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Regard critique · Justice sociale

Vu d'Europe

Cañada Real, le bidonville que Madrid ne veut plus voir

Dans la capitale espagnole, une ancienne voie de transhumance abrite le plus grand bidonville d’Europe. Des milliers de personnes y vivent sans électricité depuis octobre 2020, prises en étau par l’expansion immobilière d’une ville en quête de nouveaux terrains à bâtir.

Jairo Marcos et Maria Ángeles Fernández 24-03-2026 Alter Échos n° 528

On arrive à cette histoire à pied, les chaussures pleines de boue. Il faut d’abord emprunter un bout d’asphalte, puis un virage qui mène à un chemin de terre entre gravats, déchets et flaques d’eau. Un pont permet de franchir une autoroute de contournement; un peu plus loin, il faut traverser prudemment une route à double sens, gravir une colline et, après près de quatre kilomètres de marche depuis la station de métro la plus proche, apparaît enfin le secteur 6 de la Cañada Real Galiana. Derrière, restent de hauts immeubles bordant de larges rues désertes, des ronds-points qui ne mènent nulle part et des parcs plantés au milieu du néant.

Ce décor de carton-pâte s’appelle Valdecarros, l’un des grands projets d’urbanisation du sud-est de Madrid –, l’une des dernières zones où la capitale peut encore s’étendre. Des grues dominent les immeubles en construction et des clôtures infranchissables laissent entrevoir ce que sera le quartier en 2035, date prévue de la fin des travaux: un district de plus de 50.000 logements, présenté comme «la plus grande opération urbanistique d’Espagne» dans une brochure promotionnelle. La scène se répète ailleurs: Los Berrocales (22.000 logements), Los Ahijones (19.000), El Cañaveral (14.000), Los Cerros (14.000). Au total, près de 120.000 logements destinés à accueillir 300.000 habitants – l’équivalent d’une ville moyenne espagnole.

Madrid devient trop étroite pour ses ambitions urbanistiques. Les terrains disponibles se raréfient et le sud-est apparaît comme la dernière réserve foncière. Les mêmes promoteurs privés apparaissent dans tous les projets d’aménagement. Plusieurs d’entre eux ont été sollicités pour ce reportage: certains ont refusé de s’exprimer (Pryconsa), d’autres se sont défaussés en affirmant que la question ne les concernait pas (Zapata), d’autres encore disent être «en cours d’OPA» (Aedas), tandis que certains n’ont pas répondu (Metrovacesa et Vía Célere). Car ces projets – qui semblent mettre d’accord pouvoirs publics et secteur privé – se heurtent à un obstacle: la proximité de Cañada Real Galiana, le plus grand bidonville d’Europe.

Il suffit de lever les yeux ou de marcher quelques centaines de mètres découvrir ce bidonville bâti autour d’une voie de près de 16 kilomètres qui traverse Madrid et trois communes voisines – Coslada, Rivas-Vaciamadrid et Getafe. Ces seize kilomètres forment un territoire très hétérogène, divisé en six secteurs. Les deux premiers se sont peu à peu intégrés à leur environnement. Le dernier, le secteur 6, concentre quant à lui de nombreuses difficultés: abandon institutionnel, criminalisation médiatique et stigmatisation sociale. Une pauvreté qui s’enkyste.

Le Commissariat municipal chargé de la Cañada Real affirme qu’aucun autre «établissement informel» en Espagne ne reçoit autant de ressources publiques.

Les Cañadas Reales, créées au Moyen Âge, sont des chemins réservés au passage du bétail entre différentes régions d’Espagne. Ce réseau pastoral s’étend sur plus de 125.000 kilomètres. Lorsque la transhumance a progressivement disparu entre les années 1940 et 1970, l’État a réglementé ces terrains du domaine public, autorisant la culture de potagers et la construction de petites maisons destinées au stockage d’outils ou au repos des bergers. Au départ, les constructions étaient peu nombreuses. Mais la densité a augmenté avec l’arrivée de populations migrantes – d’abord venues d’autres régions d’Espagne, puis de l’étranger. Le mécanisme était simple: des migrants achetaient des parcelles à des particuliers qui exploitaient déjà ces terrains. Au fil des années, ils ont construit leurs maisons eux-mêmes et les ont progressivement améliorées, devenant propriétaires de logements auxquels les services ont fini par s’ajouter: électricité, eau, courrier, lignes de bus, collecte des déchets, éclairage public. Autrement dit, les administrations ont commencé à reconnaître les droits de ces quartiers en expansion. Plusieurs districts de Madrid se sont formés selon cette même logique – Entrevías, El Pozo del Tío Raimundo, Vallecas, San Blas, Palomeras. Mais la Cañada est restée à l’écart, sans être régularisée, et a fini par devenir un problème. Aujourd’hui, on y trouve aussi bien des pavillons – surtout dans les secteurs 1 et 2 – que des constructions plus modestes, parfois des baraques aux toits de fibrociment, fréquentes dans les secteurs 5 et 6.

Lutte pour le territoire

En arrivant dans le secteur 6, on découvre un quartier à moitié construit, où des maisons mal bâties bordent l’unique rue véritablement aménagée. Un enfant joue sur un tricycle sous le regard attentif de sa sœur; une femme parle au téléphone, le visage encadré par l’ouverture d’une fenêtre sans vitres; des voitures sont garées de part et d’autre de la rue et plusieurs terrains vagues servent de décharges improvisées. Sur certains murs, les messages sont explicites: «Rendez-nous la lumière!» Un homme pousse distraitement son chariot de courses. La drogue circule aussi sur une portion du quartier, un point noir qui rejaillit sur l’ensemble de la Cañada, condamnée pour ce qui se passe dans un secteur précis.

C’est là que vit Houda Akrikez, figure la plus visible de la lutte contre le démantèlement de la Cañada Real. Dans ce combat, ce sont surtout les femmes – et en particulier celles d’origine maghrébine – qui se mobilisent. Le quartier rassemble une population appartenant à deux religions – chrétienne et musulmane – et à plus d’une dizaine de nationalités. La présence maghrébine est importante, tout comme celle de la population gitane espagnole. Dans le secteur 6, ce labyrinthe de rues est plongé dans l’obscurité: sans électricité en hiver, sans électricité pendant les vagues de chaleur, sans électricité pour cuisiner ou pour faire les devoirs. La situation dure depuis près de cinq ans et demi. Le 2 octobre 2020, l’entreprise Naturgy a coupé l’alimentation électrique, évoquant une «forte augmentation» des surcharges du réseau due à des «consommations illégales élevées et non localisées», en référence à l’électricité nécessaire aux plantations clandestines de marijuana. L’obscurité est devenue la métaphore la plus frappante de ce quartier linéaire aux contours démographiques incertains.

«Notre lutte est une lutte pour le territoire. Et ce territoire, c’est la Cañada Real.»

Houda Akrikez, figure de la lutte contre le démantèlement de la Cañada Real. 

Le dernier recensement, réalisé en 2016, indiquait 7.283 habitants dans la Cañada Real Galiana; les estimations officielles actuelles parlent de moins de 6.000. La coupure d’électricité a touché les secteurs 5 et 6: environ 4.000 personnes, dont 1.800 enfants. Depuis, les autorités ont engagé une politique de «relogement» – que les familles qualifient plutôt d’«expulsions» – et une partie des habitants a réussi à se reconnecter au réseau au printemps 2021. Aujourd’hui, selon le commissaire municipal chargé de la Cañada Real, Ignacio Sánchez Segura, environ 1.200 personnes, dont 480 mineurs, restent privées d’électricité. Le commissariat municipal évoque également un investissement public de 75,5 millions d’euros ayant permis de reloger 348 foyers, soit près de 1.400 personnes, dans différentes communes de la région madrilène, et affirme qu’aucun autre «établissement informel» en Espagne ne reçoit autant de ressources publiques.

Dans les secteurs 5 et 6, l’absence temporaire d’habitants a parfois ouvert la voie aux bulldozers. En 2013, l’affaire de Mohamed Raji, dont la maison devait être démolie par la mairie de Madrid, avait suscité une large attention. La Cour européenne des droits de l’homme avait alors imposé des mesures conservatoires: les autorités ne pouvaient pas détruire le logement tant que la famille ne disposait pas d’une solution alternative. Ces derniers mois, une trentaine de familles ont reçu un avis annonçant la destruction prochaine de leur maison. Certaines acceptent le relogement proposé; d’autres refusent de quitter leur quartier ou jugent les solutions alternatives impossibles. Les habitants dénoncent notamment des loyers sociaux trop élevés, des logements encore en travaux ou des destinations trop éloignées: certaines familles sont envoyées dans des villages lointains, ce qui brise les liens sociaux construits pendant des années. Pour bénéficier du programme, il faut en outre prouver une résidence dans la Cañada avant décembre 2011, afin d’éviter un effet d’appel. Selon l’association Tabadol, dont Houda Akrikez est la présidente, ces critères excluront la majorité des habitants: seulement 20% des familles pourraient être relogées.

«Notre lutte est une lutte pour le territoire. Et ce territoire, c’est la Cañada Real. C’est notre identité, explique-t-elle. Ce quartier a été construit par ses habitants. Aujourd’hui, on veut nous expulser pour pouvoir continuer à construire des logements de luxe et permettre à Madrid de s’étendre. Ils nous rendent la vie impossible pour que nous partions.» Lors d’une manifestation en janvier, un voisin confiait: «Mes enfants sont très inquiets des menaces de démolition de notre maison, que j’ai achetée il y a quatre ans.»

Migration et racisme

Près de cinq ans et demi après la coupure du 2 octobre 2020, Naturgy n’a toujours pas rétabli l’électricité. L’entreprise affirme que «les problèmes liés aux connexions intensives non localisées persistent» et que, «pour des raisons techniques et de sécurité, il est impossible de rétablir l’approvisionnement». Pedro Navarrete apparaît en visioconférence, vêtu d’un tee-shirt du Festival 16 kilómetros, une initiative culturelle mêlant cinéma, musique et théâtre dans la Cañada. «Je suis convaincu que la Communauté de Madrid soutient Naturgy dans cette coupure», affirme-t-il. Ancien commissaire municipal pour la Cañada sous l’ancienne majorité progressiste, il avait participé au pacte régional signé en 2017 pour tenter de trouver une solution. «Cet accord visait à maintenir le plus grand nombre possible de logements dans la Cañada. Rien à voir avec la situation actuelle. Je crains que, sauf si la mobilisation des habitants l’empêche, les administrations finissent par tout raser.» Aujourd’hui engagé dans une plateforme citoyenne pour le rétablissement de l’électricité, il voit dans la situation de la Cañada «le signe le plus clair du capitalisme dans sa forme la plus extrême».

«Je crains que, sauf si la mobilisation des habitants l’empêche, les administrations finissent par tout raser.»

Pedro Navarrete, ancien commissaire municipal pour la Cañada Real.

Le Défenseur du peuple, l’équivalent du Médiateur fédéral en Belgique, Ángel Gabilondo, a demandé à plusieurs reprises le rétablissement immédiat de l’électricité. Le rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Olivier De Schutter, parle d’une «catastrophe humanitaire». Le Comité européen des droits sociaux du Conseil de l’Europe estime que l’Espagne viole dix droits fondamentaux de la Charte sociale européenne. Un rapport du Centre Sira, spécialisé dans l’attention thérapeutique et l’expertise psychosociale pour les victimes de torture et de violations des droits humains, évoque même un «environnement de torture», provoquant «des souffrances physiques et psychologiques sévères». Pourtant, près de cinq ans et demi plus tard, rien n’a changé dans le secteur 6: un quartier en construction qui, à l’exception des rares maisons équipées de panneaux solaires ou de générateurs, s’éteint chaque nuit.

L’avocat Javier Rubio, qui défend les habitants depuis des années, résume la situation ainsi: «Les administrations ont choisi une voie irrationnelle, illégale et antidémocratique: tout démanteler. Cette politique porte des accents racistes, xénophobes et classistes, dans un contexte de spéculation immobilière. Au fond, la raison est simple: les pauvres n’ont plus leur place dans un territoire destiné à la promotion immobilière.»

Agence Alter

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