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Environnement/territoire

À Arlon, des cabanes contre le béton

Le 26 octobre 2019, une zone à défendre (ZAD) s’installait sur la sablière de Schoppach à Arlon pour s’opposer à un projet de zoning industriel décidé par les élus locaux. Un an après, la lutte de territoire se poursuit et la détermination est toujours la même.

© Pauline Porro

Respect existence or expect resistance. À l’entrée sud de la ZAD de Schoppach, une banderole résume en quelques mots la situation. Sur ce bout de terre de 31 hectares délimité de toutes parts par des axes routiers, à l’ouest de la banlieue d’Arlon, une lutte de territoire oppose deux visions du monde. Autrefois propriété de la commune, le site a été vendu à Idelux, l’intercommunale de développement économique, pour y installer un zoning industriel. Pour Vincent Magnus, bourgmestre cdH (chrétien démocrate) d’Arlon, la commune manque d’espace pour accueillir les entreprises. Proche de la bretelle d’autoroute, la sablière représente pour lui un lieu tout indiqué.

Passé l’entrée, on pénètre dans une forêt d’épicéas, dont nombreux sont rongés par des scolytes, des petits insectes qui pullulent actuellement en Wallonie, en raison des épisodes de sécheresse à répétition. Ici et là des indices de l’occupation : un gilet jaune, une tente, une banderole, un siège taillé dans le bois. Au loin, le vrombissement de l’autoroute est incessant. Les zadistes sont regroupés à l’Abri commun, un lieu de vie collectif actuellement en chantier. Les festivités prévues tout au long du week-end de la Toussaint pour célébrer le premier anniversaire de l’occupation ont été annulées. Restrictions sanitaires obligent, la fête s’est déroulée en comité restreint. Les constats formulés aujourd’hui sont donc provisoires et en cours de discussion au sein du mouvement.

« On peut au moins dire qu’on a paralysé le projet destructeur du bourgmestre et de ses acolytes », dit Léa1, une zadiste. Le projet dont il est question, c’est une zone d’activité économique. Le coin en est garni, bien plus que partout ailleurs en Belgique. Avec le déclin industriel, les territoires ont dû s’adapter : alors que le Grand-Duché du Luxembourg s’est tourné vers le secteur financier, Idelux a développé la construction de zonings comme alternative économique pour la région. Ici, la surface commerciale pour 100 habitants est de 407 m², quand la moyenne belge est de 150 mètres carrés2. Dans le même temps, le centre-ville d’Arlon se vide de ses commerces.

Des « garanties » qui n’ont pas convaincu

Le projet, devenu entre-temps « zoning artisanal », n’en est qu’à ses prémices. Concernant les entreprises candidates pour s’installer sur les lieux, un magasin de matériaux est évoqué, mais un certain flou est entretenu sur le devenir de la zone. Contactée, Idelux n’a pas souhaité nous répondre. « On veut un zoning à la pointe de l’écologie », assure le bourgmestre Vincent Magnus, qui siège également dans le conseil d’administration d’Idelux. « Nous souhaitons limiter au maximum l’artificialisation des sols en construisant des parkings en nid d’abeilles par exemple. Nous aimerions également végétaliser les toitures des bâtiments pour récupérer l’eau en partie, et pour que les locaux soient naturellement plus frais en été et plus chauds en hiver. » Par ailleurs, le projet prévoit une zone de 6 hectares sur le site, destinée à devenir à terme une réserve naturelle. Des garanties qui n’ont pourtant pas convaincu les riverains du bien-fondé du projet. Lancée par un habitant d’Arlon il y a deux ans, la pétition Contre la destruction de la sablière d’Arlon, sa faune et sa flore récolte rapidement 13.000 signatures. « La pétition s’appelait zone à défendre, c’était comme une invitation », s’amuse Benoît, un zadiste. « Le climat était très propice : on sortait d’une année de marches pour le climat complètement inutiles. Beaucoup de personnes avaient cette question écologique en tête sans savoir que faire en pratique. Pour beaucoup, venir ici était la suite logique et évidente », explique Corentin, un autre zadiste. Après un week-end d’occupation symbolique de la sablière le 26 octobre 2019, une partie du mouvement décide de rester. La Zablière était née.

« Beaucoup de personnes avaient cette question écologique en tête sans savoir que faire en pratique. » Corentin, zadiste

« Au début, c’était un peu freestyle, se remémore Benoît. On a d’abord construit des barricades dans l’attente d’une expulsion rapide et directe. Ensuite, on a monté des cabanes et une cuisine pour l’hiver. » Les affrontements avec les forces de l’ordre sont rares, à l’exception notable du 29 novembre 2019. Ce jour-là, une marche pour la lutte des territoires est organisée à l’initiative des zadistes et de groupes militants. En réponse, le bourgmestre leur envoie l’artillerie lourde : hélicoptères, bretelles d’autoroutes fermées, stationnement interdit dans toute la ville… Une réaction telle que les zadistes annulent l’événement. « Un déploiement policier démesuré… pour rien », titre Le Soir. En décembre, un huissier signifie aux occupants leur avis d’expulsion, leur enjoignant de quitter les lieux sous huit jours. Depuis, ils attendent son deuxième passage.

Selon une estimation large des zadistes, entre « deux à deux cents personnes » se relaient pour occuper les lieux, tandis que peu vivent ici en permanence. « On a tout de suite reçu un grand soutien de la part des riverains », ajoute Robin. Une grande partie de la population locale est en effet excédée par le rythme effréné des constructions dans la ville. Des projets d’autant plus mal accueillis qu’ils sont décidés sans consultation préalable des citoyens. « Il y avait déjà une sorte de dissidence au sein de la population par rapport aux vues de la commune, mais qui s’exprimait à travers les moyens classiques d’intervention : interpellation au conseil communal, pétition… Mais ils sentaient que tout cela ne servait à rien », explique Léa. Pour les zadistes, l’impact politique de leur action est notable : « L’occupation de la sablière a redynamisé et redonné de la conflictualité politique à Arlon », explique Benoît. « Il y a désormais une vigilance accrue de la population par rapport aux projets menés par la commune », complète Léa.

Au-delà des enjeux urbanistiques, la ZAD a également constitué un lieu propice à la rencontre entre différents mouvements de contestation : Santé en lutte, Gilets jaunes… « La ZAD n’est pas un collectif, mais un quartier. C’est un mouvement qui regroupe tous ceux qui se retrouvent dans son combat », souligne Corentin. Dans les milieux militants de la région, l’arrivée de la ZAD a redonné un nouveau souffle. « Nous étions un certain nombre à être sortis déçus des marches pour le climat et à vouloir aller plus loin dans notre action. La ZAD a été un élément moteur pour Extinction Rebellion à Arlon », relève Michaël Lucas, fondateur de l’antenne locale du mouvement écologiste international. « Pour nous, ils posent les bonnes questions. »

« Il y a désormais une vigilance accrue de la population par rapport aux projets menés par la commune. » Léa, zadiste

Direction le nord, un autre lieu de vie sur la ZAD, situé à l’extrémité nord de la partie haute du site. Un dortoir et une cuisine collective ont été construits. Le potager a donné quelques patates, mais ici la terre n’est pas propice à l’exploitation maraîchère. Derrière les cabanes, la falaise. D’ici, on aperçoit le siège d’Idelux, tandis qu’en contrebas, on découvre l’ancienne sablière de Schoppach. Une faune et une flore pionnière y ont prospéré, et la zone est désormais classée Site de grand intérêt biologique. L’intérêt biologique de la sablière est bien connu des naturalistes et des riverains, et des espèces protégées y ont été répertoriées : c’est le cas de plusieurs espèces de papillons, dont le damier du plantain et l’argus bleu-violet, et d’une espèce d’orchidée, l’orchis pyramidal. Les anciennes carrières représentent par ailleurs un refuge pour de nombreuses espèces dont l’habitat naturel est détruit par la bétonisation. Pendant des années, des hirondelles de rivage ont été observées sur les lieux.

Critique d’un modèle insoutenable

Asbl créée à la suite de la pétition contre la construction du zoning, l’Observatoire de l’environnement d’Arlon développe une activité de lobbying en faveur de la défense du bien commun et de l’environnement à Arlon. Et il surveille de près le dossier de la sablière : « Un certain nombre d’espèces ont recolonisé les zones humides, comme le triton crêté. Et, même si nous n’avons pas la preuve qu’il est toujours là, nous n’avons pas non plus la preuve qu’il ne s’y trouve plus », indique Serge Raucq, naturaliste et membre de l’Observatoire. Pour lui, le bilan de cette année d’occupation est mitigé : « Certes, ils ont réussi à éveiller les consciences au niveau des citoyens, mais pas au niveau des décideurs. Le bourgmestre refuse d’ouvrir le débat sur le fond. »

 

« Certes, ils ont réussi à éveiller les consciences chez les citoyens, mais pas chez les décideurs. » Serge Raucq, naturaliste

« Quand je parle de résilience ou de décroissance dans le conseil d’administration d’Idelux, on me rit au nez », confirme Guirec Halflants, conseiller provincial Écolo et observateur au conseil d’administration d’Idelux. L’élu tente de faire bouger les lignes de l’intercommunale sur les questions de biodiversité et de changement climatique, mais il se heurte à un mur : « Il y a consensus au sein du conseil d’administration d’Idelux, à l’exception d’Écolo, sur la nécessité de construire de nouveaux zonings. » Pour Vincent Magnus, le besoin d’espace pour accueillir des entreprises reste la priorité. Par ailleurs, la future réserve naturelle de six hectares représente, selon lui, une garantie suffisante : « Nous sommes allés au maximum de ce que nous pouvions faire sur le site pour maintenir une zone de biodiversité. »

L’évolution des mentalités est un processus long. Pourtant, pour Michaël Lucas, la ZAD permet de faire avancer la critique d’un modèle de société devenu insoutenable : « J’ai écrit des textes en faveur du mouvement et je suis frappé par les réactions favorables que je reçois de la part de personnes plus âgées qui ont elles-mêmes participé au développement économique de la région et qui veulent aujourd’hui nous aider. Cela aurait été difficilement concevable il y a quelques années. » Il constate également que, côté élus, la prise de conscience se fait attendre. « Le bourgmestre refuse toute évolution du projet, alors même qu’il tient des discours très généraux concernant la nécessité de changer de modèle de société. » Autant de constats qui viennent conforter les zadistes dans le bien-fondé de leur action. Quant au devenir de la sablière en cas d’annulation du zoning, toutes les pistes restent ouvertes pour le mouvement.

1. Tous les prénoms ont été changés.

2. Selon les chiffres de l’UCM Mouvement Luxembourg.

En savoir plus

« Nos cabanes », Alter Échos n°473,n mai 2019, Marinette Mormont.

Pauline Porro

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