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Bilan mitigé un an après la première conférence interministérielle sur l’alpha

Le 8 septembre, c’est la Journée mondiale pour l’alphabétisation. Désormais, c’est aussi l’occasion pour le secteur et les politiques en charge de cettematière de faire le point sur cette problématique. D’année en année, les communiqués se ressemblent : 1 belge sur 10 est analphabète. Lephénomène reste bien présent, de même que les difficultés rencontrées par les associations de terrain pour approcher les personnes concernées ou encorel’articulation entre les réponses à apporter aux difficultés rencontrées par ces personnes et le découpage entre les politiques sectorielles et niveaux de pouvoir.Depuis 2005, les instances politiques concernées ont décidé de travailler de manière concertée, avec pour point d’orgue cette conférenceinterministérielle annuelle. Un an après sa mise en œuvre, quels sont les premiers résultats de cette tentative de coordination d’une politique par essence transversale ?Catherine Sterq, coprésidente de Lire & Écrire1, dresse un premier bilan, en amont de la Conférence. Régis Dohogne, expert au cabinet de la ministre Arenapour les questions d’alpha répond dans les grandes lignes aux préoccupations des associations. Nous reviendrons dans le prochain numéro sur les propositions et le bilan des cinqministres concernés.

08-09-2006 Alter Échos n° 214

Le 8 septembre, c’est la Journée mondiale pour l’alphabétisation. Désormais, c’est aussi l’occasion pour le secteur et les politiques en charge de cettematière de faire le point sur cette problématique. D’année en année, les communiqués se ressemblent : 1 belge sur 10 est analphabète. Lephénomène reste bien présent, de même que les difficultés rencontrées par les associations de terrain pour approcher les personnes concernées ou encorel’articulation entre les réponses à apporter aux difficultés rencontrées par ces personnes et le découpage entre les politiques sectorielles et niveaux de pouvoir.Depuis 2005, les instances politiques concernées ont décidé de travailler de manière concertée, avec pour point d’orgue cette conférenceinterministérielle annuelle. Un an après sa mise en œuvre, quels sont les premiers résultats de cette tentative de coordination d’une politique par essence transversale ?Catherine Sterq, coprésidente de Lire & Écrire1, dresse un premier bilan, en amont de la Conférence. Régis Dohogne, expert au cabinet de la ministre Arenapour les questions d’alpha répond dans les grandes lignes aux préoccupations des associations. Nous reviendrons dans le prochain numéro sur les propositions et le bilan des cinqministres concernés.

Pour Lire et Écrire, le bilan est mitigé. Si Catherine Sterq souligne l’intérêt du comité de pilotage qui s’est réunirégulièrement depuis septembre 2005, elle regrette l’absence de données plus fiables, le manque de prise en compte du travail associatif ou encore la focalisation des politiquesd’alpha sur les publics en insertion socioprofessionnelle.

Un comité de pilotage motivé

Concernant le processus, la coprésidente de Lire et Écrire se déclare satisfaite par la formule du comité de pilotage. « Nous n’avons jamais défendul’idée d’un décret sur l’analphabétisme. Même si certaines associations pensent que ce serait la solution, nous pensons que cette problématique ne doit pasdéboucher sur une nouvelle catégorie, fruit d’une construction sociale. Nous défendons l’idée que l’alpha soit prise en compte dans les différentes politiquesexistantes. Et la présence des représentants de chaque administration avec des membres du monde associatif va dans ce sens. » Outre des représentants de Lire etÉcrire, le comité de pilotage est en effet composé de membres des administrations wallonnes et bruxelloises en charge des politiques de cohésion sociale etd’insertion professionnelle. On y trouve également des fonctionnaires issus de l’ Éducation permanente et de l’Enseignement de promotion sociale, au niveau de laCommunauté française.

Pour la présidente de Lire & Écrire, la présence de son association dans le Comité est positive. Cela fait un an que le Lire & Écrire est officiellementmembre de l’instance de pilotage. « Si nous n’étions pas là, il n’y aurait aucun lien avec le terrain. C’est important d’être présent pour expliquer ce que l’on faitet travailler avec les associations. »

Le comité de pilotage permanent sur l’alphabétisation des adultes

Ce comité est chargé de réunir les données permettant d’évaluer la mise en œuvre des objectifs fixés par l’accord de coopération. Il estaussi chargé de soumettre aux ministres de tutelle des propositions et analyses quant à l’articulation et à la coordination des politiques d’alphabétisation.Il est en outre tenu de coordonner la récolte d’information relatives à la formation de formateurs et à l’enseignement de promotion sociale, l’évaluationdu nombre d’apprenants, et la visibilisation des actions menées auprès du public. Il produit chaque année un état des lieux en matièred’alphabétisation des adultes, rassemblant les informations concernant, entre autres, les cadres réglementaires, les budgets, les types d’action, les financements et lesemplois.

Un premier état des lieux décevant

Si Catherine Sterq se félicite de l’implication des membres du comité, elle se dit déçue par les résultats du premier état des lieux. Et de citerl’exemple d’administrations qui ne sont pas en mesure de donner le nombre de structures qui assurent un travail d’alpha. « Le travail d’état des lieux est réalisé àpartir de catégories administratives. Il dépend en fait de l’énergie que le fonctionnaire en charge de la mesure a mise pour expliquer le travail réalisé. Dansl’état des lieux, on retrouve plusieurs pages sur une mesure qui relève de quelques dizaines de millier d’euros et une ligne sur une autre dont les moyens et l’impact sont beaucoup plusimportants. »

L’état des lieux comprend également un travail réalisé sur la base du recensement de 2001. Un indice a été construit à partir du niveaud’étude de la population. Ainsi, on observe de nombreux clivages entre régions et selon l’âge. L’indice utilisé, le certificat d’étude de base (CEB, le diplômed’étude primaire), ne signifie pourtant pas la non-maîtrise du français. Certains élèves diplômés du professionnel ne sont pas en mesure de lire oud’écrire alors que d’autres qui ne disposent pas du CEB savent lire et écrire. Cette étude constitue un premier outil de pilotage à l’échelle de laCommunauté française. « Pour la première fois, on peut identifier les besoins et les mettre en rapport avec l’offre de formation », explique Catherine Sterq.

Selon l’étude, les plus de 65 ans sont 40 à 50 % à ne pas posséder le CEB alors que parmi les 18-25 ans, ils ne sont que 2 à 4 %. En termes derépartition, on observe de plus fortes concentrations de populations faiblement diplômées sur l’axe industriel wallon, dans une partie des grands centres urbains et le long de lafrontière française. Explication sur ce dernier point. D’après Régis Dohogne, les régions frontalières se sont longtemps caractérisées par untaux d’emploi élevé. Les jeunes qui arrêtaient l’école trouvaient facilement du travail. Paradoxalement, la facilité à trouver un travail ne requérantpas trop de qualification a favorisé l’analphabétisme. Les données sont présentées sous la forme d’une série de cartes qui donnent un bon aperçu de larépartition des besoins et de l’offre de formation.

Lors de la première conférence interministérielle (Voir A Échos n° 193), les ministres avaient annoncé 20 000 heures de formation supplémentaires. « Il n’est pas possible, avec notre connaissance actuelledes données, de savoir si ces annonces ont été suivies d’effets, regrette Catherine Sterq. Pour nous, un des enjeux réside dans la mise en place d’outils statistiquesperformants. Le travail réalisé n’est pas négligeable, mais il faut poursuivre l’effort. Il faut, pour refléter correctement la réalité, prendre en compte letravail réalisé par l’associatif. » A côté des cours dispensés par la promotion sociale, « il y a le travail des 1 600 travailleurs du secteur alpha quiconstituent le cœur du dispositif. Les moyens supplémentaires ont été octroyés sous forme d’heures de cours pour les écoles de promotion sociale mais rien n’aété fait pour les associations de terrain. C’est toute la question des relations entre l’associatif et les pouvoirs publics qui est ici posée. Une première étapeserait que l’état des lieux tienne mieux compte du travail associatif. Or, pour cela, il nous manque des moyens pour récolter les informations et les analyser. »

Les moyens pour l’associatif n’augmentent pas

La présidente de Lire & Écrire poursuit : « La seule mesure dont nous avons réellement vu l’impact, du côté des associations, c’est l’opération »Ouvrir mon quotidien » » (qui consiste à proposer aux 200 lieux d’alphabétisation de s’abonner à deux titres de la presse quotidienne francophone belge afin depermettre en même temps que l’apprentissage de la lecture, une ouverture citoyenne par la lecture de la presse). Pour le reste, et c’est surtout vrai en Région wallonne, lesnouveaux moyens ont été limités aux publics en insertion socioprofessionnelle. Catherine Sterq distingue cependant la Région bruxelloise, où la politique alpha estprincipalement prise en charge dans le cadre du décret Cohésion sociale de 2002. Ce décret permet de travailler sur la base des publics demandeurs et non à partir decertaines de leurs caractéristiques. Par ailleurs, elle souligne que la Région bruxelloise a octroyé de nombreux ACS au secteur, alors que du côté wallon, les APEsont restés plus rares. « En Wallonie, la prise en charge de publics spécifiques tels que les femmes au foyer, les chômeurs âgés ou les demandeurs d’asile n’estpas financée de manière suffisante. Et la diminution qu’a opérée Christiane Vienne dans les budgets de l’intégration sociale en décembre 2005 a encoreaggravé les choses. Le cadre est devenu trop étroit. L’accent mis sur l’ISP ne permet plus de travailler avec ces publics alors que la première demande n’est pas forcémentune demande d’emploi mais une demande d’intégration dans la société. »

Alpha = ISP ?

En filigrane, Catherine Sterq critique la concentration des moyens wallons dans le Plan Marshall et les différents plans stratégiques du Contrat d’avenir renouvelé qui font lapart belle à l’emploi et l’activité économique, même sur les matières sociales. Résultat, « le travail avec les demandeurs d’emploi se fait avec desprofessionnels, dans de bonnes infrastructures, alors que les autres publics se voient pris en charge par des bénévoles ». Et puis cela pose aussi question du point de vue desfinalités du travail entrepris : « Que fait-on dans le cadre de ces formations qui durent 18 mois ? Une fois la formation terminée, les problèmes relatifs à l’alphane sont jamais réglés sur une période aussi courte. » De même, elle revendique une liberté des associations par rapport aux pouvoirs publics. « On veutcréer des coordinations au niveau des comités subrégionaux de l’emploi en matière d’alpha. Nous n’avons rien contre la création de coordinations, mais pourquoiest-ce que cela se fait à partir de la politique de l’emploi ? » De même, elle dénonce les modalités d’accès aux nouveaux moyens issus du PST III (le Planwallon de cohésion sociale dans le cadre du Contrat d’avenir renouvelé). « Ce sont des appels d’offres valables dont les programmes se déroulent sur un an. Il n’est doncplus question de politiques structurelles mais de projets pilotes, de soutiens ponctuels. »

Reste l’éducation permanente. La plupart des associations qui émargeaient au décret de 1976 ne sont pas encore reconnues par le nouveau décret. Pour Catherine Sterq,qui est membre du Conseil supérieur de l’éducation permanente, « les associations qui proposent des formations en alpha n’effectuent pas forcément un travaild’éducation permanente. Mais il est important que toutes celles qui travaillent dans ce cadre puissent être reconnues. Il n’est pas question que l’on exclue des associations parcequ’elles travaillent avec ce type d’approche en se disant que c’est du ressort de la Région ou de la promotion sociale ».

Les revendications de Lire & Écrire

A la veille de la conférence interministérielle, l’association présente son cahier de revendications.
Pour la Communauté française :
• L’assurance d’un financement du nouveau décret Éducation permanente « afin de reconnaître correctement l’ensemble des associations répondant auxexigences du décret et qui travaillent avec les personnes analphabètes »,
• « Le développement et l’inscription dans le cadre de la dotation structurelle de tous les programmes de Promotion sociale d’alphabétisation, de françaispour débutants, d’obtention du CEB »,
• « La mise aux normes du programme de Promotion sociale de formation de formateurs en alphabétisation, pour qu’il délivre un diplôme reconnu dans le cadre desnormes européennes « Bologne ».
Pour les Régions bruxelloise et wallonne (politique ISP) :
• de ne pas limiter le temps et les modes de parcours des personnes analphabètes, de ne pas instaurer d’âge d’admission limite, parfois fixé à 45 ans.
A la Région wallonne :
• « Des financements structurels pour l’alphabétisation des personnes non demandeuses d’emploi et/ou des personnes dont le désir d’alphabétisation n’estpas en lien avec un projet d’insertion socioprofessionnelle »,
• « Plus de financements structurels pour les emplois en alphabétisation »,
A la Région de Bruxelles-Capitale, un « soutien actif » aux associations « dans leur recherche de locaux et dans le financement des travaux d’accessibilité et demise en conformité ».

Objectiver et coordonner

Interpellé avant la Conférence interministérielle, Régis Dohogne, expert en charge de l’alphabétisation au cabinet de la ministre-présidente de laCommunauté française, Marie Arena (PS)2, reconnaît la distorsion liée à l’ancrage des politiques d’alpha dans l’insertion au niveau wallon. Pour l’anciensyndicaliste, enseignant, l’explication est connue : le manque de moyens de la Communauté française. « On a là une population qui échappe au modèle ISP, quirisque d’être privée d’une prise en charge adéquate. »

Il identifie trois leviers d’action. Premièrement, l’importance de la mise sur pied d’outils de pilotage tels que les cartographies à partir du niveau d’études de lapopulation. Il reconnaît que les données actuellement disponibles ne sont pas encore assez précises, « mais c’est l’indicateur le plus fidèle dont nous disposons». Il ne permet pourtant pas d’identifier les formes d’analphabétisme et donc les modalités de prise en charge les plus adéquates à mettre en œuvre. C’estd’ailleurs un des points qui avaient été soulevés lors de la première conférence interministérielle. Sur ce point, le cabinet Arena rejoint les associations : il faut encore améliorer les outils de mesure.

Une coordination au niveau des « comités sub »

Ensuite, la coordination des actions sur le terrain. Régis Dohogne fait le constat que la plupart des associations ne font pas que de l’alpha. Elles sont investies, et c’est assez logique,dans une dynamique liée à l’usager qui dépasse les découpages institutionnels et sectoriels. Dans ce contexte, il s’avère important, aux yeux du cabinet, devérifier qu’il y a bien une coordination des actions sur le terrain afin que l’offre soit répartie au mieux en fonction de la demande. D’où la proposition de créer unecoordination sur une base territoriale. L’idée est de s’appuyer sur les comités subrégionaux de l’emploi. Pourquoi ? « Parce que l’objectif n’est pas d’ajouter une nouvelleinstance mais de s’appuyer sur des acteurs déjà présents. » Et l’ancrage dans l’ISP que critique déjà Lire & Écrire ? « On cherche àdégager des moyens spécifiques afin de prendre également en considération les actions hors ISP déclare Régis Dohogne. L’objectif sera de rassembler tous lesopérateurs concernés.

Ces coordinations travailleront sur trois axes :
• Détection : sensibiliser et rassembler les opérateurs en contact avec les publics concernés (CPAS, syndicats, Forem, Orbem…).
• Prévention : Un travail de coordination sera réalisé avec l’enseignement qualifiant sur base d’une expérience qui se déroule actuellement dans le Hainautoccidental.
• Remédiation : Le travail vise ici à coordonner l’offre émanant de l’OISP et hors OISP.

Concernant le transfert des moyens alloués par le politique aux associations, Régis Dohogne évoque l’expérience du travail d’alphabétisation en milieucarcéral. Un modèle de concertation semble avoir été mis sur pied. Il permet aux associations de bénéficier des moyens mis à disposition àtravers la promotion sociale. Ce sont des écoles qui engagent les formateurs des associations et les mettent à disposition de ces dernières. Pour Régis Dohogne, cettelogique devrait être généralisée à toutes les associations qui travaillent hors milieu pénitentiaire.

1. Lire & Écrire, rue Antoine Dansaert, 2a à 1000 Bruxelles – tél. : 02 502 72 01

2. Cabinet de la ministre Arena, place Surlet de Chockier, 17-19 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 227 3211

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