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Emploi

Dégressivité du chômage: la roue de l’infortune

Alter Échos n° 468 29 octobre 2018 Pierre Jassogne

Pour un public peu qualifié, la dégressivité des allocations de chômage empêche bien souvent d’entamer un parcours de formation et d’insertion socioprofessionnelle. L’accélération d’une telle mesure, telle que prônée par le fédéral, risque d’amener ces demandeurs d’emploi dans des situations toujours plus précaires.

Déjà renforcée par le gouvernement Di Rupo, la dégressivité des allocations de chômage s’apprête à s’accroître, sous le gouvernement Michel, dans le cadre du «jobs deal», programme de lutte contre les pénuries de main-d’œuvre présenté cet été par le fédéral. Cette réforme entend encourager les personnes sans emploi à rechercher plus activement du travail et à accepter plus vite une offre d’embauche. Ce nouveau système augmentera l’indemnité versée en début de chômage puis l’abaissera progressivement.

Nombreuses sont les voix à s’élever contre cette mesure. Didier Gosuin, ministre bruxellois de l’Emploi (DéFI), a tiré la sonnette d’alarme en septembre dernier. Selon lui, la dégressivité des allocations de chômage proposée par le fédéral risque de mener de nombreuses personnes vers plus de précarité et de renforcer les obstacles à la poursuite d’une formation. «Ce n’est pas en étranglant les demandeurs d’emploi qu’on les mettra au travail; 50% d’entre eux vivent déjà en dessous du seuil de pauvreté», dénonce le ministre DéFI.

Le principal problème du chômage bruxellois réside dans le niveau de qualification des chercheurs d’emploi: 66% d’entre eux n’ont pas leur diplôme du secondaire. Aux yeux de Didier Gosuin, le problème du chômage est essentiellement lié à une inadéquation entre les offres d’emploi et les qualifications des demandeurs d’emploi. La solution réside dans l’amélioration des compétences, à travers la formation. «Pour permettre à ces personnes d’être autonomes sur le marché de l’emploi, elles doivent s’engager dans des parcours longs, souvent de deux ans, avec des remises à niveau importantes, avant qu’elles puissent entamer des formations d’orientation et de qualification. Or, ce sont celles qui vont le moins loin dans leur processus de formation à cause des difficultés sociales et économiques qu’elles rencontrent.»

Si le fédéral maintient sa position, pour le ministre bruxellois, il faut alors assurer le gel total des allocations pour tous ceux qui s’engagent dans un parcours de formation, ce qui n’est pas le cas actuellement, notamment pour les formations en alternance ou en promotion sociale. «Ce gel de la dégressivité est notre principal argument pour amener les chercheurs d’emploi à développer leurs compétences et à trouver un emploi. La dégressivité ne peut être une entrave à la formation, mais doit être au contraire un incitant.»

La précarité, obstacle à la formation

Sur le terrain, les acteurs de la formation professionnelle mettent en avant les situations de précarité (mauvaises conditions de logement, mauvaise alimentation, etc.) vécues par le public en formation, ce qui a un impact négatif sur l’aboutissement même de la formation professionnelle (mauvaise condition d’apprentissage, absentéisme, voire abandon).

«La précarisation n’aide pas les gens à trouver un travail qui les épanouira», relève Olivia P’tito, directrice de Bruxelles Formation, qui vient de faire paraître une étude sur la précarité du public en formation professionnelle en région bruxelloise. En 2015, sur près de 10.000 personnes inscrites à Bruxelles Formation, 46% étaient bénéficiaires d’une intervention majorée (BIM) octroyée aux revenus les plus bas. Ces personnes vivent à la limite du seuil de pauvreté ou juste en dessous. Ceux-ci arrivent à peine à entamer des formations de base (alphabétisation, notamment) au détriment de formations qualifiantes menant à l’emploi, souvent abandonnées à cause de leur situation socio-économique.

Pour Olivia P’tito, l’effet pervers d’une mesure comme la dégressivité des allocations de chômage est aussi d’inciter les chômeurs à accepter n’importe quel travail, même s’il ne leur convient pas, plutôt que de s’inscrire dans un processus de formation souvent long. «Il est impossible de s’inscrire dans un programme de formation cohérent quand on est en situation de précarité, surtout si elle s’accélère avec la dégressivité», poursuit-elle. Selon Bruxelles Formation, plusieurs pistes peuvent permettre d’améliorer l’accès à la formation: revaloriser le montant horaire de l’indemnité de formation, anticiper l’aide financière pour les frais de déplacement en début de formation, faciliter l’accès aux crèches et structures d’accueil pour les enfants des stagiaires…

Il est impossible de s’inscrire dans un programme de formation cohérent quand on est en situation de précarité, surtout si elle s’accélère avec la dégressivité. Olivia P’tito, directrice de Bruxelles Formation

Au-delà de la dégressivité, Bruxelles Formation fait face de plus en plus à des demandeurs d’emploi non indemnisés (+ 27% entre 2006-2016). «Fatalement, tout leur parcours d’insertion professionnelle dépendra de la chance d’être aidé ou pas par leur entourage, leur famille ou un conjoint. De nombreuses personnes n’entrent pas en formation parce qu’elles n’en ont pas les moyens.»

Du côté de la Fédération bruxelloise des organismes d’insertion socioprofessionnelle (FéBISP), le constat est le même. Précarité et dégressivité sont souvent synonymes pour ces OISP qui accompagnent un public peu qualifié. «Ce sont justement ces personnes qui restent le plus longtemps au chômage qui subissent déjà le plus la dégressivité. Cette accélération de la mesure risque de les toucher davantage alors qu’elles ont justement besoin d’une formation», explique Pierre Devleeshouwer. «À partir du moment où la dégressivité devient plus importante, trouver un travail, mais surtout trouver des ressources devient prioritaire, ce qui rend difficile, voire impossible d’entamer un processus de formation, ou tout simplement d’y rester», continue-t-il. La Fébisp constate que les situations sociales du public qu’elle accompagne sont de plus en plus compliquées pour aller au terme d’une formation. «Cela nécessite un suivi de plus en plus important, qu’il faudrait accentuer pour appuyer, soutenir des situations difficiles comme la perte d’un logement, cas rencontré fréquemment par nos services. Le demandeur d’emploi n’a souvent d’autre choix que d’arrêter sa formation ou de déménager dans une autre région, ce qui réduit à néant le travail d’insertion socioprofessionnelle entamé avec lui.»

Pour Pierre Devleeshouwer, la mesure proposée par le fédéral cherche surtout à pousser ce public précaire et peu qualifié vers les métiers en pénurie. «Or, c’est un raisonnement simpliste, et surtout contre-productif. Ce sont des emplois demandant souvent une qualification élevée, donc difficilement accessibles à ces personnes peu qualifiées au départ. Avec la dégressivité, elles n’ont pas accès à la formation. Sans formation, pas accès à ces métiers…»

En Wallonie aussi

Si c’est à Bruxelles que l’inquiétude est la plus vive au sujet de l’accélération de la dégressivité des allocations de chômage, la Wallonie n’est pas en reste. L’Interfédé, qui coordonne l’action des centres d’insertion socioprofessionnelle du sud du pays, craint les conséquences de cette mesure sur le public qu’elle accompagne, d’autant qu’un nouveau décret a recomposé le secteur de l’insertion socioprofessionnelle en 2017 entre les entreprises de formation par le travail (EFT) et les Démarches de formation et d’insertion (DéFI). «La question de la dégressivité se pose différemment qu’on soit en EFT ou en DéFI, une situation pénalisante pour les demandeurs d’emploi, rappelle Anne-Hélène Lulling, secrétaire générale de l’Interfédé. En EFT, les stagiaires sont concernés par la dégressivité. Cette inégalité du statut du stagiaire risque de s’accentuer dans le choix de formation, tout comme dans son suivi, surtout si la mesure de dégressivité des allocations s’accélère. On le voit déjà: les stagiaires abandonnent, surtout lors de formations plus longues, quand ils sont concernés par la dégressivité, pour aller travailler, trouver un revenu et répondre à leurs besoins de base, même si ces emplois sont très précaires.»

Anne-Hélène Lulling redoute aussi que l’accélération de la dégressivité amène le secteur de l’insertion socioprofessionnelle à développer des formations en fonction uniquement des métiers en pénurie, en misant davantage sur l’aspect professionnel que social. «On essaie de lutter contre cette tendance adéquationniste, telle qu’imposée par le politique», insiste la secrétaire générale. «Il faut évidemment s’adapter à l’évolution du marché du travail, et certaines formations, comme en secrétariat, sont revues avec l’évolution des technologies», poursuit-elle. Mais, à l’entendre, une formation doit apporter beaucoup plus qu’une seule compétence technique. «Nos stagiaires doivent pouvoir s’émanciper, être autonomes, évoluer dans leur environnement. C’est tout le contraire d’une standardisation qu’impose une politique d’activation des demandeurs d’emploi, en précarisant des personnes déjà très précarisées.»

Si le secteur est inquiet, le Forem comme le ministre wallon de l’Emploi, Pierre-Yves Jeholet (MR), préfèrent quant à eux ne pas se prononcer sur le sujet ni sur les conséquences.

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