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Migrants
Migrants cherchant un abri pour la nuit, près du parc Maximilien. (c), Kristof Vadino

Belgium Kitchen, dans la nuit des migrants

Alter Échos n° 451 26 septembre 2017 Cédric Vallet

Chaque nuit, la Belgium Kitchen distribue des centaines de repas aux migrants du parc Maximilien et de la gare du Nord. Quatre Molenbeekois sont à l’origine de ce projet qu’ils ont imaginé en 2015 et qui les a conduits dans la jungle de Calais.

C’est la nuit, à Bruxelles. Une camionnette blanche file vers un pont situé sous une voie ferrée. Le conducteur montre un petit tunnel piétonnier qui passe d’habitude inaperçu. À l’entrée, un homme est assoupi dans un vieux siège taché, en velours vert. Puis, tout au long du mur, des cartons, parfois des matelas, sont déposés sur le sol, souvent occupés par des hommes fatigués qui se pelotonnent dans des couvertures. Ce sont des sans-abri de Belgique, mais aussi des Roms ou des migrants subsahariens, dont certains tentent d’échapper au parc Maximilien et à ses arrestations.

Daoud et Aziz sortent de la camionnette et attrapent en vitesse des bacs remplis de barquettes orange. Une odeur de viande cuite s’en échappe. Ils distribuent ce repas – un mélange de viandes, de légumes et de riz – et s’assurent en un mot que tout le monde est «OK» avant de remonter dans le véhicule. Direction le parc Maximilien et ses environs.

«On donne simplement un plat, c’est un devoir en tant qu’être humain.», Yassine Haj Idrissi, membre fondateur de la Belgium Kitchen

Daoud connaît par cœur les coins et recoins de la capitale. Il est coursier indépendant de profession, ce qui lui a fait sillonner la ville en tout sens et connaître les interstices où se cache la pauvreté. Daoud a un peu mis de côté son job de coursier. Il passe la majeure partie de son temps à aider les migrants avec ses trois compères fondateurs de la Belgium Kitchen, et quelques bénévoles qui prêtent main-forte.

Jusqu’à 700 repas par soir

«On donne simplement un plat, c’est un devoir en tant qu’être humain», explique modestement Yassine Haj Idrissi, l’un des quatre fondateurs de la Belgium Kitchen. Ce simple plat est souvent synonyme de survie pour les migrants du parc Maximilien qui, pour certains, reconnaissent illico la camionnette du collectif lorsqu’elle s’approche.

En ce mois de septembre, aux nuits froides et pluvieuses, le parc semble vide. Les actions policières se sont multipliées, le parc ayant été «nettoyé», pour citer les mots de Theo Francken. Mais les migrants ne disparaissent pas d’un claquement de doigts. Ils s’abritent dans d’autres petits parcs tout autour, sous des porches ou à l’abri de renfoncements au pied des tours.

La nuit, la tour de l’Office des étrangers est entourée de sacs de couchage, de sacs de voyage, d’hommes, et plus rarement de femmes, qui tentent de grappiller quelques heures de sommeil. Ce soir, une femme reste accrochée à son téléphone portable. «Elle est nouvelle dans le parc», commente Daoud. Il se renseigne pour lui trouver une solution. Les collectifs de citoyens se mobilisent pour que les femmes seules et les mineurs ne dorment pas dehors.

La gare du Nord reste un lieu pour se poser au chaud. On y rencontre encore des dizaines de migrants soudanais, érythréens, somaliens. Ils y reviennent malgré les interventions quasi quotidiennes de la police. «Ils savent que la police ne viendra pas avant 5 heures du matin, donc ils restent ici temporairement», ajoute Daoud. Ils attendent le jour J. Celui où ils tenteront de rejoindre le Royaume-Uni en sautant dans un camion. Tous les soirs, ils peuvent compter sur cette petite équipe qui déboule munie de talkies-walkies et de barquettes-repas par dizaines.

La Belgium Kitchen part à la recherche des migrants jusque tard dans la nuit. «Notre idée, c’est qu’ils aient un dernier repas chaud, juste avant de dormir», ajoute Daoud. Ce soir, près de 350 repas auront été distribués aux alentours du parc Maximilien, dont 100 à la gare. «C’est monté jusqu’à 700 à la fin du mois d’août», rappelle Daoud, qui recommence sans cesse ses distributions sans que sa volonté s’érode. «Je fais ça avec un but très précis, dit-il. Celui de venir en aide sincèrement sans rien demander en retour. Le plus difficile, c’est pendant les périodes de démantèlement, car on s’est attachés à des gens qu’on ne revoit plus du jour au lendemain.» Les démantèlements auxquels fait allusion Daoud sont ceux de Calais et de sa jungle. Là, la Belgium Kitchen distribuait jusqu’à 1.000 repas par jour.

De retour de la jungle

La Belgium Kitchen a été fondée par quatre Molenbeekois, en 2015. «Personnellement, j’ai commencé il y a deux ans, au parc Maximilien», raconte Yassine Haj Idrissi, en évoquant cette période d’arrivée massive de réfugiés. «À la fin du camp, on savait bien que les besoins étaient à Calais, et on a voulu aider», ajoute-t-il.

Les quatre fondateurs du projet – Daoud, Yassine, Il-Yacine et Ilyasse – s’étaient alors associés au collectif «Baya» (un collectif d’architectes à finalité sociale). Ils ont ainsi construit une cuisine collective. «À l’époque, on vivait dans la jungle de Calais, on mangeait avec eux, on se faisait gazer avec eux.» Les quatre hommes se relayaient pour que le lieu soit occupé en permanence. La cuisine fonctionnait grâce à une alliance entre réfugiés et citoyens du nord de la France. Elle a tenu un an, jusqu’au démantèlement définitif de la jungle. «Mais avant même d’entrer à Bruxelles on savait ce qu’il se passait gare du Nord», ajoute Yassine Haj Idrissi.

«On s’est attachés à des gens qu’on ne revoit plus du jour au lendemain.», Daoud, membre fondateur de la Belgium Kitchen

À leur retour, les quatre hommes trouvent un lieu d’occupation. Une grande bâtisse dans la commune de Forest. Ils y organisent une cuisine et restent en lien très étroit avec des collectifs de bénévoles en France et au Royaume-Uni. «Des Anglais nous amènent une camionnette de nourriture chaque semaine. Des collectifs du nord de la France viennent et nous achètent de quoi manger, par exemple chez des grossistes du coin. Des grossistes qui nous offrent certaines denrées», explique Yassine en pointant du doigt une palette de sauce tomate.

Les stocks se trouvent au rez-de-chaussée de l’immeuble occupé. On y trouve quelques produits frais, des tomates et des courgettes, des viandes reçues dans la foulée de l’Aïd-el-Kébir, conservées dans le congélateur. Et bien sûr des boîtes de conserve, de l’huile, des kilos de pommes de terre, du riz. «On fait le travail que l’État devrait faire», assène Il-Yacine, un autre fondateur. Dans le jardin de la Belgium Kitchen, des légumes de toutes sortes poussent en rangs. «C’est notre potager, on aimerait un jour être plus autonomes.»

Dans un couloir, des matelas sont posés sur le sol. «Ils ont été donnés par des gens de Condé, dans le nord de la France», nous apprend Yassine Haj Idrissi. Car, dans l’immeuble, on ne fait pas que cuisiner des repas. Une trentaine de personnes – souvent migrantes mais pas uniquement – sont logées. «Nous hébergeons les gens vulnérables; des migrants, bien sûr, car ils ne savent pas où trouver l’aide de base, mais aussi des citoyens d’ici, en grande précarité. Des femmes avec enfants», explique Yassine Haj Idrissi.

Ces jours-ci, c’est l’abattement, voire la colère qui gagne une partie de l’équipe. «Notre action, c’est un peu comme vider de l’eau sur du sable», lâche Yassine. Il garde en tête ces interventions policières incessantes et le harcèlement dont sont victimes les migrants. «Aujourd’hui, on assiste à une chasse à l’homme. Les gens ont peur de leur ombre», s’exclame-t-il. Mais malgré tout, l’équipe se prépare, remplit les barquettes orange et les place dans la camionnette, pour une nouvelle tournée dans la nuit bruxelloise.

En savoir plus

«Des modules de logement pour investir les immeubles vides», Alter Échos n° 440, Manon Legrand, 2 mars 2017

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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