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Regard critique · Justice sociale

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«Confondre le populisme
avec l’extrême droite est une erreur»

Pour Arthur Borriello, professeur à l’Université de Namur, le populisme est moins une menace qu’un moment de la vie démocratique, né d’une crise de la représentation. Dans un essai consacré à cette notion, il plaide pour en finir avec le « mot‑écran » qui confond populisme et extrême droite, brouille la compréhension des mouvements contestataires et sert trop souvent à disqualifier certaines colères populaires.

24-03-2026 Alter Échos n° 528

Alter Échos: Selon vous, quel est aujourd’hui le principal malentendu entourant la notion de populisme?

Arthur Borriello: L’erreur la plus fréquente, et sans doute la plus problématique, consiste à confondre le populisme avec l’extrême droite ou la droite radicale. On colle ainsi une même étiquette sur des réalités politiques très différentes, en les ramenant à un registre purement rhétorique alors que le populisme, tel que je le conçois, renvoie d’abord à une dynamique démocratique spécifique, née d’une crise de la représentation. Cette confusion a un double coût. Sur le plan intellectuel, elle empêche de comprendre ce que sont réellement les mouvements d’extrême droite, en détournant l’attention de leurs caractéristiques idéologiques et organisationnelles plus profondes. Sur le plan politique, elle tend à lisser et presque à «normaliser» ces forces, en leur conférant une légitimité implicite au nom du peuple, ce qu’ils recherchent d’ailleurs activement.

AÉ: Pour revenir à la définition du terme, vous suggérez notamment d’envisager le populisme comme un «moment» de la vie démocratique, articulé autour d’une crise, d’une phase de mobilisation puis d’un processus d’institutionnalisation. En quoi ce cadre d’analyse permet-il, selon vous, de mieux comprendre les évolutions politiques récentes en Europe?

AB: L’idée de «moment populiste», que je reprends à Federico Taragoni, est particulièrement éclairante pour comprendre la conjoncture européenne des années 2010, surtout en Europe du Sud. On assiste alors à l’émergence de mouvements comme Syriza, le Mouvement 5 étoiles, Podemos ou La France insoumise, qui ne se laissent pas réduire à l’extrême gauche traditionnelle. Ce sont des formations issues de mobilisations sociales hétérogènes, interclassistes, marquées par l’arrivée de primo-manifestants – on pense aux Indignés, à Occupy – et traversées par une forte exigence démocratique. Ce «moment» repose sur un diagnostic partagé: l’idée que la représentation politique a trahi ses promesses, que les institutions démocratiques ne permettent plus au peuple de peser réellement sur les décisions. De là naît un cycle de mobilisation qui conteste non seulement des politiques concrètes (l’austérité, par exemple), mais aussi la manière dont se prennent les décisions, la place des partis, le rôle des élites. La demande principale n’est pas seulement sociale ou économique: elle est démocratique. En suivant ces mouvements jusqu’à leur institutionnalisation – leur transformation en partis, leur entrée au gouvernement, leur participation aux institutions –, on voit apparaître leurs tensions internes et leurs limites…

Ce «moment» repose sur un diagnostic partagé: l’idée que la représentation politique a trahi ses promesses, que les institutions démocratiques ne permettent plus au peuple de peser réellement sur les décisions. De là naît un cycle de mobilisation qui conteste non seulement des politiques concrètes (l’austérité, par exemple), mais aussi la manière dont se prennent les décisions, la place des partis, le rôle des élites.

AÉ: Et quelles sont ces limites pour ces mouvements?

AB: Ils doivent traduire un élan horizontal, très ancré dans les mouvements sociaux notamment, dans des logiques verticales de parti, de représentation, de professionnalisation. C’est là que le «moment populiste» trouve à la fois sa force et sa fragilité: il ouvre un espace de contestation démocratique, mais peine souvent à se stabiliser durablement sans se normaliser ou se transformer en autre chose.

AÉ: On constate aussi que des formations de gauche emploient le terme de populisme pour qualifier – et disqualifier – leurs adversaires. Cet antipopulisme n’est-il pas aussi problématique?

AB: L’antipopulisme porte en lui un paradoxe. Lorsqu’il se confond avec la dénonciation de l’extrême droite, il contribue, comme je le disais, à lui accorder une sorte de brevet de «représentante du peuple», puisque c’est à ce titre qu’elle serait dangereuse. Mais dans le même temps, l’usage péjoratif du terme «populiste» permet de disqualifier des mobilisations populaires qui ne sont pas d’extrême droite, voire qui défendent des revendications d’égalité ou de justice sociale. Le mot charrie tout un faisceau d’associations négatives: irrationalité, émotion brute, faible culture politique, tentation de la violence, intolérance, xénophobie, manipulation des masses, etc. Appliqué indistinctement à des mouvements très différents, il nourrit une méfiance diffuse à l’égard de l’expression populaire elle-même. On retrouve là une vieille tradition conservatrice, qui vient de la psychologie des foules de la fin du XIXᵉ siècle et qui opposait la raison des élites à la supposée irrationalité des masses. Aujourd’hui encore, cet héritage se traduit par des discours qui invoquent la défense de l’État de droit ou des institutions, mais peinent à reconnaître la légitimité de certaines colères sociales lorsqu’elles bousculent l’ordre établi.

Le mot charrie tout un faisceau d’associations négatives: irrationalité, émotion brute, faible culture politique, tentation de la violence, intolérance, xénophobie, manipulation des masses, etc.

AÉ: En Belgique francophone, la figure du président du MR, Georges-Louis Bouchez, concentre aujourd’hui une attention médiatique importante, souvent associée à une «droite populaire» et à un style de franchise assumée. Ses adversaires n’hésitent pas à le qualifier de populiste. Comment analysez-vous cette dynamique?

AB: Dans ce cas, parler de populisme ne me semble pas très éclairant. On réduit la notion à sa dimension la plus superficielle: un ton direct, une volonté d’incarner «le bon sens», une mise en scène de la proximité avec «les gens». Pour désigner ce type de stratégie, nous disposons déjà d’un mot, beaucoup plus précis et ancien: la démagogie. Si l’on en vient à utiliser «populisme» pour tout discours qui cherche à flatter une supposée opinion majoritaire, le concept se vide de sa substance. La trajectoire récente du MR et la figure de Georges-Louis Bouchez renvoient à des phénomènes plus larges: durcissement conservateur d’une partie de la droite, circulation de références venues d’autres pays (États-Unis, France, etc.), mise en avant de thématiques identitaires ou sécuritaires qui n’étaient pas centrales il y a encore quelques années. Pour comprendre cela, des catégories comme «réactionnaire», «néoconservateur» ou «libéral autoritaire» sont sans doute plus pertinentes. Le problème du mot «populisme», ici comme ailleurs, est qu’il fonctionne comme un écran de fumée: il attire l’attention sur le style, alors qu’il faudrait interroger plus frontalement les contenus et les projets politiques portés par ces acteurs.

 

Populisme – Le mal nommé, par Arthur Boriello, Éditions de l’Université de Bruxelles

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

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