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Au pays du grand bazar

La Belgique est le pays des supermarchés. Un développement sans fin qui a des conséquences tant sur le paysage que sur les conditions de travail.

© Flickrcc Magali M

Ça s’en va, ça revient. Le ballet de voitures est incessant. Ce qui attire les automobiles, c’est le nouvel Aldi. Un bâtiment flambant neuf qui a pris la place d’un café à l’abandon. On est à Naninne, un des nombreux villages qui composent la capitale wallonne, Namur. L’endroit est emblématique du développement urbanistique de la région, avec son zoning industriel, notamment, le long de la N4 et à proximité de l’E411. Depuis une dizaine d’années, c’est un autre développement qui s’ajoute pour ce village de 1.595 habitants, celui des supermarchés. En quinze ans, trois enseignes sont sorties de terre. Deux Carrefour Market et, le tout dernier, un Aldi. Naninne est bien évidemment un cas d’école, car, à l’échelle du pays, 2021 sera une année record avec bientôt 4.000 supermarchés, soit autant qu’aux Pays-Bas, selon la revue Gondola. Ce développement touche toutes les chaînes : Delhaize prévoit ainsi l’ouverture de 42 magasins, Lidl 23, Colruyt 10…

Un marché saturé et des cellules vides

Sans se tromper, on pourrait dire que les nouveaux remparts des communes sont désormais les supermarchés. « Les derniers développements spatiaux se sont faits dans les dernières niches géographiques qui restaient, comme dans les espaces plus ruraux notamment », analyse Guénaël Devillet, directeur du SEGEFA (Service d’étude en géographie économique fondamentale et appliquée) à l’Université de Liège. « Le marché est pourtant complètement saturé depuis une vingtaine d’années et, géographiquement, il comble déjà l’ensemble des besoins de la population », explique-t-il encore.

Au total, les supermarchés représentent 2,4 millions de m2 en Belgique. Avec dans le trio de tête : Carrefour Market, Colruyt et Aldi. Le premier avec près de 600.000 m2, les suivants plus de 400.000 m2 chacun. En Wallonie, d’après les chiffres communiqués par le ministre Willy Borsus, entre 2017 et 2019, il y a même eu une légère hausse en surface commerciale nette, soit 2,3 %.

« On n’a pourtant plus besoin de nouveaux commerces, ajoute Guénaël Devillet. À partir du moment où on en crée un nouveau, c’est forcément au détriment d’un autre. »

C’est que les chaînes se jouent une guerre des prix sans limites, et la crise aidant, il y a fort à parier que cela ne risque pas de s’arranger. Guénaël Devillet de citer la guerre que se livrent notamment Aldi et Lidl avec des répercussions évidentes sur les cellules vides : « Ces hard discounters ont voulu ces dernières années augmenter en standing, en intégrant un peu plus de produits frais pour ressembler à des supermarchés classiques. Du coup, ces deux chaînes créent de nouveaux bâtiments, plus grands, aux alentours de 1.400 m2, en abandonnant leur ancien bâtiment. »

Résultat : les communes se retrouvent avec des cellules vides. Actuellement, la Wallonie en compte 7.123, soit 12,3 % des surfaces commerciales (+ 3.821 depuis 2009).

Selon Guénaël Devillet, il a fallu beaucoup de temps pour que la Wallonie mesure l’ampleur du problème. Depuis 2015, la Région a veillé à arrêter ce développement commercial périphérique, en privilégiant des nodules commerciaux existants. Le ministre Borsus a d’ailleurs lancé un plan Horizon Proximité, visant à soutenir le commerce de proximité, en redynamisant notamment les centres-villes trop souvent confrontés au phénomène des cellules commerciales vides.

A l’échelle du pays, 2021 sera une année record avec bientôt 4000 supermarchés soit autant qu’aux Pays-Bas.

Mais outre la présence de cellules vides, cette concurrence pose aussi la question des conditions de travail au sein de ces enseignes. L’une des conséquences de cette implantation commerciale, c’est la qualité de l’emploi. « Il faut pour être compétitifs avec des prix toujours à la baisse, réduire les coûts. Notamment ceux du personnel », indique le directeur du SEGEFA. Ce fut la stratégie de Carrefour et Delhaize ces dernières années en fermant des magasins. Ou plutôt en faisant passer leurs enseignes moins rentables et leurs clients à des franchisés. « De la sorte, la maison mère dégraisse la charge financière des emplois plus anciens, moins rentables, en faisant au passage peser sur la collectivité le personnel mis au chômage. Par ailleurs, chaque franchisé se retrouve dans une autre commission paritaire, moins favorable pour le personnel, en les employant à des prix planchers », continue Guénaël Devillet.

Outre ce calcul immédiat, recourir aux franchisés – soit trois supermarchés sur sept en Belgique –, c’est faire peser le risque uniquement sur l’indépendant qui se retrouve dans des niches géographiques où le potentiel de clientèle est assez limité. « Ce ne sont pas les grands groupes qui prennent le risque, c’est le franchisé. Il y a une convention : près de 20 % de marge sur les produits distribués. Si c’est vendu, c’est vendu, mais si pas, tant pis pour l’indépendant… »

C’est aussi un des éléments qui expliquent que, dans des zones plus rurales, on compte un, deux, trois supermarchés coup sur coup.

« Plus il y a de supermarchés qui ouvrent, plus il s’agit de petites structures qui tirent les conditions salariales à la baisse. Ce sont de plus petits magasins qui sont créés avec des heures d’ouverture, en général, fort étendues, ce qui nécessite du personnel hyperflexible, dans des surfaces de vente où il y a moins de 20 personnes, explique, de son côté, Myriam Delmée du SETCa. On se retrouve dans des supermarchés où il y a de plus en plus de polyvalence, de plus en plus de flexibilité, de temps partiels, d’intérimaires, d’étudiants qui viennent boucher les trous, tandis que l’effectif du magasin est minimaliste. »

Le tout à la voiture

Autre conséquence de l’abondante offre commerciale, 85,5 % de la population wallonne habitent à moins de cinq minutes en voiture d’un des supermarchés du territoire. Seul 0,2 % des citoyens doit rouler plus de 15 minutes pour effectuer ses achats. « Les distributeurs ont bien compris que les ménages privilégient la proximité pour leurs achats alimentaires courants et s’emploient à multiplier les points de vente pour répondre à leurs souhaits », relève Guénaël Devillet. 

Un constat partagé par Luc Bormans, gérant de supermarchés en région namuroise et président d’Aplsia, association professionnelle du libre-service indépendant en alimentation, pour qui les problèmes de mobilité sont la raison qui explique ce déplacement des supermarchés vers les zones rurales. « Dans les années 80, les magasins se sont installés sur les axes pénétrants des villes. Depuis, les magasins s’éloignent toujours plus des villes pour s’installer dans les grands villages. »

85,5 % de la population wallonne habitent à moins de 5 minutes en voiture d’un des supermarchés du territoire.

À l’entendre, si les autorités ne s’attaquent pas à cette question, ce développement se poursuivra, « et cela aura pour conséquence que les consommateurs déserteront encore plus les centres-villes ».

Pour Hélène Ancion, chargée de mission en aménagement du territoire et urbanisme au sein d’Inter-Environnement Wallonie, c’est tout un modèle urbanistico-architectural qu’il s’agit de remettre en question. « Ce modèle sait pertinemment que la majorité de ses clients résident en périphérie ou dans la campagne wallonne, et qu’ils font tout avec leur voiture privée. Il ne cherche donc pas à les séparer de leur mode de déplacement favori, mais veille, au contraire, à ce que leur véhicule soit, lui aussi, le bienvenu. »

La pression des communes

Pour les communes, un supermarché représente des sources de profits et de charges. Le commerce est source de revenus communaux, éventuellement de charges d’urbanisme, d’emplois, qui plus est locaux, non délocalisables et peu qualifiés. De surcroît, les pouvoirs locaux sont effectivement les seuls maîtres à bord en matière de délivrance de permis pour les implantations commerciales allant de 400 à 2.500 m2. Une hégémonie qui peut parfois poser question et qui se retrouve aussi en porte-à-faux avec le pouvoir régional quand il s’échine à vouloir freiner l’étalement urbain. « Jusqu’à 1.000 m2, le politique s’est donné très peu de moyens pour interdire ou limiter l’implantation d’un magasin, constate Luc Bormans. Il commence à réagir, mais c’est trop tard par rapport à cette extension. C’est quand même lui qui a accompagné et souhaité le développement des centres commerciaux, l’implantation de supermarchés sur les axes pénétrants. Il semble vouloir faire son mea-culpa. À voir si cela sera accompagné des faits… »

Pour Hélène Ancion, cette situation favorise aussi une concurrence absurde entre communes, « concurrence encouragée par des représentants politiques convaincus de l’apport d’un supermarché en termes d’emplois et d’image de marque ».

En Belgique, la législation en matière d’implantation commerciale a longtemps été basée sur des critères socio-économiques, là où en Allemagne ou aux Pays-Bas le contrôle commercial est intégré à la législation de l’aménagement du territoire. Depuis 2014, la matière a été régionalisée et la Wallonie a mis en place en 2015 le décret « Implantations commerciales ». L’autorité compétente doit se baser notamment sur quatre critères, pour motiver sa décision : la protection du consommateur, la protection de l’environnement urbain, la politique sociale, la contribution à une mobilité plus durable. Pour le ministre Borsus, ces outils ont fait leurs preuves, citant les pourcentages de refus et d’octroi de permis à travers l’avis des fonctionnaires régionaux qui interviennent pour toute implantation commerciale sur le territoire wallon et leur prise en compte par les autorités communales. Ainsi, si l’avis des fonctionnaires régionaux est favorable pour 67 % des demandes et défavorable dans 33 % des cas, le collège communal suit la proposition des fonctionnaires régionaux dans 62 % des cas lorsque ceux-ci se sont prononcés défavorablement au projet. Le ministre reconnaît toutefois que les collèges communaux ont néanmoins tendance à limiter cette « régulation », en octroyant le permis dans plus d’un tiers des cas (38 %) lorsque le rapport de fonctionnaires régionaux est défavorable.

« Le marché est pourtant complètement saturé depuis une vingtaine d’années, et géographiquement, il comble déjà l’ensemble des besoins de la population. » Guénaël Devillet, SEGEFA-Université de Liège

« Ce qui est certain, c’est que je ne souhaite pas interdire l’installation de nouvelles grandes surfaces, mais il convient d’analyser minutieusement les caractéristiques de la situation de l’offre commerciale déjà en vigueur avant de statuer sur un dossier, précise Willy Borsus. Par ailleurs, ma priorité va clairement à la redynamisation des centres urbains et ruraux afin de réduire l’étalement urbain, l’artificialisation des terres, le phénomène des cellules vides et tout simplement de ramener de la vitalité commerciale dans nos centralités. »

Le schéma régional de développement commercial est d’ailleurs en cours d’actualisation et « l’ambition pourrait être de favoriser une politique commerciale plus rigoureuse afin de limiter le taux de cellules vides à 10 %, relancer l’activité commerciale dans les centres-villes ou encore assurer un équilibre entre les fonctions urbaines », termine-t-il.

En savoir plus

Lire aussi sur le sujet l’interview de Jacques Teller, professeur d’urbanisme et d’aménagement du territoire à l’Université de Liège : « Si ces commerces périphériques venaient à disparaître, le risque de se retrouver dans des déserts commerciaux serait alors assez important », Alter Echos web, 28 mars 2021, Pierre Jassogne.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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