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Bristol : incubateur de l’information locale « citoyenne »

Dans le sud de la Grande-Bretagne, le trimestriel d’information locale The Bristol Cable forme des journalistes «citoyens» pour les faire contribuer aux pages du journal. Ces pratiques journalistiques réclament du temps et de l’énergie à ceux qui les portent mais donnent un souffle nouveau à l’information locale.

Bristol Cable, du journalisme citoyen. (c) BristolCable

Dans le sud de la Grande-Bretagne, le trimestriel d’information locale The Bristol Cable forme des journalistes « citoyens » pour les faire contribuer aux pages du journal. Ces pratiques journalistiques réclament du temps et de l’énergie à ceux qui les portent mais donnent un souffle nouveau à l’information locale.

« Print is not dead »[1]. À Bristol, on y croit ! Alors que certains ont enterré un peu vite la presse « papier », une poignée de journalistes et de citoyens tentent de renouveler le modèle dans cette petite ville de 450.000 habitants du sud de la Grande-Bretagne. C’est là qu’ils ont lancé en 2014 le premier média coopératif et participatif d’infos locales. Rédigé par des journalistes professionnels et des citoyens, The Bristol Cable est en train d’écrire numéro après numéro les pages d’un journalisme « by people, for people »[2].

Près de trois ans après son lancement, ce trimestriel imprimé à 30.000 exemplaires a su se créer une place au milieu des « tabloïds » anglais (dont 13.000 numéros mis en dépôt dans divers endroits de la ville et 10.000 distribués directement par les membres de la coopérative). « Avec The Bristol Cable, on fait du journalisme citoyen », affirme Alec Saelens. Ce Belge expatrié à Bristol est l’un des fondateurs du journal. « On ne dit pas ça uniquement parce que le journal est porté par des citoyens mais aussi parce qu’on essaie d’intéresser les citoyens aux enjeux de société qui les concernent directement », explique-t-il. La coopérative compte aujourd’hui plus de 1.600 membres impliqués de près ou de loin dans le projet. Ils paient en moyenne 2,5 £ (environ 3 euros) par mois pour soutenir le Cable, comme disent ses coopérateurs.

Réinventer la presse locale

Au point de départ de cette aventure, il y a l’hypothèse que les lecteurs se désintéressent de la presse écrite parce que la qualité n’est plus au rendez-vous. « On tente de créer ensemble une nouvelle forme de journalisme d’intérêt public produit par une échelle très large de personnes », explique Adam Cantwell autre fondateur du journal. En proposant des contenus de qualité qui parlent de la ville de Bristol dans toute sa diversité, le Cable fait le pari d’attirer un lectorat qui s’est progressivement détourné des médias traditionnels.

« Les médias sont de plus en plus déconnectés de certaines réalités, déplore Alec Saelens. Il y a un manque de connexion évident entre les personnes les plus affectées par les problèmes sociaux et les médias qui parlent de ces problèmes. » Pour les fondateurs de The Bristol Cable, il est indispensable que l’équipe qui porte le projet reflète la diversité de notre société. « On a voulu créer une solution alternative à la ‘newsroom’ classique à savoir un microcosme composé d’hommes blancs qui disposent d’un niveau élevé d’éducation. Pour nous, la diversité est un élément essentiel, insiste Alec Saelens. On tente d’impliquer toutes les couches de la société, y compris les plus marginalisées. »

« On a voulu créer une solution alternative à la ‘newsroom’ classique à savoir un microcosme composé d’hommes blancs qui disposent d’un niveau élevé d’éducation. » Alec Saelens, fondateur de Bristol Cable

Sur le fond et sur la forme, ce trimestriel fait le pari de la qualité. Contenus soignés avec des informations qui font la part belle au terrain et aux témoignages. Le tout soutenu par un graphisme efficace et une mise en page « léchée ». Un soin particulier est accordé aux dessins et au choix des photos. La forme est là pour soutenir le fond. Elle confère à la publication un look plutôt « hype » qui colle à merveille avec l’image d’une ville comme Bristol considérée traditionnellement comme jeune, progressiste et culturellement branchée.

Pour atteindre ce résultat, le Cable s’appuie sur une équipe plurielle de professionnels et de journalistes « citoyens ». « Une force à coup sûr mais aussi une contrainte, explique Alec Saelens dans la mesure où la qualité du journal ne peut pas en être impactée. On leur demande de travailler avec rigueur, tant sur la forme que sur le fond. Les infos sont systématiquement revérifiées par l’équipe. Les textes sont relus et retravaillés. Il n’y a aucun compromis : nous travaillons avec des standards journalistiques élevés. »

Pour garantir cette qualité, The Bristol Cable met l’accent sur les formations. La coopérative multiplie les ateliers, une façon aussi pour elle d’impliquer de nouvelles personnes dans le projet et de le faire connaître. « Pour chaque personne qui assiste à un de nos ateliers et qui devient contributeur, il y a des personnes autour d’elle qui sont des lecteurs potentiels ou, à tout le moins, qui entendront parler du Cable », explique Alon Aviram, membre fondateur de l’équipe en charge notamment du « Medialab ».

N’est pas journaliste qui veut

Un contributeur externe ne pourra proposer et rédiger un article qu’après avoir pris part aux formations organisées par la coopérative. Chaque année, celle-ci propose des ateliers « média » et depuis peu un « Medialab », sorte de programme intensif de 10 sessions ouvert à une quinzaine de participants. C’est là que les journalistes en herbe apprennent les préceptes de base du journalisme et les principes de l’écriture journalistique. Déontologie et distance critique figurent également au programme de ces cours intensifs.

En 2016, 15 personnes ont finalement été retenues sur les 175 qui ont postulé à ce programme. « La sélection se fait sur la base d’un spectre très large. Âgés de 19 à 70 ans, les participants viennent d’horizons et d’origines ‘ethniques’ très divers, avec 50 % d’hommes et 50 % de femmes, détaille Alec Saelens. Toutes les classes sociales sont représentées de même que tous les niveaux d’éducation. Certains ont des doctorats en poche, d’autres travaillent dans un pub ou à l’usine. Clairement, notre processus de sélection est orienté vers la diversité. »

« Pour chaque personne qui assiste à un de nos ateliers et qui devient contributeur, il y a des personnes autour d’elle qui sont des lecteurs potentiels. » Alon Aviram, fondateur en charge du « Medialab » de Bristol Cable

L’enjeu est de taille puisque les participants d’aujourd’hui à ces ateliers seront les contributeurs de demain. Mais si le Medialab est une étape importante et nécessaire, elle ne suffit pas à faire de chaque citoyen un journaliste aguerri. Pour Alec Saelens, « c’est avant tout la pratique et l’échange entre journalistes et coordinateurs lors de la préparation des articles qui est formateur ».

Le prix à payer

En termes de fonctionnement, l’équipe rédactionnelle s’appuie sur six coordinateurs « médias ». Ils forment l’équipe de base et sont rémunérés à temps partiel pour ce travail. Les coordinateurs se réunissent une fois par semaine. Ce sont eux qui sont en contact avec les contributeurs externes et qui ont pour tâche de présenter les idées d’articles des contributeurs externes en réunion de rédaction. « Il n’y a pas de grande réunion éditoriale qui rassemble tous les journalistes, y compris les contributeurs externes. Les coordinateurs sont les ambassadeurs de ces propositions. Ils assurent ensuite le suivi auprès des contributeurs externes », indique Alec Saelens.

Concrètement, quand un des six coordinateurs reçoit une idée d’article d’un contributeur externe, ils l’affinent ensemble. Ensuite, le coordinateur la soumet à l’équipe éditoriale qui la validera ou non après un éventuel recadrage. Quand l’article est rédigé et que le coordinateur est satisfait du résultat, il renvoie le papier aux éditeurs qui vérifient les faits, les chiffres et se penchent sur l’écriture et la forme. Une fois les derniers changements validés, l’article part alors en relecture finale avant d’être mis en page.

« Fastidieux », diront certains mais toutes ces étapes et tous ces allers-retours sont indispensables pour garantir la qualité des articles qui paraîtront finalement dans le journal. Alec Saelens rappelle que travailler avec des journalistes « citoyens » est un pari énergivore. « C’est vrai que ça prend énormément de temps et que c’est souvent frustrant parce que l’idée de départ et le résultat final sont parfois très différents. » Mais, insiste-t-il, c’est surtout un processus très riche et un atout qui permet d’aller plus loin. « Au final, on arrive à un résultat vraiment intéressant dans les sujets proposés, les angles mais aussi dans le choix des intervenants. C’est devenu notre marque de fabrique et c’est ce que les lecteurs apprécient. »

 

 

 

 

[1]                « Le papier n’est pas mort. »

[2]                « Par les gens et pour les gens. »

En savoir plus

Découvrez Citizen Pen, le dossier d’Alter Echos sur le journalisme (et le) citoyen

Francois Corbiau

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