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« Silence de plomb, paroles de soi(e) » : des victimes d’excision sortent de l’ombre

Des demandeuses d’asile du centre de Florennes portent sur scène la question des violences et des mutilations sexuelles dont elles ont été victimes dans leur pays d’origine. Le projet théâtral Silence de plomb, paroles de soi(e), présenté ces vendredi et samedi à Bruxelles, brise le silence qui entoure leur souffrance.

17-06-2016

Des demandeuses d’asile du centre de Florennes portent sur scène la question des violences et des mutilations sexuelles dont elles ont été victimes dans leur pays d’origine. Le projet théâtral Silence de plomb, paroles de soi(e), présenté ces vendredi et samedi à Bruxelles, brise le silence qui entoure leur souffrance.

Silence de plomb, paroles de soi(e)… C’est l’histoire de femmes originaires de Guinée et du Togo, qui ont été excisées, violées, mariées de force. L’histoire de femmes qui ont fui leur pays pour échapper à ces violences, ou pour protéger leurs filles d’un destin tragique similaire. Ce « témoignage théâtral collectif » est le fruit d’ateliers de théâtre menés au centre Fedasil de Florennes par Géraldine Bogaert, fondatrice du collectif Ebullition, qui propose des créations théâtrales solidaires. Animée par la devise « Tout le monde peut faire du théâtre, même les acteurs », empruntée à Augusto Boal, fondateur du Théâtre de l’Opprimé, Géraldine considère le théâtre comme un outil de lutte et d’émancipation. Pour ce projet, chaque femme a transformé une souffrance endurée en silence en un cri puissant, joyeux et solidaire pour dire « non » aux violences contre les femmes.

Alter Échos : Comment a débuté ce projet ?

Géraldine Bogaert : Ce projet remonte à avril 2015. Une assistance sociale du centre Fedasil de Florennes qui travaillait avec les femmes victimes de mutilations génitales m’a contactée avec l’idée d’organiser des ateliers de théâtre. J’avais déjà dans le passé travaillé avec des demandeurs d’asile, j’ai accepté. On a décidé de faire une semaine d’ateliers de théâtre. Une dizaine de femmes, originaires du Togo, de Somalie, ou de Guinée, y ont pris part, ainsi que trois assistantes sociales et une stagiaire. Bien qu’aucun thème n’avait été fixé au départ, le sujet délicat des mutilations et agressions subies par ces femmes a très vite pris une grande place. Je n’avais élaboré aucun scénario à l’avance et je ne prévoyais pas de « résultat ». Au bout de cinq jours, on avait en fait l’ébauche d’un spectacle. Nous avons décidé de le présenter au centre d’accueil de Florennes, en juin 2015, devant un public composé des résidents et du personnel. C’était un peu bancal, certaines personnes dans le public ne comprenaient pas un mot du texte puisqu’ils ne parlaient pas le français. Mais les femmes ont joué, ont assumé et en ont tiré une immense fierté. Je me suis dit qu’il fallait continuer l’aventure. Ces femmes y trouvaient tellement de sens et moi, dépositaire de tout ce qu’elles m’avaient confié, je ne pouvais pas les laisser tomber. Après la constitution de partenariats avec plusieurs asbl et l’obtention de subsides, les ateliers ont donc repris en janvier.

A.É. : Avec le même groupe ?

G.B. : Pas tout à fait. Les Somaliennes n’ont pas poursuivi pour une question de langue, d’autres avaient quitté le centre. Le nouveau groupe était donc composé de neuf personnes de Florennes, dont un homme, ainsi qu’une femme entre temps transférée dans un centre de Morlanwez.

A.É. : Cela ne devait pas être simple de travailler sur un projet à long-terme avec un public « en transit »…

G.B. : C’était toute une aventure ! Le groupe n’a en fait jamais été au complet avant les répétitions générales. Il a fallu aussi toutes les emmener à Bruxelles pour répéter dans la salle. Certaines étaient réticentes à l’idée de dormir à Bruxelles. J’étais surprise quand on sait qu’elles ont quitté l’Afrique et vécu l’exil ! Mais c’est le signe, aussi, de l’infantilisation, de l’apathie et de la perte de débrouille, qui peuvent être engendrés par la vie au centre d’accueil.

A.É. : Vous traitez d’un sujet très difficile, tabou. Comment avez-vous géré cela avec les femmes ?

G.B. : La confiance est d’abord née entre les femmes car elles ne parlent jamais entre elles de leurs souffrances. Une des femmes du groupe, mariée, m’a confié qu’elle n’avait jamais expliqué ce qu’elle avait vécu à son mari avant ce spectacle. Les ateliers leur ont permis de franchir la barrière entre l’intime et le collectif, de passer d’un récit individuel à une posture plus militante.

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A.É. : On aurait pu s’attendre à groupe non-mixte pour évoquer un tel sujet. La présence d’un homme dans le groupe n’a pas compliqué les choses ?

G.B. : Je connaissais très bien Alpha avant ce projet (ils se sont rencontrés sur un projet mené avec le CIRÉ, Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers, NDLR). Il voulait parler sur scène de la violence faite aux femmes. Très engagé au sein du centre, il a été un relais communautaire indispensable. Il est parvenu à convaincre les femmes de participer aux ateliers. Et les femmes ont parlé devant lui sans gêne ou pudeur.

A.É. : Vous décrivez ce projet comme un témoignage théâtral collectif. Tout est écrit à partir de leurs vies. Tout est réalité, donc ?

G.B. : On est parti de leurs histoires de vie. Il n’y a aucune fiction, mais chaque femme ne joue pas spécialement son histoire. Entre la première version, et celle-ci, j’ai voulu ajouter une dimension plus politique avec les scène des entretiens du CGRA. Chaque entretien permet de découvrir les raisons pour lesquelles elles sont parties. Il ouvre les portes sur leur passé et leur vie. C’est ce qui structure la pièce. C’est aussi un élément plus politique. Je voulais un ancrage belge, pour éviter qu’on se dise que « ça se passe loin » ; qu’on se rende compte ici en Belgique que c’est aussi notre problème, afin d’amener chez le spectateur d’autres sentiments que la tristesse.

A.É. : Avez-vous aussi travaillé sur le langage corporel avec ces femmes dont le corps est meurtri ?

G.B. : Ces femmes se sont détachées de leur corps, et pour certaines, vivent dans le déni. C’est donc important de laisser cette place au langage corporel. Le spectacle a intégré des chants et des danses que les femmes ont proposés lors des ateliers. On s’est basées sur ce qu’elles savent faire de beau et de bien. On a aussi fait du théâtre d’image, c’est l’une des technique d’Augusto Boal : il s’agit d’arrêt sur image, de photo collective, sans parole. La plus grosse partie du travail a été faite sur la voix. On leur a tellement dit « baisse la tête, baisse les yeux », qu’au début des ateliers, les femmes regardaient le sol et prenaient une voix de petites souris.

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A.É. : Quels effets cette création a-t-elle eu sur ces femmes ?

G.B. : C’est un premier pas vers une guérison, une déculpabilisation. On peut parler d’un effet cathartique. Pour moi, le théâtre est à la croisée de plusieurs dimensions, artistiques, humaines, militantes… Je m’inspire du Théâtre de l’Opprimé, c’est-à-dire un théâtre fait par des opprimés pour des opprimés. C’est un théâtre pour se donner du courage, un outil de lutte avant d’être un outil de sensibilisation. Les personnes opprimées savent de quelles injustices elles souffrent. En leur redonnant confiance, on leur laisse la possibilité de lutter et de sortir de leur vulnérabilité.

A.É. : Retenez-vous l’un ou l’autre moment fort de ces ateliers ?

G.B. :  Lors de l’un des premier ateliers, je leur ai proposé une improvisation où elles campaient le rôle de trois grands-mères face à une petite fille qui leur demandait : « À quoi sert l’excision ? ». C’était impossible de les arrêter… Elles déversaient tous les discours qu’elles ont intégré durant leur enfance, des paroles presque enracinées dans leur vécu. Elles jouaient l’oppresseur, c’était très cathartique. Nous n’avons pas gardé cette scène dans le spectacle car ces femmes m’ont confié qu’en réalité, aucune petite fille dans leurs pays d’origine n’oserait poser cette question à sa grand-mère, tant le sujet est tabou… Je retiens aussi le jour où j’ai fait jouer l’assistante sociale dans le rôle d’une petite fille excisée. C’était assez secouant et très précieux pour les femmes de voir que leur assistante sociale se prêtait au jeu.

Silence de plomb paroles de soi(e), un témoignage théâtre collectif contre les violences faites aux femmes, par le Collectif Ebullition Théâtre en partenariat avec le CBAI, Siréas, SCI, GAMS et Fedasil Florennes.

À voir ce vendredi 17 juin au CC Ten Noey,Rue de la Commune 25, 1210 Saint-Josse-ten-Noode à 20h

et ce samedi 18 juin au Théâtre Molière,Square du Bastion, 3 1050 Ixelles à 17h. Entrée libre / réservation : hvanderstraeten@sireas.be

Infos : www.ebullitiontheatre.org

Une brochure sur la pièce de théâtre avec les témoignages des participantes est à télécharger sur  www.lesitinerrances.com

 

 

 

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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