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Vers une mort programmée des bassins scolaires ?

La 88e semaine sociale Wallonie-Bruxelles du MOC s’est notamment penchée sur la question des bassins scolaires.

27-04-2010 Alter Échos n° 293

La 88e semaine sociale Wallonie-Bruxelles du MOC1 (Mouvement ouvrier chrétien) s’est tenue les jeudi 15 et vendredi 16 avril à Charleroi. Consacréà la thématique d’une « École sans classes », l’événement s’est notamment penché sur la thématique des bassins scolaires.

Sous le feu des projecteurs ces derniers temps, suite au lancement des dix instances de pilotage inter-réseaux de l’enseignement qualifiant en Communauté française,début mars, le thème des bassins scolaires s’est vu décortiqué lors d’une matinée riche en enseignements, le 16 avril. Premier de cordée, Bernard Delvaux,chercheur au Girsef (Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l’éducation et la formation) de l’UCL a tout d’abord retracé l’historique de ce concept avant d’endéfinir les contours. Sous l’intitulé « Les bassins scolaires : une piste crédible pour plus d’égalité dans le système scolaire ? »,l’intervention de l’orateur a permis de clarifier certaines caractéristiques des bassins scolaires. Ainsi, en partant d’un constat de « logique commerciale » aujourd’huià l’œuvre entre les différents établissements scolaires, Bernard Delvaux souligne également les interdépendances existant entre ceux-ci. « Dans cecontexte, dit-il, les décisions prises par chacun des établissements, chacun de leur côté, sont plutôt de nature à augmenter les inégalités. Onpeut dès lors se poser la question de savoir s’il ne faut pas changer la régulation de ces interdépendances et prôner une responsabilité collective. »Responsabilité collective qui prendrait donc la forme de « bassins scolaires » dont les fonctions seraient de permettre une coopération et une solidaritéentre les établissements d’un même bassin, une gestion de l’offre de cours ou de formation, une gestion du flux des élèves, une gestion de l’emploi et, enfin, unepossibilité d’évaluation du système, notamment par le biais d’indicateurs.

Charleroi, là où tout a commencé

C’est ensuite au tour de Frédéric Ligot de prendre la parole. Représentant le MOC, Frédéric Ligot a été conseiller au cabinet de Rudy Demotte (PS),ministre-président de la Communauté française, dans le cadre du projet pilote de bassin scolaire à Charleroi. Rappelons en effet qu’avant l’arrivée du décretdu 30 avril 2009 relatif à la création d’instances de pilotage de l’enseignement qualifiant et qui, en quelque sorte, consacre la généralisation de la logique de bassinà l’ensemble de l’enseignement qualifiant en Communauté française, c’est tout d’abord un projet pilote qui avait été mis en place, dans la région deCharleroi.

« La mise en place du projet pilote s’est effectuée dans un contexte assez peu favorable, déclare Frédéric Ligot. Nous nous situions en effet à deuxans de la fin de la législature et les polémiques autour du décret inscription battaient leur plein. Dans ce contexte, sept balises nous avaient été imposéesafin de cadrer l’initiative au maximum. Il fallait que l’on avance strictement un projet pilote, situé à Charleroi (la plus “mal en point” des zones en matière d’indicessocio-économiques), qui ne touche qu’à l’optimalisation de l’offre d’enseignement, sur base volontaire, en inter-réseaux, avec un système d’incitants, et enfin que lespartenaires sociaux soient impliqués (par l’intermédiaire des comités subrégionaux pour l’emploi et la formation). »

Au grand étonnement de certains, l’initiative démarre plutôt bien : « Je pense tout d’abord qu’elle a permis aux acteurs de l’enseignement, et plusparticulièrement aux directeurs, de sortir de leur isolement, continue Frédéric Ligot. Ils ont ensuite pris conscience que « les autres » connaissaient lesmêmes difficultés qu’eux, comme le zapping scolaire ou le manque d’attractivité des établissements. Ils ont aussi pu identifier un certain nombre de causes structurellesaux problèmes qu’ils rencontrent, comme le fait d’avoir une pléthore d’élèves dans des secteurs avec peu de débouchés ou un manque d’effectif dans dessecteurs où la demande en main d’œuvre est forte. Enfin, ces acteurs ont eu l’occasion de construire un projet ensemble et de se créer comme acteurs collectifs par rapport “auxautres”. »

Une mort programmée ?

Néanmoins, malgré cette note positive et le fait que le lancement des dix instances de pilotages de l’enseignement qualifiant pourrait être vu comme une réussite puisqueconsacrant la généralisation d’un projet pilote censé dès lors avoir été couronné de succès, Frédéric Ligot se montre critiquepar rapport à la suite des opérations, même s’il note que le mérite du projet pilote est d’avoir montré que « c’était possible ».« Je me rends compte tout d’abord que ce projet est très humble parce qu’il ne concerne que la rationalisation de l’offre d’enseignement et pas le flux d’élèves,dit-il. On ne peut donc pas vraiment parler de bassin scolaire. Et puis, on est peut-être passé trop vite à un décret généralisant l’initiative aux dix zonesd’enseignement, notamment parce qu’il semblait peu justifiable d’accorder des incitants à la seule zone de Charleroi. En passant au décret, l’objectif de réduction desinégalités s’est perdu et le curseur s’est mis à pointer une vision adéquationniste de l’offre d’enseignement. De plus, si on avait laissé du temps au temps, jepense que les acteurs auraient été plus loin. Or là, l’arrivée de ce décret verrouille tout, il a étouffé la dynamique d’innovation scolaire etrisque, je le crains, de mettre en péril le projet de Charleroi ainsi que les autres instances qui, dès le début de leur fonctionnement, vont devoir travailler dans une logiquecadenassée, dans le seul registre de l’abandon d’option. (…) Le décret du 30 avril 2009 pourrait avoir deux effets : soit il nous mène tout droit à la mortprogrammée du projet de bassins scolaires car les acteurs vont estimer qu’ils ont trop à perdre, soit ce n’est qu’une première étape du projet. Pour moi, on est sur lefil. Si l’autorité ne met pas le paquet pour ce “décret bassin”, on peut oublier tout le reste, et notamment les fameux “bassins de vie” dont on parle tant. »

« Pour le Luxembourg, ça ne marche pas »

Troisième orateur, Jacques Malisoux, directeur de l’Institut Saint-Roch à Marche, aborde ensuite le sujet des bassins scolaires sous le prisme de la situation« luxembourgeoise ». Pour lui, un bassin scolaire dans le Luxembourg, « ça ne marche pas ». Pointant entre autres le « mouvementcentripète » [NDLR central
isation de certaines sections ou options dans certains établissements] que pourrait entraîner une telle initiative, Jacques Malisouxdéclare : « Le Luxembourg est une province vaste, mal desservie en transports en commun. Dans ce contexte, certains étudiants, s’ils veulent se rendre dans unétablissement bien précis doivent faire jusqu’à trois heures de déplacement par jour. » On imagine donc la situation si, suite à la réorganisation enbassins, certains étudiants devaient abandonner leur établissement pour un autre, situé loin de leur domicile, où se seraient centralisées certaines options ousections.

Autre point souligné par Jacques Malisoux, l’application actuelle de la logique de bassin au seul enseignement qualifiant : « On peut se poser la question de savoir pourquoi celane concerne que l’enseignement qualifiant, déclare-t-il. Fait-on cela parce qu’on a une vision adéquationniste de ce type d’enseignement ? Avancer sur ce type de démarche sur leseul enseignement qualifiant, n’est-ce pas le discriminer encore un peu plus ? » Et la discussion de partir sur la question des socles communs.

Bruxelles : de quelle population scolaire parle-t-on ?

Dernier intervenant à prendre la parole, Donat Carlier, secrétaire de la Commission consultative formation-enseignement-emploi, soulignera tout d’abord la complexité de lasituation bruxelloise lorsqu’on en vient à parler de populations scolaires. « Réalités flamandes », « réalitésfrancophones » et « réalités européennes » se côtoient ainsi dans un grand melting pot où il faut également tenir compte dufait que tous les étudiants scolarisés à Bruxelles ne résident pas forcément dans la Région. Dès lors, « (…) si on parle de populationscolaire à Bruxelles, de quelle population parle-t-on ? Sur quelles bases travaille-t-on ? », questionne Donat Carlier, qui note également certains points dignesd’intérêt au niveau de la réalité bruxelloise, comme la transition primaire/secondaire plus difficile ou encore un enseignement qualifiant plus« dévalorisé » et moins couru que dans les autres régions.

Un enseignement qualifiant et une logique de bassin à propos de laquelle il livre la remarque suivante. « Pour Bruxelles, la logique de bassin a un mérite : pour une fois,on n’augmente pas la fragmentation bruxelloise, cela correspond à la limite de la Région. » Avant d’ajouter, concernant les diplômes délivrés, que si onincrimine toujours la faiblesse de ceux-ci pour expliquer la difficulté d’une certaine population à trouver du travail, d’autres facteurs entrent en ligne de compte [NDLR comme ladiscrimination]. « L’école n’est pas toute seule dans un système », conclut-il.

1. Secrétariat général du MOC :
– adresse : ch. de Haecht, 579 à 1030 Bruxelles
– tél.  : 02 246 38 01
– courriel :
secret.gen@moc.be
– site : www.moc.be

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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