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Migrations

« Ces naufrages ne sont pas une fatalité »

Le rapporteur des Nations Unies sur les droits de l’Homme des migrants revient sur le drame de Lampedusa et élargit nos horizons

Début octobre, 359 migrants sont morts au large de Lampedusa. Près de 20 000 en vingt ans. Les drames de l’immigration sont récurrents. François Crépeau, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’Homme des migrants, nous livre son analyse.

Alter Échos : Un énième drame de l’immigration à Lampedusa. Des milliers de morts ces dernières années aux frontières de l’Union européenne. Ces drames sont-ils évitables ?

François Crépeau : Ces naufrages ne sont pas une fatalité. Ils ne devraient pas subvenir. Mais pour cela, il faut d’abord bien comprendre et analyser le phénomène de l’immigration irrégulière, les facteurs qui en sont à l’origine.

A.E. : Quels sont ces facteurs ?

F.C. : Le premier est le facteur de « départ ». Les raisons qui poussent à partir. Il y a la violence et la misère dans les pays d’origine ou de transit. L’absence d’emploi, l’instabilité. Les politiques d’aide au développement essayent d’améliorer cette situation, avec des succès limités.

A.E. : Vous insistez aussi pour que l’on parle des opportunités que trouvent ici, en Europe, les migrants. Une dimension dont on parle moins…

F.C. : Oui, il s’agit du deuxième facteur. Le facteur d’attraction. Les migrants travaillent tous. Ils trouvent des emplois clandestins dans l’agriculture, la construction, les soins à domicile. Nous avons accepté qu’il y ait un large marché de l’emploi irrégulier. Ces emplois sont des formes de subvention indirecte aux entreprises. Dans ce type de débats, les migrants sont invisibles car ils n’existent pas électoralement. Même les responsables politiques « à principes » hésitent à s’engager sur cette voie car ils ont peur de perdre des voix. Pour s’attaquer à l’enjeu des facteurs d’attraction, il faut sanctionner les employeurs de travailleurs clandestins tout en élargissant les canaux légaux de migration. Cela commence par une reconnaissance de notre besoin de migrants peu qualifiés. Ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle.

A.E. : Quel est le troisième facteur qui explique l’immigration irrégulière ?

F.C. : Les barrières dressées contre l’immigration. En mettant des barrières, on crée de l’immigration clandestine. Les humains se sont toujours déplacés et ça ne s’arrêtera pas. Même en mettant l’armée. Attention, je ne suis pas contre les frontières. Les frontières existent. Mais il faut savoir lesquelles et s’interroger sur la façon dont on arrête les gens. Est-ce que ce coût en vies humaines en vaut la peine ? Nous sommes coresponsables de ces morts. Les États européens refusent de reconnaître leur responsabilité alors qu’elle est évidente. Aujourd’hui, nous mettons des barrières et nous causons des morts.

A.E. : Beaucoup dénoncent plutôt le rôle des « mafias » à l’origine de ce « trafic d’êtres humains ». Qu’en pensez-vous ?

F.C. : On fait souvent la comparaison entre la lutte contre l’immigration clandestine et la prohibition ou la lutte contre la drogue. Si vous imposez des barrières artificielles, vous créez des réseaux clandestins et vous créez des mafias. Je ne suis pas pour enlever toutes les barrières, ni pour abolir les frontières, mais je constate que les organisations criminelles ont pris du pouvoir grâce à la vulnérabilité des migrants, bien sûr, mais aussi grâce aux barrières créées par les États. L’effet paradoxal de ces barrières est que les passages de frontières sont entre les mains d’acteurs sur lesquels les États n’ont aucun contrôle.

A.E. : Tout est-il fait pour sauver les migrants en détresse lorsqu’ils traversent la Méditerranée ?

F.C. : Nous savons que des bateaux en détresse ont été aperçus par des bateaux de pêche qui ne se sont pas arrêtés. Pourtant, la loi de la mer est claire, il faut sauver toute personne en danger. Si ces pêcheurs viennent en aide aux migrants, ils vont voir leurs bateaux saisis. Ils ne pourront plus pêcher. Alors qu’on devrait les recevoir avec une médaille. Une priorité devrait être de faciliter le sauvetage, le débarquement et la répartition de ces migrants.

A.E. : Ce sont justement les enjeux du débarquement et de la répartition des migrants qui coincent entre les États. Les États du Sud demandent plus de solidarité…

F.C. : Prenons l’exemple de la Grèce. Ce pays reçoit, du fait de sa situation géographique, près de 80 % des migrants d’Europe. Aucun État européen n’est prêt à admettre des migrants irréguliers en provenance de Grèce alors que, vu leur situation économique, ils ne peuvent ni les nourrir, ni leur fournir un emploi. Il y a un vrai besoin de répartition, mais les États n’en veulent pas.

A.E. : Pour sauver des vies, l’Union européenne a mis en avant le programme Eurosur, qui vise à coordonner les systèmes de surveillance en mer. Qu’en pensez-vous ?

F.C. : Eurosur est une technologie qui va mettre en lien tous les systèmes de surveillance européens. Elle peut servir en bien ou en mal. C’est un système d’information. Si Eurosur permet de mieux identifier les bateaux en détresse, c’est très bien. Mais si ça sert à identifier les bateaux qui quittent la Libye, pour les empêcher de pénétrer dans les eaux européennes en alertant les gardes-côtes libyens, alors cela posera problème. Cela pourrait aboutir à un verrouillage de la sortie du pays alors que toute personne a le droit de quitter tout pays. Il faut penser à l’état de déliquescence de la Libye. Allons-nous forcer les Libyens à récupérer les migrants qui tentent de venir en Europe ? Car un outil comme Eurosur peut servir à cela. Rappelons qu’aujourd’hui, l’objectif politique reste de faire baisser le nombre de migrants qui arrivent en Europe. Des refoulements vers la Libye ont déjà eu lieu. L’Italie a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme pour de tels faits.

A.E. : C’est une sous-traitance du contrôle des frontières que vous dénoncez…

F.C. : Il y a une tentation que les pays limitrophes fassent le contrôle migratoire pour nous. Ainsi, les migrants ne saisiront pas les juges ni les associations. Si le bateau qui a coulé au large de Lampedusa avait fait naufrage dans les eaux libyennes ou tunisiennes, nous n’en parlerions pas. Je n’ai pas de problème à ce qu’on renforce les capacités des gardes-côtes des pays voisins, mais pas aux dépens des droits de l’Homme. Car dans les faits, on voit que ce soutien aux capacités des gardes-côtes existe, mais il n’y a pas de soutien à des institutions de protection des droits de l’Homme.

A.E. : Faut-il changer les règles relatives au sauvetage en mer ?

F.C. : Les règles existent. Le sauvetage de la vie humaine est la seule préoccupation des gens de mer. Les autres considérations viennent après. Mais vu l’état de notre débat politique où les migrants ne sont pas vraiment des sujets, personne ne semble prêt à faire les efforts pour accueillir les migrants qui ont été sauvés. Le message envoyé est plutôt de les laisser crever. Il devrait y avoir une volonté de dire que tout individu doit avoir comme priorité de sauver des vies, au lieu de harceler des gens qui travaillent en mer et de les empêcher de gagner leur vie. C’est vrai qu’il y aura alors plus de migrants dans les ports européens. Il faut savoir le dire.

A.E. : Pour conclure, quelles seraient vos solutions ?

F.C. : En permettant d’entrer davantage de façon régulière et en envoyant le message clair qu’il faut sauver des vies, cela permettrait déjà de faire baisser le nombre de morts.

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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