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Pauvreté infantile

Crèches : un levier sous-exploité contre la précarité

À Bruxelles, seuls trois enfants sur dix fréquentent une crèche. Les plus précarisés, généralement, n’y ont pas accès.

© Maud Romera

À Bruxelles, seuls trois enfants sur dix fréquentent une crèche. Les plus précarisés, généralement, n’y ont pas accès. Pourtant, la crèche est aujourd’hui identifiée comme un levier majeur pour lutter contre la pauvreté des enfants et préparer leur avenir.

Bien sûr, on dit encore « gardiennes » d’enfants comme on dit « gardiens » de parking. On dépose son bébé ; on le reprend. Pourtant, au-delà des permanences du langage, le regard sur la crèche et les milieux d’accueil de la petite enfance est en train de changer. « La crèche a trois fonctions : une fonction économique par la garde de l’enfant, une fonction éducative ou culturelle, et une fonction sociale ou de soutien à la parentalité », rappelle Stéphane Aujean, de l’Observatoire de l’enfant du service public francophone bruxellois. Pendant très longtemps, seule la première fonction a été mise en avant : voilà pourquoi la grande majorité des enfants en crèche ont des parents qui travaillent. Pour Bernard De Vos, délégué général aux Droits de l’enfant (DGDE), il est urgent de sortir de cette logique : la crèche n’est pas réservée aux « bourgeois blancs » ; elle serait même le lieu de l’égalité des chances par excellence. « Toutes les études le montrent : fréquenter une crèche de qualité constitue un bénéfice pour les enfants. Ne pas en fréquenter est un handicap à l’entrée en maternelle », commente-t-il.

1.000 premiers jours

Dans son dernier rapport « Pauvreté 2009-2019 » paru en décembre 2019, le DGDE insiste ainsi sur la notion des « 1.000 premiers jours de la vie », socle du développement et des schémas que l’enfant adoptera ensuite. « Ce sont les neurosciences qui ont changé la donne : elles nous ont appris qu’à cet âge, les enfants devaient être dans l’apprentissage, que ça conditionnait plus tard leur réussite », peut-on lire. Développement psychomoteur, langage, socialisation, autonomie émotionnelle : les bénéfices de la vie en collectivité sont multiples. « Ce qui a longtemps été un débat d’idées est désormais avéré par la science, appuie Séverine Acerbis, directrice sortante de Badje, asbl pluraliste bruxelloise active dans le secteur de l’accueil des enfants et des jeunes, et aujourd’hui à la tête de la cellule « enfance » au sein du cabinet de la ministre Bénédicte Linart (Écolo). Mais l’avantage est démesurément plus grand pour les enfants qui sont dans une situation de grande précarité et/ou qui ne parlent pas la langue à la maison par exemple. »

« La crèche n’est pas une baguette magique qui permet de sortir de la pauvreté. » Stéphane Aujean, Observatoire de l’enfant

Il n’y aurait d’ailleurs pas d’argent « dépensé » dans le secteur de la petite enfance : seulement de l’argent investi. Un euro consacré à la petite enfance rapportera jusqu’à huit euros à la société, car un enfant qui a fréquenté une collectivité tôt aura moins de risques de redoubler, de tomber dans la délinquance ou d’être sans emploi. Une logique cyniquement comptable ? « Je suis bien d’accord pour dire que la crèche est essentielle pour préparer l’enfant à l’école. Mais il ne faudrait pas tomber dans un raisonnement hypocrite et finir par reprocher plus tard aux parents de ne pas avoir mis leurs enfants à la crèche, commente à ce propos Stéphane Aujean. La crèche n’est pas une baguette magique qui permet de sortir de la pauvreté. Oui, cet enfant aura peut-être plus de chances d’aller à l’université mais, jusque-là, il faudra encore vivre de nombreuses années de pauvreté. »

30 % de taux de couverture

Aujourd’hui, les enfants précaires sont de toute manière ceux qui vont le moins à la crèche. Ils sont gardés à la maison, dans des conditions parfois difficiles (problèmes de chauffage, de bruit…), avec en corollaire une impossibilité pour la maman – la monoparentalité est prédominante dans les foyers pauvres – de chercher du travail, de suivre une formation ou tout simplement de bénéficier d’un temps de répit dans un quotidien déjà soumis au stress spécifique d’une vie précaire (difficultés de déplacement, démarches administratives multiples…) Pour Séverine Acerbis, « Tout parent qui est resté en tête à tête 24 heures avec son enfant sait que, même quand on vient d’un milieu favorisé, ça peut rapidement devenir infernal : la crèche, ça permet aussi aux familles de respirer et d’être en relation avec une institution qui est dans une démarche positive. » Lieu de socialisation pour les enfants, la crèche l’est aussi pour leurs parents, comme plus tard l’école.

Bien sûr, il existe des initiatives spécifiques à destination de ces publics, comme l’accueil proposé par Actiris pour les enfants des demandeurs d’emploi en formation. Mais, idéalement, il faudrait que les enfants les plus pauvres aient accès à l’ensemble de ces structures, la mixité sociale étant elle-même considérée comme un critère de qualité de l’accueil. Seulement voilà : en FWB, le taux de couverture oscille entre 30 et 35 %, avec de grandes disparités territoriales : 30 % à Bruxelles, 105 % à La Hulpe, moins de 20 % dans les communes de Molenbeek ou d’Anderlecht, 10 % dans le Hainaut. « Sur les 30 % de couverture bruxellloise, il faut encore considérer que 10 % sont des places non subventionnées dans des crèches privées, avec des tarifs souvent exorbitants, précise Séverine Acerbis. Il reste donc en réalité 20 % de places, qui sont trustées par les familles qui ont un travail ou, à tout le moins, par celles qui ont du capital culturel, un réseau. » Certains règlements communaux établissent ainsi un ordre de priorité dans l’accès aux crèches : le travail des parents fait souvent partie des critères. Autre frein : le coût, calculé en fonction des revenus du foyer et qui s’assimile en moyenne à 10 % de ceux-ci. « C’est très différent de donner 200 euros quand vous êtes une famille avec deux enfants qui gagne 2.000 euros ou de donner 500 euros si vous en gagnez 5.000 : dans le premier cas, vous risquez d’empiéter sur les besoins de base, pas dans le second », commente Stéphane Aujean. « Idéalement, on devrait arriver à une exonération totale pour les personnes avec des revenus de remplacement ou des salaires bas », estime Bernard De Vos.

Auto-exclusion

Le manque d’anticipation constitue une autre barrière dans l’accès à la crèche : alors que la plupart des parents qui travaillent n’attendent pas au-delà des trois mois de grossesse réglementaires pour solliciter une place de peur de se retrouver « coincés », les parents en situation précaire n’y songent souvent que beaucoup plus tard. « Vous ne vous projetez pas de la même manière quand vous vous demandez déjà comment remplir le frigo le lendemain », glisse Séverine Acerbis. Un sentiment d’illégitimité s’ajoute souvent à l’ensemble de ces facteurs. « Il y a des barrières culturelles : certaines personnes se sentent tellement dévalorisées par la société, ont tellement l’impression de ne servir à rien qu’elles veulent essayer de se réaliser en éduquant leur enfant et je ne les critique certainement pas. Simplement, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas demande qu’il n’y a pas de besoin », poursuit-elle. Il existe d’ailleurs de très bonnes raisons de vouloir mettre son enfant à la crèche plus tard ou pendant des journées moins longues. Si l’on se réfère aux élèves exemplaires que sont les pays nordiques, dans lesquels le taux de couverture est proche de 100 %, les enfants ne vont à la crèche qu’à partir d’un an, grâce à des congés de maternité nettement plus longs que chez nous. Les bénéfices probants de la crèche sont, dans la plupart des cas, observés sur ce type de population… et non sur des bébés de quatre mois. Ces précautions prises, pourquoi, en effet, ne pas sensibiliser l’ensemble de la population aux bénéfices de ce mode de « garde » ? « Je crois qu’il faut faire de grandes campagnes sur ce sujet car, même dans les milieux favorisés, certains parents pensent que ça n’a pas d’intérêt… si ce n’est de leur permettre d’aller travailler », acquiesce Séverine Acerbis.

Une politique proactive

Pour en vanter les mérites, encore faut-il que la crèche réponde à des exigences de qualité en termes d’infrastructure et de personnel. C’est l’esprit de la grande réforme de l’accueil de la petite enfance sur laquelle l’ONE planche depuis cinq ans… « La philosophie est de renforcer l’exigence de qualité, de mieux structurer ce secteur, mais aussi d’aller dans le sens de plus d’accessibilité », commente la responsable de la cellule « enfance ».

« En ouvrant les crèches sur l’extérieur, on permet aux puéricultrices de prendre conscience de leur rôle social. » Séverine Acerbis, cabinet de la ministre Bénédicte Linard

 

La réforme prévoit ainsi que les structures subventionnées réservent entre 20 et 50 % de leurs places à un public « à besoins spécifiques », qui inclut des enfants précarisés, mais aussi des fratries, des jumeaux, des enfants souffrant de handicap… Pour que les enfants les plus pauvres entrent réellement à la crèche, il faudra cependant aller plus loin et endosser une politique proactive. « Je pense qu’un des leviers est de tirer bénéfice des places effectivement disponibles : on estime en effet que le taux d’occupation réel des crèches est de 80 %. » À cela, de multiples raisons : enfants malades, enfants inscrits à temps plein, mais qui ne viennent qu’à 4/5, jours de vacances scolaires, rotation des grands qui entrent à l’école maternelle, etc. « Au sein de Badje, nous avons fait un travail avec les crèches pour les sensibiliser à ces 20 % de places disponibles, poursuit Séverine Acerbis. Nous les avons mis en contact avec des partenaires en lien avec les publics défavorisés – Croix-Rouge, CPAS… – pour qu’elles puissent accueillir ces enfants ‘en plus’, sur des temps courts ou plus longs. » Étendue à l’ensemble des établissements, une telle initiative pourrait permettre de faire entrer les enfants défavorisés dans ce paradis de l’égalité des chances, sans attendre une utopique et drastique augmentation du taux de couverture. « Les crèches sont encore très souvent des lieux ‘fermés’ sur eux-mêmes, qui n’ont pas besoin de faire de publicité puisque la demande excède largement l’offre : en les ouvrant sur l’extérieur, on permet aussi aux puéricultrices de prendre conscience de leur rôle social, de leur faculté à réellement influencer le cours des choses pour certains enfants », analyse encore Séverine Acerbis. Et en particulier pour ceux qui n’ont pas toutes les fées penchées sur leur Maxi-Cosi.

 

Julie Luong

Julie Luong

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