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Quand le social se banalise

Professeur de sociologie à l’ULg, Didier Vrancken répond à nos questions sur son dernier livre , « Social Barbare ».

23-01-2011 Alter Échos n° 308

Didier Vrancken dirige le Centre de recherche et d’intervention sociologique à l’ULg. Dans son dernier livre, « Social barbare1 », ce professeur desociologie explique comment le champ du travail social s’est à la fois étendu et banalisé. Plus particulièrement, il s’intéresse au malaise que cettereconfiguration des politiques sociales entraîne pour les travailleurs sociaux.

AE : Dans votre introduction, vous écrivez que « nous sommes passés d’un social pour les barbares à un social barbare ». Qu’entendez-vous par là ?

Dans la société industrielle qui précède la crise économique du début des années 80, tout le monde est censé êtreintégré grâce au travail, à la famille. Sauf quelques individus qui échappent à cet univers. Les travailleurs sociaux vont à leur rencontre dans lesquartiers déshérités. Quand ils rentrent à la maison, ils racontent à leurs proches des histoires étranges de gens qui vivent dans des conditionsdéplorables. C’est du vécu, mon frère qui était travailleur social nous racontait de telles histoires ! A cette époque, le travailleur social intervientsouvent à la marge. Il s’agit alors d’un social pour les barbares. Barbares dans le sens de l’autre, celui qui est étranger au monde commun.

Ce social-là rassurait. Aujourd’hui, le social est devenu barbare parce qu’il est devenu étranger à cet univers qui l’a vu croître. La pauvretén’est plus marginale. La précarité gagne du terrain et s’étend à des couches nouvelles de la population jusqu’à frapper de plus en plus de monde. Le travailsocial quitte l’espace qui lui était réservé à la marge. L’autre n’est plus seulement un étranger, mais me renvoie potentiellement à ma propre image età celle de mes proches, à des parcours de précarité probables qui ne me sont plus aussi éloignés que cela. Le social se banalise. Paradoxalement, s’ilse banalise et gagne du terrain, c’est qu’il ne suffit plus…

AE : Comment la fonction du travailleur social a-t-elle évolué en parallèle ?

Nous sommes passés d’un travail social d’intégration à un travail social d’intermédiation. Dans le travail d’intégration, l’actionsociale était orientée dans le sens d’une pression exercée sur l’individu pour le faire rentrer dans la norme définie en haut. Le travailleur social jouait unrôle d’auxiliaire. Aujourd’hui, il joue un rôle plus actif. On lui demande de recréer du lien quand, dans le même temps, la solidarité devientproblématique, les familles se défont, l’entraide dans les quartiers disparaît.

De par le contenu étendu de leur action, les travailleurs sociaux deviennent de véritables agents de l’action publique destinés à construire du citoyen, du lienentre les citoyens, entre les citoyens et les autorités publiques. Les travailleurs sociaux sont de plus en plus sollicités. On peut se demander si d’une certaine manière,on ne leur demande pas de tenir les promesses de l’Etat social et en quelque sorte… de promettre la lune.

AE : Vous avez accompagné un groupe de réflexion sur le malaise des travailleurs sociaux, comment cette évolution est-elle ressentie par les travailleurs ?

Ils doivent rendre des comptes à l’institution, à la hiérarchie, aux collègues. Ils sont de plus en plus sollicités par les usagers. C’est beaucoup depression. Il y a aussi une perte de repères. L’action sociale s’est considérablement complexifiée. L’école, le groupe professionnel ne sont plus lesréférents absolus auxquels se raccrocher face aux situations à gérer. Les étiquettes professionnelles se brouillent : conseiller, médiateur, formateur… Dessociologues, des anthropologues, des gestionnaires, des gens formés à la communication interviennent désormais dans le champ du travail social. « La profession n’est plusle GPS de notre travail », m’a un jour confié une travailleuse. On ne sait plus quels sont les réflexes à avoir, les guidelines à suivre. On parle deprofessionnalisation du secteur, mais je pense au contraire qu’il y a une déprofessionnalisation.

Après, chacun réagira à ces évolutions de différentes façons. Chez certains travailleurs sociaux, cela se traduit par de la réflexion critique,chez d’autres par de la dépression ou la volonté de quitter le métier…

AE  : Vous évoquez en filigrane la question de la violence dont font preuve certains usagers vis-à-vis des travailleurs sociaux. Comment expliquer cette montéed’agressivité ?

La relation entre l’usager et le travailleur a changé. Nous ne sommes plus dans une relation du précarisé face à l’assistante, avec des institutionshiérarchisées qui inspirent le respect.

Aujourd’hui, on est davantage dans des rapports de négociation. Et la négociation peut parfois déraper. Dans ce contexte, on voit que l’on peut faire face à desusagers plus réflexifs, voire plus vindicatifs, capables également d’instrumentaliser le travailleur social. Et parfois la violence des usagers à l’égard despouvoirs publics se tourne vers ce dernier qui doit essuyer les plâtres et se retrouve souvent en première ligne pour incarner en quelque sorte l’autorité publique.

AE : Les travailleurs sociaux évoquent aussi les problèmes de santé mentale qu’ils rencontrent de plus en plus souvent. Avez-vous aussi une explication pour cela ?

La maladie mentale est devenue plus visible avec l’ouverture sur la société d’une série de dispositifs qui en était tenue à l’écartavant. Mais la maladie mentale nous dit aussi des choses sur la société dans laquelle on vit. On est dans ce que j’appelle une société du « travail sur soi» qui valorise l’individu, l’autonomie, la responsabilisation. Et cela n’est pas vrai que pour le social. C’est la pathologie d’une société qui vise à laperformance et l’accomplissement de l’individu. Aujourd’hui, il faut être quelqu’un capable de gouverner sa vie. Et ce, dès son plus jeune âge.

AE : D’après vous, le travailleur social semble parfois oublié dans l’analyse des politiques sociales…

L’analyse des politiques sociales s’intéresse beaucoup aux dispositifs et aux réponses politiques. On fait aussi beaucoup de comparaisons des politiques sociales au niveauinternational. Mais on s’intéresse peu aux travailleurs sociaux eux-mêmes, alors qu’ils occupent une position clé dans la reconfiguration actuelle des politiquessociales. Il y a là un paradoxe ! Il faut redonner une légitimité à tous ces services, ces associations et surtout aux intervenants de terrain.

AE  : Comment pourrait-on sortir de ce malaise que vous décrivez ?

Le monde a changé, les politiques sociales se reconfigurent. Mais je n’ai pas l’impression qu’il existe une nouvelle impulsion politique, une réflexion globale qui prenne en comptele dispositif, les acteurs et les usagers. On a l’impression que ces nouvelles modifications se jouent au coup par coup. Qu’on est dans des réponses techniques  ! L’Etat socialactif qui a été mis en place en Belgique à la fin des années 90 n’est qu’une sorte de bricolage de l’Etat social classique. On a plutôt desréponses techniques, managériales, décrétales mais pas globales sur les dispositifs, sur les acteurs et leurs effets sur les usagers.

AE  : Pour votre part, vous plaidez pour une société de la réversibilité, une société de la deuxième chance. De quoi s’agit-il ?

Les sociétés industrielles se caractérisaient par un cycle de vie ternaire : la jeunesse pour se former, l’âge adulte pour être productif et la vieillessepour se reposer. Mais on voit que l’on ne vit plus comme cela. Les parcours de vie sont devenus plus complexes : vous devez vous former toute votre vie, vous avez un job, puis vous vousreformez, vous connaissez des périodes sans emploi, alliées à des dispositifs de formation. Il en va de même dans la vie conjugale et familiale, de plus en plusfrappée par les aléas des parcours de vie.

Je crois qu’aujourd’hui les dispositifs ne facilitent pas assez ces transitions, car demain il nous apparaîtra intolérable de ne pas pouvoir faire un retour sur nos choix,de ne pas avoir une seconde chance. Une rupture, un divorce, une perte d’emploi seront certainement encore vécus sur le mode de l’échec, mais plus sur celui del’effondrement de toute une vie. En ce sens, il faut aller vers des politiques de la réversibilité : fluidifier les parcours, les transitions, permettre à la vie de serejouer.

La question, me semble-t-il, c’est de savoir comment penser des dispositifs transitionnels dans la vie et le traduire au niveau des politiques. Aujourd’hui, on prétendêtre dans une société qui se préoccupe du bien-être de l’individu, mais il faut cacher ses envies. On veut le bien à votre place et l’on veut enplus que vous soyez impliqués, motivés, autonomes.

1. Social barbare, Didier Vrancken, Couleurs livres, collection “Question de société”, 104 pages, 11 euros.

Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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