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Regard critique · Justice sociale

Environnement/territoire

24 heures avec… La Fresque du Climat

Un jeu pas comme les autres… pour comprendre ce qu’est et ce qu’implique le réchauffement climatique. Pendant trois heures, des participants se réunissent autour d’une grande feuille, discutent et collaborent pour reconstituer la Fresque du Climat. Un atelier créatif et surtout pour tout comprendre.

© Robin Lemoine

Mercredi 17 heures, h moins 1 avant le début de l’atelier. Dans la rue du Fort à Saint-Gilles, Lionel, 39 ans, ouvre la porte de la MaisonEcoHuis. Après avoir traversé la cuisine du lieu et une petite cour intérieure, il entre dans une salle aux mûrs boisés et au carrelage vert, qu’il loue gratuitement. Il dépose ses affaires et son ordinateur sur une table et entame la préparation de ce qu’il appelle «le jeu». Pour cela, il déroule une longue et large feuille de papier blanc sur une table, la scotche et place des chaises autour de celle-ci. Ensuite, il compte ses cartes, les trie en cinq tas distincts.

Depuis janvier 2021, cet ingénieur, travaillant sur les questions d’énergies renouvelables et d’économie circulaire dans un centre de recherche liégeois, est «fresqueur», c’est-à-dire animateur bénévole de la Fresque du Climat. «J’ai d’abord participé à une fresque en tant que joueur, puis j’ai trouvé le projet tellement chouette et important que j’ai décidé de passer de l’autre côté pour le partager avec le plus de personnes possible.» Quelques minutes plus tard, Thomas, 30 ans, animateur depuis peu, le rejoint pour se faire la main auprès de lui. Pendant trois heures, ils encadreront l’atelier à deux. Ne manque plus que les «joueurs»…

Le but du jeu est simple: autour de 42 cartes illustrant différents phénomènes décrits dans les rapports du GIEC (le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), les participants doivent réfléchir et collaborer pour trouver les liens de cause à effet entre eux. Une sorte de puzzle créatif pour tout comprendre.

«Le but était de proposer autre chose que des conférences longues, compliquées, qui ne sont pas à la portée de tous et où l’auditorat est dans une position passive.» Charles Sirot, cofondateur de la Fresque

Un jeu né du côté français

C’est en 2015 que l’histoire de cette fresque a commencé, sous l’impulsion de l’ingénieur et conférencier, spécialiste du changement climatique, Cédric Ringenbach. «À l’époque Cédric cherchait une manière de faire digérer les rapports du GIEC au plus grand nombre, en les rendant acteurs de ce qu’ils apprennent, raconte Charles Sirot, cofondateur de la Fresque. Le but était de proposer autre chose que des conférences longues, compliquées, qui ne sont pas à la portée de tous et où l’auditorat est dans une position passive.»

Ainsi, quelque temps plus tard, Cédric Ringenbach crée un prototype du jeu qu’il testera avec certains de ses élèves. Après plusieurs tests, l’ingénieur réunit une équipe avec laquelle il fera naître en 2018 une asbl afin d’accélérer la diffusion de l’outil, de former des animateurs et des animatrices et de les faire monter en compétence. L’aventure commence… avec un jeu pour les enfants, un pour adultes et un «expert». Le projet arrivera en Belgique en 2019 et a déjà rassemblé environ 100 animateurs ayant fait jouer 3.400 personnes.

Aujourd’hui, le jeu est diffusé dans 50 pays, a été traduit dans 35 langues. Environ 295.000 personnes y ont officiellement participé et 12.000 animateurs bénévoles ont été formés. Et les chiffres ne font qu’augmenter. D’autant que la Fresque a réussi rapidement à s’adapter au Covid, en reproduisant en ligne une forme d’atelier similaire.

L’objectif est de continuer à s’étendre et de rendre cet outil accessible à tout le monde. Ainsi l’association a pris la décision de mettre le jeu en licence gratuite. «L’utilisation du jeu est libre et gratuite, quand elle est assurée par un animateur bénévole pour tout événement gratuit, explique Charles Sirot. En revanche, pour les utilisations commerciales ou dans un cadre interne en entreprise, des droits d’utilisation s’appliquent pour financer le développement des activités de l’association.» Car c’est bien là l’objectif de l’asbl: se faufiler partout, dans les entreprises (même celles qui polluent), dans les bureaux des politiques…

Deux heures de réflexion et de créativité

17 h 55, les premiers participants arrivent. Ils ne seront finalement que quatre à jouer (deux joueurs ayant annulé à cause du Covid). Thibault, Christine, Pierre et Manon. Seuls deux d’entre eux se connaissent. Lionel et Thomas introduisent la séance, distribuent les premières cartes, les joueurs se lèvent et le jeu commence. Tout de suite, les langues se délient, les discussions fusent, les connaissances et les avis se partagent et la fresque prend forme. À chaque fin de tour, Lionel et Thomas débriefent avec eux, expliquent les erreurs commises et s’assurent que tous les joueurs ont bien compris les enjeux.

«L’une des forces de cet atelier, c’est que le fait d’être acteur, de comprendre les choses et de créer un bel objet enlève un peu le côté anxiogène du sujet.» Pierre, un participant

Et puis on reprend pendant cinq tours. Durant la première heure et demie, les joueurs se retrouvent confrontés à des graphiques du GIEC, à des termes comme «Aérosols», «Forçage radiatif», «Problèmes de calcification» ou encore «Ptéropodes et coccolithophores». Des explications permettent de se retrouver dans tout ce bric-à-brac du climat et de disposer d’éléments de compréhension essentiels. Dans les derniers tours, les cartes révèlent les conséquences visibles pour les humains. «Famines», «Réfugiés climatiques», «Conflits armés»…

Le chemin se termine. Pour éviter de rester sur ces vecteurs d’anxiété, les animateurs invitent les joueurs à «pimper» (personnaliser), à l’aide de feutres et de pastels, leur fresque, histoire de rendre un bel objet. Lionel et Thomas demandent également qu’un titre soit trouvé. En dessinant, les idées émergent: «Climate change is coming», propose Thibault. Remplie de flèches pour comprendre les causes et les conséquences du changement climatique, cette fresque portera finalement, sur proposition de Christine, le nom de «Suivez la flèche…».

Une heure de discussion

Une fois la fresque terminée, que les enjeux sont dans toutes les têtes, Lionel invite les participants à un moment d’échange. Chacun exprime ce qu’il ressent, comment il souhaite agir. «Le but de la fresque est d’apporter des faits scientifiques comme le fait le GIEC, et non des solutions, explique Lionel. Prendre conscience des enjeux et les comprendre.» «Les solutions face à ce problème sont très politiques, continue Charles Sirot. Notre objectif est de jouer à ce jeu avec tout le monde. Si nous sommes connotés politiquement, il est clair que certains groupes politiques ou entreprises nous fermeront la porte. En revanche, les animateurs peuvent, s’ils le souhaitent, donner des clés d’action aux participants.»

À la fin des trois heures, nous discutons avec Pierre. «Je crois que l’une des forces de cet atelier, c’est que le fait d’être acteur, de comprendre les choses et de créer un bel objet enlève un peu le côté anxiogène du sujet. Je pense que ce projet va vite se développer partout et qu’il permettra, avant de passer à l’action, de comprendre de quoi on parle. Je suis très chaud pour devenir animateur.» Car c’est bien là l’un des objectifs de Lionel. «Plus il y aura d’animateurs, plus on pourra toucher de monde et dans tous les milieux. C’est très simple de le devenir et d’animer. Personnellement avec ce projet, je sens qu’enfin, j’agis vraiment.»

Robin Lemoine

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