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© Pexels Lorenzo Cafaro

Socialtech: un mariage de raison?

Alter Échos n° 468 15 novembre 2018 Julie Luong

Plus de social dans le tech et plus de tech dans le social: tel est le credo, limpide, du Social Good Accelerator, un «think & do tank» qui s’est donné pour mission de mettre en lien les acteurs des deux secteurs au niveau européen. Un mariage arrangé présenté aujourd’hui comme le seul mariage de raison.

Peu pérenne, très énergivore: le domaine des «techs» continue d’être assimilé à l’«innovation» alors qu’il semble plutôt peu innovant en matière de transition énergétique et de lutte contre les inégalités. Parallèlement, le terme d’«innovation sociale» ne semble jamais s’être tout à fait départi de son statut d’oxymore. «Qui sait aujourd’hui ce qu’est l’innovation sociale en Europe?», interroge Jeanne Bretécher, active dans le mécénat de l’économie sociale et présidente du Social Good Accelerator. Né en 2017 lors du Web Summit, le «Davos des geeks», ce «think & do tank» s’est donné pour mission de faire tomber les barrières qui séparent le domaine technologique de celui de l’économie sociale et solidaire. «Quand je suis allée au Web Summit pour la première fois, je me suis rendu compte qu’aucun acteur avec un projet à impact social et environnemental n’était présent… ou alors il s’agissait de start-up déguisées.»

En assurant une présence sur les grands événements «tech», le Social Good Accelerator espère désormais encourager le «changement de paradigme». «Nous plaidons pour une co-innovation au niveau européen. L’Europe pourrait par exemple financer des projets portés à la fois par des acteurs des techs et des acteurs de l’économie sociale et solidaire», explique Jeanne Bretécher. «Cette convergence de feelings entre les techs et le social est une chose que nous avons souvent observée dans l’enquête que nous venons de mener dans 50 pays pour identifier les différents modèles d’entreprises sociales. C’est une tendance de fond», explique Jacques Defourny, professeur au Centre d’économie sociale de l’ULiège[1]. À son sens, les noces entre ces deux secteurs supposent cependant «une certaine dose d’idéalisme, voire de naïveté»: «Bien souvent, les nouvelles technologiques font d’abord de la casse… Comme disait Joseph Schumpeter, l’entrepreneuriat est par nature une puissance de destruction créatrice», rappelle-t-il.

«Quand je suis allée au Web Summit pour la première fois, je me suis rendu compte qu’aucun acteur avec un projet à impact social et environnemental n’était présent… ou alors il s’agissait de start-up déguisées.» Jeanne Bretécher

Des «mammouths» menacés

Jeanne Bretécher estime pour sa part qu’aujourd’hui, il est impensable qu’un organisme d’insertion professionnelle pour les jeunes par exemple n’utilise pas les supports numériques alors que ses usagers sont vissés à leur smartphone. Il semble d’ailleurs que, dans les petites structures, la transition numérique se fasse assez naturellement, par le biais des compétences de la «génération Y». «Les jeunes qui travaillent dans l’économie sociale sont aussi présents sur les réseaux sociaux, capables de faire de la collecte de fonds, de ‘bidouiller’ s’il faut, explique-t-elle. Mais quand il s’agit d’investir, les choses se compliquent. Numériser un produit ou un service demande un développeur, etc. Or, in fine, c’est pour un usager qui est peu ou pas solvable.» Sans subsides, l’économie sociale serait donc condamnée à avoir un train numérique de retard. «Nous voulons à la fois alerter les mécènes sur la nécessité de financer cette transition numérique et sensibiliser les pouvoirs publics à la nécessité de dispositifs réglementaires incitatifs ou contraignants.» Et Jeanne Bretécher de regretter qu’en France, être une jeune entreprise «innovante» donne droit à des réductions sur les charges salariales… à condition que l’innovation soit technologique.

Si les jeunes effectifs permettent aux petites associations de ne pas rester tout à fait à la traîne, la situation serait surtout problématique pour les «mammouths» historiques. «Si vous n’avez pas de budget pour assurer la transition et que vous avez par ailleurs un personnel qui n’est pas à l’aise avec les outils numériques, les choses deviennent rapidement très compliquées. La transition dont on parle est aussi une transition culturelle», commente la présidente du Social Good Accelerator. «Ces acteurs ne pourront survivre dans un monde où les subsides sont de plus en plus rares. Or, pour aller chercher des financements privés, il faut parler le langage ‘start-up’! S’ils ne le font pas, ils vont rester sur le carreau et ils vont perdre leur capital et leur savoir-faire», explique-t-elle.

Rien que des mots?

Le langage «start-up»? Eh oui: tout est aussi affaire de communication. «Il faut que les acteurs de l’économie sociale et solidaire arrivent à parler d’impact, d’argent, de retour sur investissement», plaide Jeanne Bretécher. Jacques Defourny n’en est pas tout à fait convaincu. «L’économie sociale devrait en effet prendre de la graine de ce ‘social entrepreneurship’ et d’ailleurs elle a généralement l’intelligence de le faire. Mais il ne faut pas non plus courir après ces modes: aujourd’hui, on ne parle plus que de ‘social impact’ alors que bien souvent les liens de causalité sont impossibles à établir.» En admettant même que l’économie sociale ait besoin de plus de «tech» et de plus de «com», pourquoi la tech aurait-elle besoin en retour de plus de social – si ce n’est par conviction? «Les acteurs de l’innovation sociale ont cette force particulière: ils connaissent bien les usagers. Or, si on s’adresse à la base de la pyramide, on s’adresse au plus grand nombre. Permettre aux start-up de ne pas juste penser aux privilégiés (happy few) qui utilisent des smartphones de quatrième génération, c’est intéressant pour elles», explique, pragmatique, Jeanne Bretécher.

Reste à voir si les institutions européennes sont aujourd’hui prêtes à entendre le plaidoyer du Social Good Accelerator. Pour Jeanne Bretécher, il y aurait une vraie attention de la Commission à ces questions. «L’Europe veut accélérer les choses en matière d’innovation sociale, ne fût-ce qu’en regard de l’urgence climatique, de la nécessaire réduction des inégalités et la montée des extrêmes», commente celle qui espère que son plaidoyer trouvera un écho aux prochaines élections européennes de 2019. Pour Jacques Defourny, rien n’est moins sûr. «Entre le Brexit et le défi migratoire, la Commission est aujourd’hui dans une telle tempête que je doute qu’elle soit très attentive à l’entrepreneuriat social…» Les entremetteurs de la tech et du social devront peut-être encore prendre leur mal en patience.

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