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Justice

« Il m’a détruite psychologiquement »

Alter Échos n° 479 18 décembre 2019 Pierre Jassogne

Les loverboys sont des jeunes hommes qui prostituent leurs petites amies au moyen de pressions psychologiques. Alter Echos consacre dans son dernier numéro une vaste enquête à ce phénomène. Pascale a été victime d’un loverboy au début des années 90. Si le terme n’existait pas encore – il apparaît aux Pays-Bas en 1995, ce recrutement par la séduction était déjà bien réel…

Pascale avait 19 ans lorsqu’elle a rencontré un jeune proxénète. « J’en suis tombée amoureuse. Je l’ai rencontrée bêtement dans un petit café de mon village. Il était beau, super gentil… » Au début, tout était beau, se souvient-elle. Mais la prostitution est arrivée très tôt au début de leur relation. Et l’emprise de plus en plus totale : « Je me suis retrouvée rapidement enceinte de lui », poursuit-elle. Cette relation va durer six ans.  « J’ai fait en tout cinq ans de trottoir. Il m’a fallu très longtemps pour que je réalise ce qui m’arrivait. Je refusais d’admettre la vérité. Il m’a complètement isolée de ma famille. Il m’a manipulée pour me faire croire que ma famille, mes amis me voulaient du mal. Il m’a détruite psychologiquement. » C’est une technique classique des loverboys. « En rencontrant des survivantes du monde entier, je me suis rendu compte que leurs parcours étaient souvent identiques au mien, que les modus operandi de ces proxénètes étaient les mêmes. Les jeunes filles fragiles sont un grand vivier pour ces proxénètes. Ils vont utiliser leurs faiblesses pour les séduire. Ils les rassurent, elles tombent amoureuses, et là, le piège se referme. Ils en font des marionnettes. »  

Mais une des difficultés est d’admettre que la jeune fille a été victime. « Il faut pouvoir l’assumer surtout. C’est comme pour une femme battue. C’est le même syndrome. Il faut oser se dire qu’on s’est trompée, assumer sa fragilité, en témoigner devant des associations, des policiers, des magistrats… Et en la matière, la justice n’est pas tendre. C’est tout juste si elle ne vous reproche pas d’avoir été faible. »

Aux yeux de Pascale, la notion de “loverboy” relève du politiquement correct, comme celui de “travailleuse du sexe” pour prostituée. « Ce modus operandi est loin d’être neuf. Il a toujours fonctionné dans la prostitution. Ce qui change, c’est la facilité avec laquelle ces proxénètes peuvent procéder désormais sur les réseaux sociaux pour dénicher de nouvelles victimes, parmi elles de très jeunes filles. »

Une étude de l’asbl Espace P, réalisée en 2014 auprès de travailleuses du sexe, montrait d’ailleurs parmi les risques associés à la prostitution que le proxénétisme était mentionné à plusieurs reprises à travers la figure du “faux client” qui veut que la fille travaille pour lui ou du “petit ami” qui est là pour l’argent. Par ailleurs, 35 % des prostituées interrogées indiquaient être en relation. Preuve que ce recrutement par la séduction est loin d’être un phénomène récent.

 

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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