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Agriculture

De terre et d’eau pure

La terre ne peut vivre sans eau, qui le lui rend bien. Au cœur du métier agricole, cette interdépendance prend aujourd’hui un nouveau visage. Sommés depuis plusieurs années de modifier leurs pratiques pour endiguer la pollution au nitrate, les agriculteurs affrontent désormais des sécheresses récurrentes qui pourraient accélérer la mue du secteur.

Les agriculteurs wallons ne sont pas les derniers à regretter le bon temps de la drache nationale. Reconnue comme calamité agricole, la sécheresse de 2020, qui s’est étendue de mi-mars à mi-septembre, a maltraité les cultures et les prairies. Là où beaucoup se réjouissaient du beau temps pour adoucir le confinement, d’autres lisaient dans ce ciel à sec notre destin à venir. « Cela fait trois ans qu’on assiste à des périodes de sécheresse récurrentes en Wallonie, avec des communes qui se trouvent en déficit au niveau des ressources, rappelle Nicolas Triolet, responsable du service « protection des ressources en eau » au sein de la Société publique de gestion de l’eau (SPGE). Nous disposons donc aujourd’hui d’un ‘schéma régional des ressources’ qui permet d’amener de l’eau là où il y en a moins, avec des travaux d’investissement dans les autoroutes de l’eau ou à travers une réflexion sur la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, comme cela se fait déjà en Espagne, au Portugal et dans les pays d’Afrique. »

« Cela fait trois ans qu’on assiste à des périodes de sécheresse récurrentes en Wallonie, avec des communes qui se trouvent en déficit au niveau des ressources. » Nicolas Triolet de la Société publique de gestion de l’eau (SPGE)

Solutions innovantes

Un réseau de conduites souterraines est d’ores et déjà en construction entre la station de pompage des carrières de Florennes et Beauraing et certaines communes du Sud namurois, qui ont dû recourir à des approvisionnements par camions-citernes lors des mois d’été. « Il y a aussi de gros réservoirs d’eau aux barrages de la Gileppe et de la Vesdre : au vu des changements climatiques et de l’augmentation de la population, il faudra prendre une marge de 30 % pour s’assurer que les gens aient toujours de l’eau au robinet », commente Nicolas Triolet au sujet de ces autoroutes bleues. L’utilisation des eaux usées traitées – bien moins coûteuse que l’« eau courante » – pour irriguer les champs est quant à elle toujours à l’étude. Dans le nord du pays, un guichet pour la récupération des eaux d’industries a vu le jour et permet déjà à des dizaines d’agriculteurs d’irriguer leurs cultures de cette manière. Face à la multiplication et à l’intensification des périodes de sécheresse, l’Union européenne a par ailleurs adopté en mai 2020 un nouveau règlement pour inciter les États membres à recycler leurs eaux usées selon des normes de qualité unifiées. Pas moins de 17 % du territoire de l’Union est en effet déjà touché par le manque d’eau. 

À l’échelle mondiale, il est généralement avancé que le secteur agricole consomme 70 % des ressources en eau.

« Selon les modèles, on s’oriente vers des périodes estivales très sèches et beaucoup plus longues et des hivers très pluvieux, poursuit Nicolas Triolet. La demande en eau va donc devenir générale. Il faut des solutions innovantes, mais, si les niveaux baissent, il faudra aussi prioriser à un moment les choses entre les particuliers, l’industrie, l’agriculture. » À l’échelle mondiale, il est généralement avancé que le secteur agricole consomme 70 % des ressources en eau. Mais les méthodes de calcul font débat et le poids de l’agriculture dans la consommation d’eau en Wallonie reste par exemple discuté, dans l’attente d’un indicateur « empreinte eau » généralisable à l’ensemble du secteur. « On peut avoir des données de consommation 100 fois et même 1.000 fois plus importantes selon la méthode de calcul, commente Michaël Mathot, attaché au Centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W). Les approches visant à comptabiliser les ‘impacts’ ne doivent par ailleurs pas occulter que l’eau est une ressource pour l’agriculture, que les agriculteurs en sont conscients et qu’ils visent à la gérer de façon raisonnable, puisqu’elle a de toute manière un coût et qu’elle est indispensable au bon fonctionnement de leurs systèmes de production. » Du côté du Collège des producteurs, on précise que, contrairement à des pays voisins comme la France, la Wallonie irrigue d’ailleurs très peu ses terres de cultures. « Les deux légumes principaux pour lesquels on irrigue sont les carottes (216 ha) et les haricots (260 ha) », précise Hélène Louppe, chargée de mission au Collège des producteurs. Le reste concerne les pommes de terre et les betteraves, mais peu les céréales et les fourrages. 

« Directive Nitrates »

Même économe, l’agriculture wallonne est de toute manière sommée depuis plusieurs années de prendre ses responsabilités en matière de pesticides et de nitrates, une pollution qui n’a cessé de dégrader la qualité des eaux souterraines depuis trente ans. Molécule composée d’azote et d’oxygène, le nitrate provient de la décomposition des végétaux et des déjections d’animaux : on le trouve donc dans le sol et dans l’eau de manière naturelle. Il est d’ailleurs essentiel à la croissance des plantes. Les ennuis commencent quand ce nitrate, présent en excès, ne peut être absorbé par les plantes et s’infiltre dans les nappes souterraines ou ruisselle vers les rivières, les fleuves, les étangs et les lacs. « Le secteur agricole exerce une pression importante sur la qualité des eaux », estime Dimitri Wouez, directeur de Protect’eau, une asbl qui accompagne les agriculteurs dans l’application de la réglementation relative aux produits phytopharmaceutiques et le respect du « Programme de gestion durable de l’azote » (PGDA). Depuis 1991, la « directive Nitrates » impose en effet aux États membres de l’Union européenne un contrôle de leurs eaux, lequel se traduit depuis 2002 en Wallonie par le PGDA, rendu contraignant en 2014 par un arrêté du gouvernement wallon. Aujourd’hui, les agriculteurs doivent donc respecter un ensemble de règles dans l’utilisation et la production d’azote. « Il s’agit d’une législation relativement complexe, poursuit Dimitri Wouez, qui est par ailleurs révisée tous les quatre ans. Notre rôle est donc d’informer les agriculteurs et de les aider à mettre les conseils en pratique. »

« Le secteur agricole exerce une pression importante sur la qualité des eaux. » Dimitri Wouez, directeur de Protect’eau

Une des mesures clefs concerne les périodes d’épandage. Pour fertiliser leurs cultures céréalières ou maraîchères, les agriculteurs épandent du nitrate sous forme d’engrais chimiques ou naturels comme du lisier (mélange liquide des urines et des excréments d’animaux) ou du fumier (lisier mélangé avec de la paille). « Il est important d’épandre le lisier quand les plantes en ont besoin, quand elles grandissent, détaille Dimitri Wouez. En automne et en hiver, elles ne pourront pas prélever l’azote qui est soluble dans l’eau et qui va donc s’infiltrer dans les nappes phréatiques avec l’eau de pluie. Par contre, le fumier, qui comprend moins d’azote, pourra être apporté en hiver : le temps qu’il se transforme dans le sol, l’azote sera disponible quand la plante en aura besoin. » Contraignants à mettre en place, ces changements de pratique sont aussi conçus pour ne pas nuire à la production. « L’objectif est d’apporter exactement à la plante ce dont elle a besoin, rappelle Dimitri Wouez. C’est un calcul qu’on fait avec l’agriculteur, culture par culture, parcelle par parcelle. Il doit être en règle avec la réglementation, mais il faut aussi lui montrer qu’il y a un intérêt, que cela lui permettra de rentabiliser son exploitation sans perte financière et peut-être même avec une amélioration de la rentabilité. » Un excès de nitrate peut en effet rendre certaines plantes moins résistantes, notamment lors des pluies abondantes qui sont, avec la sécheresse, l’autre face du changement climatique. 

Contrats de captage

Afin de préserver la qualité des eaux souterraines, la Wallonie a par ailleurs délimité des zones de prévention et de surveillance autour des captages d’eau (dispositifs de prélèvement de l’eau potable). Coordonnés par la SPGE, les « contrats de captage » rassemblent divers acteurs (SPGE, titulaires de prise d’eau, SPW, acteurs de terrain, agriculteurs) pour définir et mettre en œuvre des actions visant à préserver ou améliorer la qualité de ces eaux nécessaires à nos vies quotidiennes. « On travaille avec des agriculteurs qui ont directement un impact sur un captage, explique Dimitri Wouez, ce qui permet de protéger les captages identifiés comme problématiques. Cela ne dépend d’ailleurs pas seulement des pratiques mais aussi du type de sol. Sur des terres sableuses comme celles du Brabant wallon, le nitrate s’infiltre par exemple beaucoup plus rapidement que sur des terres plus limoneuses. » En janvier 2020, les actions prévues par ces contrats de captage concernaient 4.717 ha de terrains agricoles – soit 60 % de la surface des zones de prévention désignées – grâce à l’engagement volontaire des agriculteurs. « Sur certaines zones, l’objectif est d’encourager la diversification des productions agricoles en valorisant des cultures moins problématiques pour la protection de l’eau », détaille Dimitri Wouez. Parce qu’il peut servir de combustible ou de paillage et qu’il nécessite peu d’intrants, le miscanthus, aussi appelé « roseau de Chine » ou « herbe à éléphant », est par exemple plébiscité. Idem pour la silphie ou la luzerne, autres classiques d’une agro-écologie soucieuse d’un usage raisonné de l’eau. « L’agriculture telle qu’elle existe pour le moment est globalisée ; tôt ou tard, il n’y aura plus de plus-value pour le producteur à conserver des cultures très demandeuses en eau, estime pour sa part Nicolas Triolet. En maraîchage, il y aura encore une valeur ajoutée, mais, en céréales, je ne pense pas. » Le secteur agricole semble donc appelé à anticiper sa mue : seule manière de ne pas finir en arroseur arrosé.

Julie Luong

Julie Luong

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