Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Archives

"Santé mentale et aide sociale : les professionnels bruxellois en débat"

22-10-2001 Alter Échos n° 107

Depuis 30 ans, les sociétés occidentales vivent de profonds changements. L’espace social et physique de chacun est touché par ces turbulences… parfoisaltéré, ou même gravement blessé. Ceux qui travaillent en santé mentale, le psychiatre, l’assistant social, le psychologue, le savent bien. Ils ont vu au cours deces années se présenter dans leur lieu d’accueil et de soins, des demandes différentes complexes, multiformes de détresses plus lourdes, quelquefois silencieuses. Ilsparlent de nouveaux symptômes, de nouvelles souffrances. Elles ne sont pas seulement psychiques, mais également sociales, liées à la pauvreté, au sursautsécuritaire, au multiculturalisme, à l’environnement… Cependant, ils ne sont pas les seuls. Au fil de leurs rencontres, ils s’aperçoivent que d’autres professionnels sonteux-mêmes touchés par ces mutations dans leur pratique. Le magistrat, le travailleur social, l’enseignant, le médecin généraliste, l’employeur, pour ne citer queceux-là, témoignent de leurs difficultés quand ils sont dépassés par certaines situation qu’ils traitent. On assiste à une augmentation du souci public pourle malaise intime et le trouble mental. La psychologie fait son apparition sur des terrains inattendus. Ces changements inspirent des initiatives, mais aussi des demandes d’aides ou des appelsà collaboration auprès du secteur de la santé mentale. Jusqu’où répondre et comment ? Est-ce la pente vers une psychologisation de tous les malaises sociaux ? Unefois posés, quels actes ont réellement une valeur subjectivante, quels sont ceux qui contribuent à l’exclusion ? La Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale1s’est interrogée sur ces questions les 11 et 12 octobre lors d’un colloque organisé en collaboration avec la Commission communautaire française et baptisé « Interfaces ».Elle avait rassemblé pour l’occasion des professionnels concernés en leur proposant de dire leurs préoccupations, leurs attentes et leurs idées de solution. Parmi lesateliers proposés autour de la justice, de la médecine, de l’enseignement et de l’aide sociale, l’un a particulièrement retenu notre attention : Santé mentale/Aidesociale, Précarité, assistance et santé mentale.
Où vont nos dossiers ?
Un travailleur du Pivot à Etterbeek y a notamment raconté l’expérience de son asbl : « Nous avons eu souvent l’occasion de constater que le public avec lequel nous travaillons,c’est-à-dire des familles précarisées, avaient une très mauvaise perception du psy. En général, ils les rencontrent dans des circonstances peu gratifiantes.Cela commence par le PMS à l’école, et continue en cas de placement ordonné par le juge, lorsque devenus parents eux-mêmes, ils sont appelés par le psy àl’école de leurs enfants ou si eux-mêmes relèvent de problèmes de toxicomanie, ou séjournent à l’hôpital, etc. Le psy est alors chaque fois liéà une situation négative. Ils en changent régulièrement, en général, on le leur impose. Apparaît alors une question récurrente : la destinationde leur dossier. On y consigne des éléments personnels, confidentiels, douloureux de leur vie et puis ce dossier est rangé dans une armoire, ou est transmis à un autreservice, sans autre forme d’explication, ils voient alors des petits bouts de leur vie voyager sans que jamais ils ne soient informés sur le sort réservé à ces infos. Unesituation qui en a conduit plus d’un à en dire un minimum sur sa vie et qui devrait interpeller la profession des psys. »
Le Pivot a par ailleurs expérimenté un groupe de paroles, à raison de trois séances de trois heures, où 15 personnes en situation précaire ont pu en touteliberté raconter leur parcours, leurs interrogations, leurs souffrances, une expérience enrichissante. Selon Luc, travailleur au Pivot, « il est essentiel que dans ces lieux de parle, unaccompagnement soit effectué. Ces groupes de parole sont parfois le premier pas pour ceux qui n’osent pas encore faire la démarche de rencontrer un psy. Henri Clark, notre fondateur al’habitude de dire que nous devons être de grandes oreilles à l’écoute pour pouvoir aider à mettre des mots. »
Invoquer les problèmes de santé mentale pour échapper aux sanctions
Côté institutionnel, les CPAS étaient représentés en la personne d’Anne Herscovici, présidente du CPAS d’Ixelles, qui a commencé par dénoncer lagrande mode des contrats entre usagers et institutions. « Dans le cas de personnes qui ont manifestement des problèmes de santé mentale, on doit passer un contrat avec la personneconcernée : ‘vous devez vous soigner et vous vous y engagez via contrat’, c’est une sorte d’injonction thérapeutique, ce n’est sûrement pas la meilleure manière d’aborderla situation… » Autre problème évoqué : « lorsqu’une personne engagée comme « article 60″ ne se présente pas à son boulot, ce qui arrive de temps en tempset qu’on peut comprendre, il n’est pas aisé de reprendre le boulot quand on a parfois d’autres problèmes plus urgents à régler, pour éviter la sanction (privationdu minimex pour une durée limitée), nous sommes obligés administrativement d’évoquer des problèmes de santé mentale, ce qui n’est pas toujours conformeà la réalité. Et donc les réponses apportées ne sont pas adéquates à la situation vécue, c’est l’absurdité du système. Il fautaussi dire que nos CPAS sont totalement démunis face aux problèmes de santé mentale, nous ne sommes pas outillés pour cela et nous ne pouvons que renvoyer aux institutionset associations compétentes. Le problème, c’est que nos assistants sociaux sont tous les jours confrontés à des personnes en souffrance et qu’ils n’ont pas reçu deformation spécifique afin de gérer la violence qui peut parfois se dégager… » Et Anne Herscovici de faire appel aux différents acteurs en santé mentale pourintervenir sur ce sujet auprès du champ politique… « On se sent parfois un peu seuls à crier dans le désert… ». D’autres interventions très intéressantesont également émaillé cet atelier, ainsi, cette jeune assistante sociale, travaillant avec des jeunes hommes prostitués et qui regrettait que nombre de praticiens, telspsychiatres et psychologues ne se rendent pas plus sur le terrain afin de pouvoir se rendre compte de visu de la situation vécue par certains patients. « Ils comprendraient ainsi sans doutemieux que parfois, ils ne se rendent pas au rendez-vous parce que l’urgence pour eux est de pouvoir survivre aujourd’hui et qu’un rendez-vous avec son psy le mois suivant, surtout si l’on estsans-abri peut s’oublier et que parfois ils ignorent même quel jour on est… ». Une remarque que les praticiens en question ont entendues mais également retournée auxintervenants sociaux, en pointant que « ce type d’échange se pratiquait dans certains cas, il est vrai encore trop peu nombreux, et qu’il existait des équipes ambulatoires de psys. »
De façon plus général
e, les acteurs de tous bords estiment que les frontières entre les champs sont devenues troubles. Le pratiques sont en mouvance. L’inventivitéet les trouvailles sont donc indispensables. « L’efficacité se mesurera au renouvellement de certains cadres de prise en charge et à l’expérimentation de principes deco-responsabilité dans les interventions. »
1 Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale, rue du Président, 53 à 1050 Bruxelles, tél. : 02 511 55 43, fax : 02 511 52 76, courriel : ibsfm@skynet.be

catherinem

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)