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Distanciation physique, fracture sociale

Dans un article publié pour «E-legal», la revue de droit et de criminologie de l’ULB, Luce Molitor et Nelson Das Neves Ribeiro – assistants chargés de recherches au Centre de recherches pénalité, sécurité et déviances, ULB – explorent les effets de la distanciation sur les pratiques de professionnels comme les travailleurs sociaux, les gardiens de prison ou les policiers. Ils dressent aussi un constat: ce sont les plus précarisés qui, en pleine pandémie, souffrent le plus d’une «distanciation sociale» qui éloigne les citoyens les uns des autres.

© Flickrcc Victor Sassen

Alter Échos : Expliquez-nous la genèse de votre article.

Luce Molitor : En mars 2020, les stagiaires en Master de criminologie se sont retrouvés confrontés à des stages interrompus, suspendus, modifiés. Et nous nous sommes dit qu’il était intéressant de profiter de cette situation négative et de faire de ces stages sous Covid une opportunité pour récolter des données sur ce qui se passait sur le « front » au moment de la mise en place des premières mesures sanitaires, à savoir la distanciation sociale et le confinement.

Nelson das Reves Ribeiro : En tant que chercheur, ce confinement a aussi fermé énormément de portes. Les étudiants ont représenté un pont qui nous permettait d’avoir accès à des données empiriques, des données de terrain dans le cadre de professions où la proximité physique est au cœur du métier. La particularité, c’est que nous avons rédigé cet article loin du terrain. Nous avons été limités par les données récoltées par les étudiants.

AÉ : Au début de votre article, vous tentez de cerner le concept de distanciation. Est-ce un réflexe de chercheur ou bien avez-vous l’impression qu’il y a aujourd’hui une confusion puisqu’on parle de distanciation sociale alors que, ce qui est recommandé, c’est une distanciation physique ?

LM : Il y a clairement une démarche de chercheur : si on mobilise des concepts, il faut qu’on soit tous d’accord, pour éviter des malentendus intellectuels. Mais, effectivement, nous avions des hésitations à propos de la pertinence du qualificatif « social ». Pourquoi parle-t-on de distanciation sociale alors qu’il s’agit de quelque chose de physique ? En faisant des recherches sur l’origine de ce mot, nous nous sommes rendu compte qu’elle avait des racines dans une terre « historique ». À l’époque de la grippe espagnole, en 1918, on parlait déjà de distanciation sociale plutôt que physique. C’est comme s’il y avait déjà eu une forme d’instinct qui faisait pressentir aux scientifiques que cette distanciation physique imposée allait avoir un impact sur la fracture sociale – et la distance sociale – préexistant à la situation pandémique.

« À l’époque de la grippe espagnole, en 1918, on parlait déjà de distanciation sociale plutôt que physique. C’est comme s’il y avait déjà eu une forme d’instinct qui faisait pressentir aux scientifiques que cette distanciation physique imposée allait avoir un impact sur la fracture sociale – et la distance sociale – préexistant à la situation pandémique. »

AÉ : Vous parlez de distance sociale. Pouvez-nous nous donner un exemple qui nous permette de comprendre le concept ?

LM : Cela concerne des gens précarisés. Prenez les demandeurs d’asile. Suite à la distance physique imposée, ils se voient privés du fait de pouvoir témoigner – dans le cadre de leur processus de régularisation, NDLR – pour défendre leur dossier. Cette absence de témoignage va déforcer leur position sociale et les amener à basculer dans une sur-marginalité, alors que, s’ils avaient été en mesure de témoigner, ils auraient pu investir un territoire social où la distance sociale avec les autres individus aurait été diminuée.

NDRR : On peut aussi définir la distance sociale comme l’enfermement des êtres dans des rôles sociaux différents. Prenons un exemple : des usagers précarisés rencontrent un travailleur social. Ce sont des rôles sociaux qui sont différents. Le rôle du travailleur social est d’aider la personne précarisée. En principe, dans cette situation, il y a une distance sociale qui est présente à cause des rôles joués. Parfois cependant, vous avez des moments où les rôles sociaux s’effacent un peu et ces moments dépendent aussi de la proximité physique. Une personne en détresse sociale pleure et l’intervenant social lui pose la main sur l’épaule. Ce toucher crée quelque chose qui n’est plus vertical mais horizontal. Le peau-à-peau, c’est le fait de partager une condition commune – le fait d’être « de chair » – qui se défait des rôles sociaux. Or, avec la distanciation physique, les travailleurs sociaux ne peuvent plus jouer avec cette « élasticité » qui permet de réduire la distance sociale.

AÉ : Votre article évoque effectivement les conséquences de la distanciation sur des secteurs comme le travail social, la police, les prisons ou sur des phénomènes comme les violences conjugales. C’est assez disparate. Pourquoi avoir opté pour ces « items »-là ?

LM : C’est pragmatique, nous sommes limités aux données dont nous disposions.

AÉ : Dans les prisons, vous notez qu’en temps normal « la proximité relationnelle entre détenus et professionnels (les agents pénitentiaires, NDLR) semble maintenir la prison dans un équilibre fragile mais ‘tenable’ » et que « c’est cette réduction de la distance sociale entre détenus et professionnels qui rend la prison supportable ». Or, de nouveau, le Covid et sa batterie de mesures de distanciation sont venus bousculer cet équilibre précaire…

NDRR : Le Covid a augmenté la distanciation sociale. Notamment entre les gardiens de prison et les détenus, parce que les moments plus informels, où la distance sociale entre eux se réduit, ont disparu. De plus, les gardiens ont aussi maintenant d’autres règles, propres au virus, à faire respecter. Il y a donc plus de distance physique, plus de distance sociale et une accentuation du rôle d’autorité des gardiens. Ce qui est très mal vécu par les détenus. Il y a aussi les familles qui viennent visiter les détenus et ne peuvent plus les toucher. Vous imaginez un enfant de 4 ou 5 ans qui vient voir son papa et qui ne peut pas le prendre dans ses bras ? Il y a donc une distance sociale entre les détenus et les gardiens, mais aussi entre les détenus et leur sphère familiale.

« Le Covid met en avant des inégalités préexistantes, mais il force aussi parfois la stigmatisation de certaines populations. »

AÉ : La prison présente un sacré paradoxe : les détenus sont mis dans une situation de distanciation sociale mais, en même temps, ils connaissent une proximité physique entre eux qui les met en danger d’un point de vue sanitaire.

NDRR : C’est le grand paradoxe des prisons, il a toujours existé. On essaie de resocialiser les individus en les isolant et en les excluant socialement. Et en les isolant, on crée une proximité physique, une absence d’intimité ; intimité qui est d’abord un territoire à soi.

AÉ : Un autre domaine où la proximité physique, le confinement peuvent jouer un rôle, ce sont les violences conjugales. Se retrouver enfermé avec une personne peut générer des violences ou venir exacerber une situation violente déjà préexistante.

LM : Dans ces jeux de distance, quand on parle de ces inégalités qui préexistent aux mesures sanitaires, si vous disposez d’une villa 15 pièces, vous avez beaucoup plus de facilité à vous isoler, à prendre distance du partenaire avec lequel il y a un mécanisme de violence que si vous êtes dans un studio. Nous ne sommes pas tous égaux par rapport à cette violence conjugale si on la pense en termes de distance, de fracture sociale préexistante.

AÉ : Il faut aussi voir comment les victimes ont réagi…

LM : Au moment où nous avons écrit cet article – octobre 2020, NDLR –, nous avons constaté qu’il y avait eu une non-augmentation des plaintes pour violences conjugales auprès de la police et, a contrario, une augmentation des demandes d’hébergement d’urgence auprès du secteur associatif. Ce n’est pas à la sphère pénale, aux policiers, que les victimes font appel, mais à l’associatif. Il y a visiblement un décalage entre ce que les policiers peuvent proposer comme accueil des victimes, comme leviers qu’ils peuvent actionner, et ce que cherchent les victimes. C’est un révélateur.

AÉ : Le travail des policiers a aussi été impacté par la pandémie.

LM : Si on parle de certains policiers qui sont en contact étroit avec la population, comme les patrouilleurs, c’est un peu le « Sois poli, nom de Dieu ». On est dans un métier de contact un peu oublié qui a connu un paradoxe : pour faire respecter les règles, les policiers ont été contraints d’en être les premiers contrevenants. Il y a une incompatibilité entre la distanciation physique et les acteurs qui doivent la faire respecter.

AÉ : La tâche des policiers n’a pas forcément été évidente.

LM : Non. Je pense aux amendes administratives qui ont été distribuées à tous les petits jeunes des quartiers qui essayaient de fuir la promiscuité de leurs habitations parce qu’ils avaient à vivre une cohabitation familiale dans des conditions qui n’étaient pas forcément tenables. Là, au niveau des dynamiques professionnelles, ces jeunes ont reçu une amende parce que leur seul exutoire en période de Covid se situait dans l’espace public à cause de leur espace privé qui était réduit et gangrené par tout un tas de problématiques. Il y a une réaction du policier, qui a stigmatisé davantage toute une population, mais qui a aussi stigmatisé le policier… Le Covid met en avant des inégalités préexistantes, mais il force aussi parfois la stigmatisation de certaines populations.

« La distance sociale, c’est aussi considérer l’autre comme un danger. »

AÉ : Il y a un risque d’augmenter la distance sociale entre différents pans de la population ?

NDRR : La distance sociale, c’est aussi considérer l’autre comme un danger. On en vient à considérer l’autre comme une menace. Il y a un risque sanitaire. Or, dans ce genre de situation, on est toujours l’irresponsable d’un autre. L’autre est irresponsable parce qu’il met la société en danger, il me met en danger en ne respectant pas les règles qui sont là pour me protéger. Le discours qui accompagne cette distance physique creuse encore plus la distance sociale.

AÉ : Vous avez l’impression qu’on est suffisamment conscient de cette situation ?

NDRR : On voit qu’il existe un intérêt des scientifiques, des sociologues, des criminologues, du milieu associatif, parce qu’ils savent que cette distance sociale préexistait à la pandémie. Ils la voient s’agrandir, mais elle était déjà là, bien présente. Et je pense qu’un des dangers au niveau politique est de croire que cette distance est générée par la pandémie. Or, elle existe déjà et, le problème, c’est qu’on n’en a pas pris la mesure. On la voit peut-être, mais on ne la prend pas toujours en compte dans les politiques qui sont menées. Après la pandémie, le danger sera de dire : « On revient à la normale. » Mais la normale, pour beaucoup de personnes, c’est une précarité sociale, un isolement social. Et cet isolement s’est encore accentué. Certaines personnes vivent sur un fil social qui est plutôt très large. S’il y a une secousse, ils ont des outils pour se rattraper. Mais d’autres personnes vivent sur un fil social tellement fin que, s’il y a la moindre secousse, ils tombent. Le but pour le futur sera d’essayer d’élargir au maximum les ressources sociales de tout le monde pour éviter les chutes.

En savoir plus

« Confinement en territoire criminologique : résister à la distanciation sociale », Luce Molitor et Nelson Das Neves Ribeiro, e-legal, Revue de droit et de criminologie de l’ULB, spécial Covid-19, décembre 2020. Disponible en ligne sur https://e-legal.ulb.be

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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