Allemagne aussi, le portrait de la communauté turque pose question. Auteur d’une étude statistique sur une base ethnique très controversée en Allemagne, leprofesseur Steffen Kröhnert a présenté les résultats des « indicateurs d’intégration en Allemagne », qui incluent une comparaison entre tous lesgroupes m
igrants ou non migrants. Selon son étude, 4  % de la population allemande est d’origine turque et parmi les étrangers, les Turcs sont les plus allemands puisque 50 %de ce groupe sont nés en Allemagne. Malgré cet ancrage natal, le mariage biculturel (turco-allemand) ne concerne que 5  % des cas, 20  % des migrants turcs n’ont pas dediplôme, le taux de chômage est de 23  % (28  % pour les jeunes turcs) et les Turcs sont très peu présents dans les postes qui requièrent un haut niveau deconfiance (pompiers, policiers, médecins).

Paradoxalement, « les jeunes Turcs nés en Allemagne sont plus confrontés au chômage que ceux qui ont émigré vers l’Allemagne ».L’étude fait également ressortir une différence d’intégration entre les Turcs vivant dans les métropoles de services (Münich, Bonn, Francfort etDüsseldorf) et ceux qui vivent dans les villes industrielles de tradition (Dortmund, Nüremberg et Duisburg). Dans ces dernières, où la plupart des secteurs ontété touchés par la crise, les Turcs ont perdu leur emploi mais ont continué à vivre dans ces villes.

Lors d’un atelier, les participants se sont penchés sur l’intégration des Turcs via le marché du travail. L’Allemagne compte 2,7 millions de personnes denationalité turque ou d’origine turque. Au sein de ce groupe, 70 000 sont des entrepreneurs et emploient 400 000 salariés pour un chiffre d’affaires global de 40 milliardsd’euros et 8 milliards d’euros d’investissement sur base annuelle. « On dit souvent que l’intégration est un échec en Allemagne. En réalité, si l’on compare nosindicateurs au niveau international, on constate que l’intégration des étrangers en Allemagne est la moins mauvaise, explique le professeur Kolb. Prenons le coefficient desurreprésentation au chômage pour l’ensemble des migrants vivant en Allemagne, on obtient le chiffre de 1,5 pour l’Allemagne (un étranger vivant en Allemagne a 1,5 fois plus dechance de se retrouver au chômage qu’un Allemand), 1,9 pour le Royaume-Uni, 2,9 pour les Pays-Bas, 3,2 pour la Suède et 4,4 pour la Belgique. Comment expliquer que l’Allemagne ait demeilleurs résultats ? Parce que notre pays met plus l’accent sur les outils de placement (agences d’emploi), la formation en alternance, le dynamisme pour la création d’entreprises.» L’accent a aussi été mis sur la culture entrepreneuriale des Turcs.

Un autre atelier s’est concentré sur l’enseignement scolaire et périscolaire. Constat  : l’échec scolaire des Turcs est plus important que celui des populationsautochtones et des autres populations d’origine étrangère. En matière d’égalité des chances à l’école, le système allemand apparaît commeparticulièrement inégalitaire à cause d’une orientation trop précoce du parcours scolaire de l’enfant. Les participants ont longuement débattu à propos desfilières d’orientation scolaire ainsi que sur le rôle des acteurs externes à l’école (parents et intervenants). Enfin, la question de l’apprentissage des langues (d’accueilet d’origine) et des professeurs de langue a également été abordée.

1. Fondation Roi Baudouin :
– adresse : rue Brederode, 21 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 511 18 40
– site : www.kbs-frb.be

Mehmet Koksal

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