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Migrations
© École Maximilien

Enfants migrants : après l’exil, l’école Maximilien pour reprendre pied

Alter Échos n° 469 5 décembre 2018 Candice Vanhecke

Nouveau pays, nouvelle langue, nouveaux copains à se faire… Après un exil souvent traumatisant, les enfants migrants doivent constamment s’adapter à tout. À l’école Maximilien, des bénévoles tentent de leur offrir un environnement sécurisant, du divertissement et, surtout, de les maintenir à flot dans un système scolaire qui ne tient pas assez compte de leurs spécificités.

Dimanche 18 novembre 2018. À Bruxelles, le soleil s’entête malgré les premiers frimas, pour le plaisir des bambins qui se bousculent devant les stands du festival #Zéro>18, consacré aux droits de l’enfant. D’une fenêtre du « Paquebot », célèbre bâtiment de la place Flagey, Nadia les observe un instant, avant de rejoindre Marie, une autre bénévole de l’école Maximilien. Aujourd’hui, ce n’est pas avec des enfants migrants qu’elles passeront l’après-midi, mais avec des petites têtes blondes et brunes avides d’en savoir plus sur ces filles et garçons venus de loin et que, parfois, ils côtoient déjà en classe.

Contrairement à beaucoup de bénévoles de l’école Maximilien, Nadia n’est pas enseignante. Elle travaille dans la recherche biomédicale. Ce qui l’a amenée à s’occuper d’enfants migrants ? « Un jour, j’ai appris que l’école cherchait un prof pour aider une ado en difficulté en sciences. Je connaissais déjà la Plateforme de soutien aux réfugiés et je cherchais une activité de bénévolat. Cette annonce tombait à pic. » C’était il y a deux ans et demi. Depuis, elle n’a plus quitté l’école Maximilien. « En tant que femme issue d’une famille d’immigrés, j’ai très tôt compris que, dans la vie, je n’aurais rien gratuitement. Les enfants de migrants, c’est évident qu’ils partent avec moins de chances que les autres. En m’occupant d’eux, j’ai le sentiment de rééquilibrer le jeu. »

Nadia a raison. En novembre dernier, un rapport de l’Unesco, intitulé « Migrations, déplacements et éducation », pointait la Belgique comme l’un des pays européens les plus inégalitaires en termes de décrochage scolaire, avec 16 % d’enfants nés à l’étranger concernés, contre 8 % d’enfants nés en Belgique.

Une école née dans la gadoue

L’école a vu le jour en septembre 2015, dans l’urgence des premières arrivées de migrants au parc Maximilien, à Bruxelles. Très vite, des citoyens rejoignent le parc, les bras chargés de vivres et de vêtements et l’envie d’aider ces exilés qui se retrouvent dehors, parfois dans la pluie et la boue. Parmi eux, Céline De Neyn, enseignante, qui passe rapidement à la coordination des actions. « Ça fourmillait d’idées. Chacun venait avec son talent. Il y avait des instits, des médecins, des juristes, des personnes qui s’occupaient de la cuisine… Avec un prof de néerlandais et une institutrice maternelle, nous avons mis en place une école pour adultes, pour enseigner des rudiments de français et de néerlandais. Les animations pour enfants sont venues ensuite. » Ce sont les débuts de l’école Maximilien, qui bénéficie des livres et des jouets que des citoyens apportent au camp. Aux côtés de Céline, Nadia Echadi (une autre Nadia), également institutrice, met sur pied une ludothèque et une bibliothèque pour enfants, avec le concours d’ados venus l’épauler.

Depuis ce mois de septembre 2015, les deux jeunes femmes consacrent leur temps libre à l’aide aux migrants. Entre-temps, l’école Maximilien s’est établie dans de vrais locaux à Jette, entre mars 2016 et novembre dernier. Désormais, on la retrouve dans un bâtiment de la rue Washington, à Ixelles. Si Nadia coordonne toujours l’école, au printemps dernier, Céline a préféré se charger d’autres tâches au sein de la Plateforme. C’est que la gestion du camp a laissé des traces, puis le cœur s’est alourdi des confidences juvéniles recueillies à l’école Maximilien. Certaines images la marqueront à jamais, comme ces deux familles arrivées au parc avec le cadavre de leur enfant dans les bras, ou encore ce couple d’Afghans qui avait appris à leur bébé à cesser de pleurer sur un claquement de doigts, pour ne pas se faire repérer lors de la traversée de certains pays d’Europe de l’Est.

« Ici, ils peuvent vraiment se poser. Ils retrouvent des enfants qui viennent du même pays qu’eux, parlent la même langue et ont parfois connu des expériences similaires à la leur. » Nadia, bénévole.

« Parle et ton cœur sera apaisé »

D’une permanence de sept jours sur sept sur le camp, l’école Maximilien est passée à une ouverture limitée aux mercredis et samedis après-midi. « Depuis l’époque du parc, beaucoup de réfugiés ont été régularisés et leurs enfants scolarisés, constate Nadia. Nous nous sommes adaptés et travaillons moins dans l’urgence. » La première mission de l’école ? Offrir un espace chaleureux, qui inspire confiance et sécurité à ces enfants et ados pour qui tout est constamment nouveau. « Ici, ils peuvent vraiment se poser. Ils retrouvent des enfants qui viennent du même pays qu’eux, parlent la même langue et ont parfois connu des expériences similaires à la leur. » Un cocon indispensable pour se soulager de souvenirs de l’exil parfois lourds à porter, ce qu’ils n’ont pas toujours l’occasion de faire en dehors de l’école Maximilien. « Les petits se confient parfois à leurs parents, note Céline. Pour les plus grands, c’est compliqué. Ils ont peur de raviver la souffrance de leurs proches, qui est encore très présente. » Avec leurs camarades de classe non plus, ce n’est pas évident. « Lorsqu’ils évoquent leur vécu dans la cour de récré, les autres enfants ne comprennent pas, ou alors se moquent, renchérit Nadia. À l’école Maximilien, c’est différent. « Un exemple ? Un jour, les enfants étaient réunis autour d’une table de conversation en français. Une petite fille, qui était nouvelle, n’osait pas s’exprimer. Les autres l’ont encouragée et l’un d’entre eux a eu cette phrase magnifique : ‘Parle et tu verras, ton cœur sera apaisé.’ »

Mais l’école Maximilien, c’est aussi une aide aux devoirs et à l’apprentissage du français, ainsi que des activités de divertissement. Et celles-ci sont très variées, puisque l’école accueille tant des bébés que des adolescents. À chaque fois, une équipe de trois ou quatre bénévoles assure le bon déroulement de l’après-midi. « Après que l’école eut obtenu le prix des Droits de l’enfant fin 2017, beaucoup de particuliers et d’asbl nous ont proposé leur aide, se rappelle Nadia. Par exemple, l’asbl Bah voyons ! a organisé des cinés-soupes, un prof de tai-chi est venu donner cours, un artiste-peintre, aussi… » Même les écoles s’y sont mises. Bénévole depuis bientôt deux ans, Ingeborg, enseignante maternelle à la retraite, se souvient avec émotion d’une initiative de l’école communale Clair-Vivre, à Evere : « Chaque élève avait confectionné une boîte avec, à l’intérieur, un cahier, des crayons de couleur et un dessin destiné à un enfant de l’école Maximilien. En retour, nos petits ont réalisé un panneau de remerciements, avec des mots gentils et des dessins. »

« Les devoirs qu’ils reçoivent à l’école ne sont pas adaptés à leur niveau de français et ce n’est pas avec nos quelques heures de bénévolat qu’on peut les remettre à flot. Il y a peu, une maman venant d’Arabie saoudite nous a demandé d’apprendre à lire à sa fille de 8 ans ! Dans ce genre de situation, on se sent totalement démunis. » Géraldine, bénévole.

Des MENA de 10 ans sans école

À côté de ces activités ludiques, l’aide aux devoirs tient une place fondamentale, surtout pour des enfants qui, souvent, n’en sont qu’aux balbutiements du français. Une tâche qui, comme le reconnaît Géraldine, bénévole et étudiante en sciences de l’éducation, s’accompagne d’un sentiment de frustration : « Les devoirs qu’ils reçoivent à l’école ne sont pas adaptés à leur niveau de français et ce n’est pas avec nos quelques heures de bénévolat qu’on peut les remettre à flot. Il y a peu, une maman venant d’Arabie saoudite nous a demandé d’apprendre à lire à sa fille de 8 ans ! Dans ce genre de situation, on se sent totalement démunis. »

Nadia confirme le fossé qui existe entre le niveau des enfants réfugiés et les exigences de certains profs. C’est une des raisons pour lesquelles elle souhaite former un réseau d’enseignants conscientisés à la situation des primo-arrivants. Autre de ses objectifs : mettre en place un suivi psychologique pour ces enfants marqués des traumatismes de l’exil. « Nous sommes confrontés à des cas très différents. Il y a les enfants qui ont connu la guerre, mais pas seulement. Je pense, par exemple, à ces deux Syriennes arrivées chez nous à l’âge de 11 et 14 ans. Elles ont échappé au conflit, car leurs parents ont introduit une demande de visa juste avant. Par contre, dans un premier temps, ils n’ont pu emmener que leurs deux plus jeunes enfants. Au moment de partir, ils ont simplement dit aux aînées qu’ils allaient faire des courses au marché. Elles ont attendu un an avant de les rejoindre en Belgique. Je me suis occupée de celle de 11 ans, qui était complètement déboussolée. C’est exactement le type d’enfant qui aurait nécessité un suivi psychologique. »

Enfin, dernier défi que Nadia s’est fixé : inciter les directeurs d’école à accueillir des mineurs en transit. « Depuis l’été 2017, nous avons, en Belgique, des migrants africains qui n’osent plus introduire de demande d’asile par crainte d’un refus, malgré qu’ils répondent à tous les critères du statut de réfugié. Parmi eux, il y a des enfants qui accompagnent leurs parents, mais aussi des MENA (mineurs étrangers non accompagnés, NDLR), dont certains ont seulement 10 ans. Il est primordial de leur offrir un minimum de stabilité. Cela, seule l’école peut le leur apporter. » Nadia le sait, à une époque où les migrants font office de clivage électoral, son combat s’annonce compliqué. Mais, s’il y a une cause pour laquelle elle et les autres bénévoles ne comptent pas plier, c’est celle des enfants.

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