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« Art et Handicap mental » : l’ADN du Trinkhall Museum

Il compte parmi les nouveaux arrivants de la scène contemporaine liégeoise. Porteur d’un projet à la fois sociétal et artistique, le Trinkhall Museum met en avant, soutient et promeut les créations de personnes déficientes. Alter Échos s’est entretenu avec Carl Havelange, le directeur des lieux, pour en savoir plus sur cette démarche pas comme les autres. 

© Muriel Thies - Trinkhall museum

L’ouverture, prévue au printemps de l’année dernière, a finalement vu le jour deux saisons plus tard. Depuis le mois de décembre, ce sont plus de 4.000 visiteurs qui ont poussé la porte de ce musée d’art contemporain presque comme les autres. Presque oui, car sa collection (plus de 3.000 pièces au total) a la particularité d’être composée d’œuvres réalisées dans des ateliers aux quatre coins du monde, par des hommes et des femmes porteurs de handicap mental. Tous sont accompagnés par des « animateurs » – eux-mêmes artistes – qui les soutiennent et les guident dans leur cheminement. Pour comprendre comment est née cette idée, il faut, un instant, remonter dans le temps.

La fabuleuse histoire « anarchique » de Luc Boulangé

Nous sommes en 1979, quand un étudiant liégeois fraîchement diplômé de l’Académie d’arts plastiques, découvre par hasard, les dessins singuliers des mondes fragiles, de ceux qui sont « hors-sol », à part. C’est une véritable révélation pour Luc Boulangé qui y voit une nouvelle et puissante forme d’expressivité. Déterminé à aider et à accueillir ce public avide de créer, il met en place, dans des baraquements du quartier Nord, des ateliers adaptés à leurs besoins. Deux ans plus tard, lors de l’Année internationale des personnes handicapées, le jeune homme, plus que motivé, fait appel à plusieurs institutions susceptibles de mener des initiatives analogues à la sienne. Des centaines de réponses enthousiastes affluent du monde entier, avec à la clé l’envoi d’une œuvre, réalisée également en atelier par des artistes atteints de déficience. Au total, trois cents pièces déclenchant la naissance inespérée d’une collection. Seul hic ? Le manque de place pour stocker ce trésor. Au fil de ses recherches, il jette son dévolu sur un bâtiment complètement en déshérence dans le parc d’Avroy et reçoit la permission de la Ville, propriétaire des lieux, pour occuper l’endroit – l’actuel Trinkhall Museum – le temps d’un événement. L’exposition « Art et Handicap mental » reçoit un très bon accueil. L’histoire aurait voulu que Luc Boulangé quittât les lieux, mais c’était compter sans sa fougue et sa ténacité. Il entreprend, au nez et à la barbe des pouvoirs communaux, de s’installer dans ce lieu vétuste et abandonné. « Il s’est lancé dans une aventure à la fois héroïque et comique en squattant le bâtiment à coups de conférences de presse et en ignorant les menaces d’expulsion. Il savait très bien que l’on ne pouvait pas décemment mettre à la rue des personnes vulnérables », confie le directeur. En 1983, le bâtiment est finalement concédé à Luc Boulangé, qui en fait une petite association nommée le Créahm. « Son objectif était de permettre l’expression de formes esthétiques produites par cette catégorie de la population, en mettant en place des ateliers de créations animées par des plasticiens. Son projet avait non pas un but thérapeutique ou occupationnel mais la volonté très claire de s’inscrire dans un cadre pleinement artistique. » Les années passent et Luc Boulangé crée cette fois le MAD (le Musée des arts différenciés), qui devient – dix-huit ans plus tard, dont douze consacrés aux travaux ! – le sublime Trinkhall Museum, à l’architecture brutaliste.

« On est très loin de l’atelier comme espace appartenant à un seul créateur souverain. Nous mettons en valeur le partage et la puissance d’un commun. » Carl Havelange, directeur du Trinkhall Museum

De l’importance des ateliers d’artistes

La singularité de cette démarche, dans la continuité incontestable de l’héritage de Boulangé, tient aussi au processus créatif qui est celui de l’atelier. Mais attention, prévient le directeur des lieux, « il ne s’agit pas d’un artiste seul dans son atelier, en proie à ses doutes. Notre politique est aux antipodes. Nous sommes dans un collectif, un compagnonnage comme c’était le cas au XVIIe siècle. On ne parlait pas de Rubens, mais de ‘l’atelier de Rubens’ composé de ses élèves et apprentis. Cette émulation qui existait à l’époque fait entièrement partie de notre mentalité, puisque nos structures accueillent plusieurs personnes, toutes accompagnées d’un animateur qui est un professionnel du secteur culturel. Ils travaillent au coude à coude, nouent des liens extraordinaires d’amitié. Certains se connaissent depuis vingt, trente, quarante ans. On est donc très loin de l’atelier comme espace appartenant à un seul créateur souverain. Nous mettons en valeur le partage et la puissance d’un commun ».

C’est en voyageant vers ces lieux en Belgique (Le Créahm, De Bolster, Le 94, etc.), mais aussi à l’international (le Intoart à Londres, la Tinaïa à Florence, l’Arts Project en Australie, etc.) que l’équipe muséale continue de nouer de précieux contacts, leur permettant d’acquérir des pépites inédites. Fort de sa collection de 4.000 œuvres, le Trinkhall assure, avec une énergie folle, la promotion, la visibilité et le soutien de ces artistes talentueux, qu’il met ainsi au centre de la scène contemporaine.

À voir jusqu’en septembre 2021

Visages/Frontières est une puissante et troublante exposition réunissant une centaine de peintures, de dessins, de gravures, de textiles et de sculptures essentiellement réalisés par des artistes d’atelier, explorant le thème de l’identité. Les expressivités traversent l’effroi, main sur la bouche, de Doreen Mc Pherson, la sensualité incrédule de Marinella Parente, l’absence chez Sylvain Cosijns, les visages enfantins de Daniel Sterckx. À côté de ces créations en atelier, on trouve, par-ci par-là, celles d’artistes partenaires, invités pour l’occasion (Thomas Chable, Yvon Vandycke, etc.). Ne manquez pas la Black-Box, où l’on retrouve des portraits de monstres sacrés de l’art tels que Rembrandt ou Ensor.

Plus loin se découvre une impressionnante salle, entièrement consacrée au travail de l’ingénieux Pascal Tassini, dont l’œuvre est désormais mondialement connue. N’hésitez pas à entrer dans l’intimité de sa cabane gargantuesque, entièrement conçue avec des matériaux de récupération.

À apprécier aussi une monographie d’une dizaine de tableaux, dédiés à l’univers de Jean-Michel Wuilbeaux, très inspiré par son enfance et sa région minière. (Atelier de la Pommeraie.)

Enfin, au milieu de la pièce trône ce drôle vaisseau de papier et de carton. Il est pour Alain Meert, artiste phare de l’atelier du Créahm, la représentation de ce que serait un musée idéal. Un bateau de pirates ou une sorte d’arche, pourquoi pas, abritant une exposition voguant sur des mers imaginaires. Un programme riche de sens en perspective.

En savoir plus

Le Trinkhall Museum – Parc d’Avroy à 4000 Liège – Ouvert du mercredi au dimanche de 10h00 à 18h00 – www.trinkhall.museum

A relire aussi sur le sujet :

« Never mind the handicap », Focales, décembre 2017, Julien Winkel.

« Anne-Françoise Rouche : ‘On ne cache pas le handicap mais on met d’abord en avant l’artiste’ », Alter Échos, 31 mars 2017, Manon Legrand.

« MADmusée : l’art brut cherche sa place », Alter Échos, 28 avril 2016, Julie Luong.

 

Mélanie Huchet

Mélanie Huchet

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