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Sans-abrisme

Tiny houses : aux grands maux les mini-remèdes ?

On les voit apparaître depuis quelques années, dans des bâtiments vides ou sur des friches. Des tiny houses, mini-maisons en bois modulables et mobiles, accueillent des sans-abri pour quelques mois. Effet de mode ou solution crédible au sans-abrisme et au mal-logement?

© Fanny Monier

On les voit apparaître depuis quelques années, dans des bâtiments vides ou sur des friches. Des tiny houses, mini-maisons en bois modulables et mobiles, accueillent des sans-abri pour quelques mois. Effet de mode ou solution crédible au sans-abrisme et au mal-logement ?

Tout en bois, avec chambre, cuisine et sanitaire, complètement démontables, modulables, d’une surface entre 15 et 40 m2. Des petites maisons mobiles montées comme des Lego. Voilà à quoi ressemblait le microvillage installé sur un plateau de 300 m2 au quatrième étage d’un bâtiment vide bruxellois. C’était fin juin 2017 (lire « Les premiers logements modulables d’Home for Less ont été inaugurés », 1er juillet 2017). L’Îlot, association bruxelloise engagée dans la lutte contre l’exclusion au logement, présentait ses neuf modules de logement, créés dans le cadre du projet Home for Less avec des étudiants en architecture et architectes sensibles aux besoins de la société civile. Coût de l’opération : 16.000 euros.

L’idée séduit alors Céline Fremault. Tellement que, en mars 2018, celle qui est alors la ministre bruxelloise du Logement débloque un million d’euros pour la construction de « logements modulaires légers et innovants » à destination d’un public cible fragilisé… Un appel à projets est lancé, à destination des associations d’insertion par le logement, maisons d’accueil ou toute structure active en matière d’accompagnement des individus dans l’accès au logement. Cinq projets sont choisis.

Été 2018, deux mini-maisons de 26 m2, ossature bois, voient le jour sur un terrain appartenant à Citydev.brussels en attente de développement immobilier, à proximité du pont Van Praet. Une initiative de la campagne 400Toits. C’est le premier des lauréats de l’appel à projets à avoir vu le jour. Si les modules ne devaient, à la base, y rester que trois mois en « tiny houses témoins », ils y sont encore, et sont habités. « On a lancé ce projet partant du constat qu’il existe une pénurie de logements, et que ça prend du temps d’en créer de nouveaux. Donc, on teste l’habitat léger, comme solution pour avancer plus vite dans la création de logements abordables », explique Koen Van Den Broeck, responsable de l’association Infirmiers de rue, qui coordonne ce projet. Aujourd’hui, l’association a des pistes pour installer d’autres modules près du port de Bruxelles.

Hébergement de crise ou logement ?

© Fanny Monier

Pas chers, écologiques, rapidement montables et mobiles. Et même « cosy » défendront certains. L’initiative peut séduire. Mais aussi interroger. Parce qu’une mini-maison, ça peut sonner moins mignon sur une friche en plein cœur de Bruxelles, coincée entre une route et les voies de tram, que dans le récit de David Thoreau.

« L’idée a du mal à percoler, mais il s’agit bel et bien de logement », explique Olivier Vadi, d’Infirmiers de rue, qu’aucun autre acteur interrogé n’a contredit. « Ça n’est pas un bidonville ! », précise toute de suite Géraldine Bruyneel, coordinatrice du projet Social Mobiel Wonen chez Samenlevingsopbouw, refusant l’idée que ça pourrait stigmatiser cette population. L’asbl a tout juste lancé son chantier SWOT Mobiel sur un terrain à Jette (dans le cadre d’un contrat de quartier) dont les sept modules devraient être inaugurés en avril et y rester pour deux ans au moins.

« C’est un projet solidaire et collectif. Il a été pensé avec les futurs habitants (tous provenant de maisons d’accueil) depuis le début, ils sont impliqués dans la réflexion, mais aussi dans la construction de leurs meubles. Cette implication à chaque étape, y compris dans la construction, permet aussi de leur redonner une voix, explique-t-elle. On s’inscrit dans un quartier, il y aura un espace collectif, un espace menuiserie. Ce type de projet n’est donc pas accessible à tous. Il implique des gens qui n’ont pas de problème de toxicomanie, par exemple. »

Le module d’IDR est plus solitaire que solidaire. « Le ‘patient’ (nom qu’IDR donne aux bénéficiaires, NDLR) qui y vit est content parce qu’il est séparé des autres. Il a des problèmes d’insomnie, il fait du bruit de la nuit. Il a vécu longtemps dans une tente, ça ne le change pas trop. Et ça le rassure de vivre sans voisinage direct. » En termes d’ancrage et d’insertion sociale, on peut aussi s’interroger sur l’instabilité de ces logements, qui prennent place sur des occupations temporaires donc, vouées à disparaître. Et même, de façon assez cynique, se transformer en projets immobiliers inaccessibles à cette population…
Le coordinateur d’Infirmiers de rue ne voit pas trop d’inconvénients à cette mobilité : « On travaille avec un groupe cible de personnes qui sont depuis pas mal de temps dans la rue, qui présentent des problèmes physiques, mentaux, psychiatriques. On les prépare doucement à vouloir entrer dans un logement. Cela peut convenir à certaines personnes de se déplacer… Pas pour d’autres, pour qui on cherche d’autres solutions. »

La transition « en douceur », c’est aussi l’idée défendue par le CPAS de Woluwe-Saint-Pierre qui a installé, en plein quartier résidentiel entre deux maisons de la commune destinées à du logement de transit, une tiny house de 15 m2 (au prix de 30.000 euros). « Le confort est basique, mais les SDF ne sont pas toujours directement prêts à être dans une vraie maison », avance Adalbert de Rosen, responsable du département technique du CPAS, en l’absence prolongée de son collègue du service social qui s’occupe du suivi des occupants.

Au Front commun des SDF, sans critiquer ouvertement ces dispositifs – ni vraiment s’y intéresser –, on les qualifie de « gadgets ». « Nous, on n’aide pas les gens à vivre dans la rue, on veut les sortir de la rue », rappelle Jean Peeters. « On exige bien sûr du logement social abordable de qualité. Ça fait des années qu’on le demande. On ne veut pas troquer l’un contre l’autre », répond immédiatement Géraldine Bruyneel. Pas d’angélisme, donc. En revanche, un certain dépit se devine parfois chez nos intervenants.

« Quand bien même on voudrait du structurel, vu l’urgence des situations des personnes avec qui l’on travaille, on n’a pas le luxe de refuser de l’argent pour ce genre de projet », souligne Apolline Vranken, chargée du projet Home for Less, faisant écho au discours de sa directrice Ariane Dierickx, lors de la remise du prix fédéral de lutte contre la pauvreté de 2018, qui avait fait mouche dans le secteur.

Si urgence il y a, Koen Van Den Broeck refuse de parler de « logement de crise ». « Il ne faut pas nous confondre avec les igloos de Charleroi (initiative lancée en décembre dernier par l’ASBL Le Charnoy, en partie financée par le CPAS de Charleroi, NDLR). Nos modules sont plus valorisants que ne peuvent l’être certains habitats en briques… »

Low cost et lourdes procédures

Les habitants du module IDR ont signé des conventions de logement de transit, en location via les agences immobilières sociales (AIS). Il s’agit de conventions d’occupations temporaires, plus souples, et plus floues, que les baux. L’occupant doit s’acquitter d’une garantie. « Deux mois de loyer sur le compte bloqué via l’AIS », précise Olivier Vadi. Trois mois, peut-on lire sur un contrat que nous nous sommes procuré, sous forme de lettre de garantie (le CPAS se porte garant).

La question de la domiciliation n’est pas simple. Chez IDR, la domiciliation n’étant pas possible, ils ont recours à l’adresse de référence. Du côté de SWOT Mobiel, « on va devoir négocier avec la commune », indique Géraldine Bruyneel. Quant aux loyers, pour tous les projets interrogés, ils avoisinent les 300 euros, soit l’équivalent d’un loyer, ou un peu plus, pour un logement social pour une personne avec un revenu d’intégration sociale (RIS). « On veut fixer un loyer réaliste, au plus proche de la réalité locative, dans une logique d’autonomisation des personnes », explique Apolline Vranken.

Loyers qui serviront aussi à payer la location de l’espace aux gestionnaires des occupations temporaires. Un montant qui s’avère « quand même important » selon les dires de la responsable du projet Home for Less. De quoi interroger, aussi, le risque de marchandisation de l’occupation temporaire… (lire « Bâtiments vides : la compétition pour l’occupation », Alter Échos n°475, 4 juillet 2019).

Leurs « box dans la box » n’ont pas pu être habitées à l’Armée du salut, comme il était souhaité au départ, pour cause de normes incendie. Il a entre-temps été amélioré et accompagné de nouveaux partenaires comme le CDR (Centre de formation professionnelle dans le secteur de la construction). Home for Less a trouvé deux lieux pour les accueillir – des occupations temporaires à Anderlecht (Communa) et aux casernes d’Ixelles (See U) –, mais les quatre modules ne sont pas encore habités. « On attend les permis d’urbanisme. Même si on a le soutien des pouvoirs publics, les compétences juridiques et urbanistiques scindées engendrent des blocages », regrette Apolline Vranken, qui souhaite plus de souplesse. Avec prudence toutefois : « Nous n’avons pas d’inquiétude tant que ces projets sont portés par des asbl ou des CPAS. Il ne faut pas tomber dans le piège des marchands de sommeil… »

Le législateur wallon, qui a intégré en mai dernier la notion d’habitation légère dans le Code wallon de l’habitation durable – faisant ainsi un premier pas vers la reconnaissance juridique de l’« habitat léger » –, a d’ailleurs été invité par les associations à ne pas imposer les mêmes critères aux propriétaires, dont c’est le choix, et aux propriétaires bailleurs et aux locataires, pour qui opter pour l’habitat léger est parfois une contrainte de la vie. Ce, pour éviter l’exploitation de la misère, et que cette alternative « sociale » et environnementale ne fasse les choux gras des promoteurs immobiliers (lire : « Habitat léger : premier jalon d’une reconnaissance juridique », Alter Échos n°474, 7 juin 2019)…

Braver les précarités

En termes de création de logements, les tiny houses sont pour l’instant une (mini)goutte d’eau. Le flou juridique règne toujours. Et les terrains ne sont pas si simples à trouver… Mais le projet, certes expérimental, n’est pas vain selon ceux qui en sont les porteurs. « C’est une façon d’interpeller les responsables politiques. On veut montrer qu’il existe d’autres façons de se loger. Et proposer un modèle qui pourrait aussi apporter des choses pour d’autres groupes cibles », explique Géraldine Bruyneel. « À Anderlecht, nous sommes sur un terrain du CLT, ça a du sens d’occuper ces lieux », ajoute Apolline Vranken, qui voit aussi dans l’émergence des tiny houses une façon de regarder avec plus d’estime d’autres habitations légères comme les campings…

Il ne s’agirait donc pas tant d’innover (après tout, qu’est-ce qui est qui est si inédit dans une cabane ?) même si le mot est très à la mode dans la bouche des décideurs, mais de repenser et de réinventer d’autres manières d’habiter la ville, plus inclusive et accessible. Un moyen, comme le propose Marielle Macé, essayiste française qui a consacré un ouvrage aux cabanes (Verdier, coll. La Petite Jaune, mars 2019. Lire la chronique du livre) – des abris de fortune des migrants aux ZAD en passant par les yourtes – non pas de s’accommoder des précarités, et encore moins de les enchanter, mais plutôt « une manière de les braver ». Sans brader le droit au logement ?

À Namur, les tiny pour les plus démunis font aussi leur nid
En novembre dernier, la Ville de Namur avalisait sa Déclaration de politique du logement 2019-2024. On y découvrait une volonté de développer le Housing First, mais également l’habitat léger. Pour les plus démunis aussi ? « Oui, répond Philippe Noël, président du CPAS et échevin du logement, cela s’inscrit dans une réflexion globale pour mettre fin au sans-abrisme. La motivation principale dans le développement de l’habitat léger est de pouvoir, par la location mais aussi l’acquisition, permettre à des personnes qui ont de lourdes charges locatives de pouvoir se loger autrement. » L’idée n’est pas tout à fait neuve. « Un projet-pilote de construction de mobiles à placer au-dessus de garages, comme habitat de transition pour les personnes sans-abri, avait obtenu des financements du gouvernement wallon, explique Philippe Noël. Mais le projet s’est interrompu en raison de contraintes administratives, comme les critères de salubrité ou l’octroi des permis de location. » Le vote, en mai dernier du décret visant à modifier le Code wallon du logement et de l’habitat durable (et dans la foulée l’intégration de la notion d’habitat léger dans le décret relatif au bail d’habitation) devrait faciliter les choses.

En savoir plus

En Wallonie, les tiny pour les plus démunis font aussi leur nid. À lire dans la version web de cet article sur www.alterechos.be.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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