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Logement

Prix du logement étudiant, un frein aux études

Pénurie de kots, loyers trop élevés, sous-locations interdites… Les étudiants ne sont pas épargnés par la crise du logement à Bruxelles. Une situation qui freine l’accès des moins favorisés aux études supérieures. Le gouvernement bruxellois se dit conscient du problème et examine une série de mesures.
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Pénurie de kots, loyers trop élevés, sous-locations interdites… Les étudiants ne sont pas épargnés par la crise du logement à Bruxelles. Une situation qui freine l’accès des moins favorisés aux études supérieures. Le gouvernement bruxellois se dit conscient du problème et examine une série de mesures, dont la création d’un label pour favoriser la colocation et l’ouverture d’une agence immobilière sociale.

Article publié le 4 novembre 2015, Alter Échos, n°412.

 « Au cours de ma 4e année d’études, mes parents ont fait face à des problèmes financiers importants. Je ne pouvais plus leur demander de payer mon kot », se remémore Wivine Mathieu, une étudiante de 24 ans qui vit actuellement à Bruxelles. Cette future journaliste est dès lors obligée de retourner au domicile familial, situé à trois heures de Bruxelles. Par conséquent, la jeune femme met ses études entre parenthèses. Pendant un an, elle accumule les petits boulots pour mettre un maximum d’argent de côté et financer elle-même la fin de ses études. « Cette année, j’ai trouvé un petit studio à 370 euros. Mon budget est de 160 euros par mois pour la nourriture et autres dépenses. Cela reste serré et m’oblige à refaire mes comptes tous les jours, mais l’essentiel est d’avoir pu reprendre mes études », se réjouit-elle.

Le nombre d’étudiants universitaires qui vivent chez leurs parents est estimé à 40 %. Parmi eux, la quasi-totalité ont évoqué des raisons financières.

Il reste difficile de préciser le nombre d’étudiants qui, comme Wivine, rencontrent des difficultés d’accès à l’enseignement supérieur pour des raisons financières. Mais 80 % des étudiants qui ont dû renoncer à un logement indépendant ont mis en avant le coût du loyer, selon une étude réalisée par l’Agence de développement territorial (ADT)1. Le nombre d’étudiants universitaires qui vivent chez leurs parents est estimé à 40 %. Parmi eux, la quasi-totalité ont évoqué des raisons financières, selon la même étude. Du côté des hautes écoles, la proportion des étudiants qui restent au domicile familial grimpe à 60 %. Cela s’explique notamment par une offre moins importante, voire nulle, de résidences à prix démocratiques proposées par ce type d’enseignement, souligne Solange Verger, chargée de mission à l’ADT pour la Région de Bruxelles-Capitale.

Logements publics étudiants

À Bruxelles, les prix des loyers grimpent. Et les logements étudiants suivent la tendance, sauf exceptions. Leur prix moyen est estimé à 446 euros par mois « mais ils varient sensiblement entre les différents types de logements », précise Solange Verger. Si certains appartements du secteur privé peuvent monter jusqu’à plus de 600 euros, les résidences universitaires offrent des prix plus abordables, aux alentours des 200 euros. Parmi les logements étudiants peu chers, on retrouve également les colocations intergénérationnelles, dont le coût peut descendre sous la barre des 200 euros. Les internats financés par la Fédération Wallonie-Bruxelles et destinés aux jeunes des hautes écoles proposent quant à eux une chambre pour 250 euros, nourriture comprise. Une aubaine pour les étudiants ? Financièrement, peut-être mais il faut aussi être prêt à accepter un nombre important de règles de vie : couvre-feu, visites interdites dans les chambres, horaires de repas stricts… Malgré tout, la demande excède largement l’offre. Résultat, de nombreux jeunes sont contraints de se tourner vers le secteur privé. « La première priorité est d’augmenter le nombre de nouveaux logements étudiants construits par les pouvoirs publics ou par les universités », plaide le président de la Fédération des étudiants francophones (FEF), Brieuc Wathelet.

La ministre a annoncé la construction de 150 nouveaux logements gérés par l’Université libre de Bruxelles (ULB) et son homologue flamande, la VUB. Loin toutefois des 4.000 nouveaux logements réclamés par la FEF.

Inquiète de perdre un « potentiel humain non négligeable », la ministre bruxelloise du Logement, Céline Fremault (CDH), a proposé l’été dernier une dizaine de mesures, inscrites dans son plan logement étudiant approuvé par le gouvernement bruxellois. La ministre a annoncé la construction de 150 nouveaux logements gérés par l’Université libre de Bruxelles (ULB) et son homologue flamande, la VUB. Loin toutefois des 4.000 nouveaux logements réclamés par la FEF. En outre, la date précise de la création de ces nouveaux logements n’est pas fixée. « Il n’est pas envisageable de faire traîner les délais », assure toutefois Claudia Nibelle, porte-parole de Mme Fremault. Par ailleurs, afin de centraliser les offres de logements, la Région bruxelloise souhaite créer une agence immobilière sociale étudiante (AISE). Jugé primordial par les acteurs de terrain, cet outil intermédiaire entre propriétaires et étudiants permettrait notamment de faciliter la création de logements spécifiques au public jeune ou de mettre en location des surfaces plus petites. 

Des colocations adaptées

Le prix n’est pas le seul problème rencontré par les étudiants, en particulier ceux qui partagent un appartement. « Il est difficile de trouver une colocation proposant une durée de bail de 10 mois à Bruxelles. Je m’étais donc arrangé avec mon propriétaire pour sous-louer ma chambre durant deux mois, car je partais à l’étranger pour un séjour linguistique. Peu avant mon départ, il s’est rétracté car c’était trop risqué pour lui légalement. J’ai donc dû payer deux loyers en même temps », relate Sarah, une étudiante en traduction de 24 ans. Aucune règle spécifique concernant la colocation n’est inscrite dans la loi. Là aussi, la Région bruxelloise envisage d’adapter les règles au public jeune en autorisant la sous-location, en abaissant la durée du bail à 10 mois au lieu de 12, ou encore en diminuant le montant des garanties locatives.

Actuellement, les jeunes bénéficiaires d’aides sociales prennent des risques en partageant une colocation. « Ils sont considérés comme cohabitants et on part du principe que les frais sont partagés. Cela a donc un impact régressif sur leurs éventuels revenus de remplacement », explique Ilham Bensaïd de l’asbl Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat (RBDH). Problème, la question de l’individualisation des droits est une compétence fédérale, sur laquelle la majorité ‘suédoise’ ne partage pas forcément les options du gouvernement bruxellois. Pour remédier à la situation, les autorités bruxelloises prônent la création d’un label de qualité pour les logements étudiants de type colocation (habitat groupé, intergénérationnel). Céline Fremault espère que ce label, qui permettra de distinguer les étudiants des autres cohabitants (couples, familles), constituera un argument que le fédéral prendra en compte pour fixer le montant des éventuels revenus de remplacement. En effet, les étudiants en colocation ne partagent pas tous les frais de la vie quotidienne comme une famille classique. Mais les relations difficiles entre les différents niveaux de pouvoir rendent hypothétique la définition d’une approche commune.

Les acteurs de terrain comme la FEF ou le service social de l’ULB estiment qu’un étudiant a besoin d’environ 350 euros par mois pour les frais externes au logement, mais en réalité de nombreux étudiants doivent se débrouiller avec environ 200 euros, voire moins.

Second point de tension concernant ce label : la qualité se paye. « Il faudra être attentif et s’assurer que les propriétaires n’y voient pas l’occasion d’augmenter les prix », prévient Ilham Bensaïd. Le ministre wallon du Logement, Paul Furlan
(PS), qui entend apporter des solutions sur son territoire, où la crise du logement étudiant se fait aussi sentir, envisage des mesures additionnelles à la création du label. Il affirme qu’« une action complémentaire » est nécessaire, afin de contrôler la salubrité des kots qui n’auront pas obtenu le label. Cela « risque de créer une concurrence entre les logements labellisés et non labellisés », s’inquiète lui aussi Brieuc Wathelet.

Élargir les angles d’attaque

Outre le prix du logement, qui constitue une grande part de leur budget, les étudiants sont confrontés à d’autres dépenses importantes, telles que le coût de l’inscription, la nourriture, les factures de téléphone, les loisirs… Face à tous ces frais, quelles possibilités ? Trouver un job apparaît comme une solution évidente, même s’il est parfois difficile de concilier les deux activités. Des aides financières sont également proposées par la Fédération Wallonie-Bruxelles ou par le service social des enseignements supérieurs. Les acteurs de terrain comme la FEF ou le service social de l’ULB estiment qu’un étudiant a besoin d’environ 350 euros par mois pour les frais externes au logement, mais en réalité de nombreux étudiants doivent se débrouiller avec environ 200 euros, voire moins. Pour boucler les fins de mois difficiles, il existe des solutions alternatives, comme l’épicerie sociale pour étudiante, créée il y a quatre ans sur le campus de l’ULB (voir encadré).

« La problématique du logement touche directement à celle de l’accessibilité de l’enseignement supérieur, mais la démocratisation de l’enseignement ne peut se régler en s’attaquant uniquement à la question du logement. Malheureusement, on a aujourd’hui du mal à progresser sur les autres freins », déplore le président de la FEF, qui appelle les autorités à travailler également sur le coût du minerval ou sur les barrières culturelles et académiques.

 

À l’ULB, une épicerie sociale pour étudiants précaires

 

 « Un ami m’a un jour confié que, parfois, il ne mangeait qu’une baguette par jour. Cela m’a choqué et j’ai voulu l’aider », explique Yannis Bakhouche, fondateur de l’Association pour la solidarité étudiante en Belgique (ASEB), première épicerie sociale et solidaire pour étudiants en Belgique installée sur le campus de l’Université libre de Bruxelles (ULB). Soucieux d’aider les étudiants précaires à se nourrir à moindre coût, ce futur médecin de 24 ans, aidé d’un ami, a mis un an pour porter sur les fonts baptismaux son asbl, qui a vu le jour début 2012.

Dès le départ, le projet a convaincu le service social de l’ULB, qui finance l’épicerie à hauteur de 5.000 euros par an. Les premiers colis ont été fournis par la Banque alimentaire Bruxelles-Brabant, mais avec le succès croissant de l’épicerie, les 500 kilos de nourriture disponible chaque mois ne suffisaient plus. L’ASEB peut désormais compter sur 20.000 produits supplémentaires livrés annuellement par la Commission européenne, ainsi que sur une centaine de produits frais offerts tous les mois par un supermarché belge. Aujourd’hui, quelque 25 bénévoles se relaient pour assurer la distribution des paniers alimentaires à la cinquantaine d’étudiants venant chaque semaine s’approvisionner dans le petit local où s’empilent cartons de lait, boîtes de céréales, paquets de pâtes et légumes frais ou en conserve. Les produits périssables, comme la viande, le fromage ou les yaourts, garnissent les frigos.

« Les étudiants n’ont pas forcément envie d’être aperçus à l’épicerie, alors pour des raisons de discrétion, les permanences se tiennent le samedi à 17 heures », explique Yannis Bakhouche. L’épicerie ouvre également ses portes chaque mardi « mais les visites sont clairement moins nombreuses en semaine », ajoute-t-il. En puisant dans le vaste assortiment, l’étudiant compose lui-même son panier et repart avec 17 produits, payé au prix symbolique de trois euros. « La plupart des visiteurs viennent de l’ULB mais l’épicerie est ouverte à tous les étudiants en difficulté », insiste le fondateur, en précisant que la majorité des services sociaux connaissent le projet et peuvent ainsi orienter les jeunes dans le besoin. « Tout ce que je peux espérer, c’est que le projet se poursuive. Je souhaite aussi vivement qu’il incite d’autres universités ou hautes écoles à aller dans le même sens », conclut Yannis Bakhouche.

Focales n°17 : « 1 Toit, 2 Âges », Pascale Meunier, juillet 2015.

En savoir plus

« Panorama de la vie étudiante à Bruxelles, pratiques urbaines et rapport à la ville », l’Agence de développement territorial, 2013.

Nastassja Rankovic

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