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Drogues
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Police: chasse aux dealers
ou aux consommateurs?

Alter Échos n° 465 3 juillet 2018 Marinette Mormont

Éradiquer le florissant marché des drogues illicites semble mission impossible. Les consommateurs qui errent en rue font-ils les frais des enquêtes policières qui visent à démanteler les réseaux criminels?

Mehdi* pianote nerveusement sur la table. Il est campé sur sa chaise mais laisse l’impression de tourner comme un lion en cage. La voix rocailleuse, il se confie. «Le Code pénal, je le connais par cœur. J’ai fait seize ans et demi de prison, en plusieurs fois. Pour faux et usage de faux, vols de voitures, trafic international, port d’armes et munitions. Oui, c’est vrai, j’ai fait pas mal de conneries. Mais je n’ai pas de sang sur les mains. Si je devais avoir un diplôme, c’est en stupéfiants: j’étais un gros dealer. Je tenais la compta, je pesais et goûtais la marchandise, juste pour voir si c’était de la bonne. Tu charbonnes, tu charbonnes, ça ne s’arrête jamais. Je n’avais jamais rien de compromettant chez moi. On donnait des dessous de table, parfois à des flics.» Soudain l’ex-trafiquant se lève et assène un coup sur le mur, avant de se rasseoir aussi sec. «Il y avait celui qui frappait ceux qui ne payaient pas leurs dettes. On lui disait: ‘Ce type-là, il a racketté un de mes poulains.’ Il y a des charognards qui veulent se droguer gratuitement sans savoir qu’ils sont face à une bande organisée. Après trois fois, on le cognait. Un jour notre homme de main, il a sorti son bistouri. Il voulait l’achever. Moi je n’ai pas voulu, j’ai eu pitié. C’est comme ça qu’on monte une affaire. Ça a très bien marché, c’était très lucratif.»

«Je suis indic pour les stups depuis deux ans. Chaque fois qu’il y a une saisie, j’ai droit à 10% du matos (coke) et à du fric. Et ils me protègent.» Georges, consommateur

Le marché des drogues, contrôlé par des organisations criminelles, génère corruption, violence, blanchiment d’argent, et profite souvent à des activités encore moins reluisantes (terrorisme e. a.)(1). Ce sont des «entreprises commerciales qui s’adaptent très vite au marché et aux techniques d’enquête, commente Bernard Michielsen, substitut du procureur du Roi au parquet de Bruxelles. Quand une filière est démantelée, d’autres reprennent aussi vite les affaires.» «Les stups, c’est un marché sans fin», confirme Alain Vlaemynck, adjoint de la direction judiciaire de la zone Bruxelles-Nord. «La priorité, pour nous, c’est de combattre les nuisances dans l’ordre public.» Exemple? Un individu qui vend deux grammes de coke par semaine dans son appartement préoccupera moins les services de police qu’un vendeur de cannabis qui «terrorise» un quartier toute la journée. «Nous avons une approche globale basée sur les quartiers.»

«En trois, quatre mois l’affaire est pliée»

Le Collège des procureurs généraux est chargé de traduire la législation en matière de politique criminelle «drogues». Les priorités, aujourd’hui, sont «la lutte contre les narcotrafiquants, contre les plantations de cannabis, et éventuellement les acheteurs et les vendeurs dans les quartiers où cela provoque un trouble social», détaille Bernard Michielsen. Évidemment, il y a des spécificités locales. Certains parquets ont «des programmes particuliers». Tandis que le Tournaisis se soucie du trafic de drogues de synthèse dans les mégadancings, Anvers se centre sur le problème du port et du trafic international.

Recherche d’infractions et enquête reposent sur les épaules de la police, en collaboration avec le parquet. Police fédérale pour les affaires «supra-locales» et internationales, polices communales pour les phénomènes locaux. Au menu de ce boulot: recueil d’informations (via les agents de quartier, les patrouilles, un recueil d’infos téléphoniques, des indics), validation de ces infos, enquête.

«Je suis indic pour les stups depuis deux ans, témoigne Georges. Chaque fois qu’il y a une saisie, j’ai droit à 10% du matos (coke) et à du fric. Et ils me protègent. Par exemple, si je suis pris pour du vol à l’étalage, je suis relâché par le magistrat. Quand un dealer me fait chier, je le balance. Après, cela met du temps: ils le mettent sur écoute, ils font leur enquête. Puis on organise un flag (flagrant délit, NDLR) avec le mec. Je lui achète et il se fait choper.»

«En trois, quatre mois l’affaire est pliée, explique Alain Vlaemynck. Puis, quand le mal est extirpé, il faut reprendre possession du quartier, en faisant des partenariats avec des asbl et les communes.»

«Les gros, on les attrape très peu»

«Il existe chez les flics des stups un instinct de chasseur. Ils sont ‘chaud boulette’. Ce sont souvent de très bons flics. Ils passent des heures à faire des écoutes téléphoniques. Mais ceux qu’on attrape tout le temps, ce sont des petits revendeurs à la con, souvent des illégaux. Les gros, on les arrête très peu», glisse un policier en off.

En Belgique, 62% du budget global de la politique drogues illégales est alloué à la répression (3% à la prévention, 34% à l’assistance). Au sein du pilier répressif, la détection des infractions rafle 70% du budget(2). Les critères employés pour évaluer le travail policier sont le nombre de saisies, le caractère des poursuites («une enquête sans poursuite est une enquête ratée») et le nombre de pièces rédigées. «Je ne pense pas que la police ait des objectifs chiffrés, analyse Tom Decorte, criminologue (Université de Gand). Mais il est toujours intéressant pour eux de montrer qu’on a arrêté autant de dealers, confisqué autant de kilos. Par contre, tout cela montre les efforts fournis, pas les effets de cette approche.» Il est vrai que les chiffres ne révèlent rien des évolutions de la consommation ou de celles du marché.

«Les flics des stup sont souvent de très bons flics. Mais ceux qu’on attrape tout le temps, ce sont des petits revendeurs à la con, souvent des illégaux. Les gros, on les arrête très peu.» Un policier

«Beaucoup de policiers sont très pragmatiques et pensent qu’on perd beaucoup d’énergie et d’argent à criminaliser le trafic. En tout cas pour le haschich, reprend le policier anonyme. D’un autre côté, c’est vrai qu’il y a derrière tout cela des choses très dangereuses, des pratiques mafieuses. Cela crée des situations, dans certains quartiers, où l’État ne met plus son nez Il y a des policiers ouverts à d’autres raisonnements, renchérit Peter Muyshondt, policier anversois. «Mais, pour la police, c’est une garantie de travail. (À Anvers, 30 policiers sont mobilisés à plein temps sur des affaires de drogues.) C’est excitant. C’est même souvent une des raisons pour entrer dans le métier.»

Et le consommateur, là-dedans?

Alain Vlaemynck l’affirme: «Il n’y a pas de politique de poursuite judiciaire envers les utilisateurs. Le but est de mettre l’accent sur les ventes de stupéfiants.» Le consommateur n’est plus depuis belle lurette la priorité de la police et de la justice, nous dit-on, ce que confirme la circulaire du Collège des procureurs généraux de 2015: «L’infraction pénale vis-à-vis du consommateur de drogue constitue toujours l’ultime recours. […] La consommation de drogue ne constitue pas en soi un motif d’intervention répressive.» Force est de constater que les statistiques policières tiennent un autre langage. Sur un total de 54.613 infractions relevées en 2016 en matière de drogues, 40.815 sont liées à la détention/l’usage, soit 74% (14,5% pour le commerce; 4,6% pour l’import/export et 3,5% pour la fabrication). Depuis 2010, tant le nombre total d’infractions que la proportion des infractions liées à la détention/l’usage sont en augmentation.

Les récits des consommateurs sont constellés de rencontres déplaisantes avec la police. «Maintenant, c’est la chasse à l’homme. Avant on ne nous emmerdait pas comme ça», dit l’un. Tantôt les usagers de drogues moisissent quelques heures au cachot, se font fouiller, confisquer leur produit et leur téléphone («Un GSM, c’est une balance»). Tantôt ils ne se laissent pas trop faire («Rébellion, ils m’ont dit»), sont en état de manque («Je demandais à voir un médecin, ça les énervait parce que cela leur faisait perdre leur temps»), se font rudoyer, voire tabasser («Je me suis fait arrêter avec 2,5 grammes d’héroïne sur moi. On m’a chargé d’une détention de 28 grammes. J’ai paniqué, ils m’ont frappé, avant de m’emmener à l’hôpital»).

L’interpellation policière des consommateurs sert-elle à remonter les filières? Une enquête en matière de stups commence souvent par là, explique Peter Muyshondt. «Cela peut arriver, mais ce n’est pas si courant car nous avons beaucoup d’offres d’infos, nous n’avons pas de raison d’aller les chercher chez des personnes en difficulté», assure de son côté Alain Vlaemynck.

Policier et pro-légalisation

Peter Muyshondt est commissaire à Anvers. Anvers, cette ville portuaire où Bart De Wever a relancé avec ardeur la guerre contre les drogues. Cherchez l’erreur (ou pas), le policier est devenu un militant pro-légalisation.

Fin d’adolescence, comme il veut devenir gendarme, Peter se forme à l’école militaire. Là-bas, on lui inocule à doses répétées le bien-fondé de la «war on drugs». L’intention est louable: éviter les addictions et les nuisances publiques liées à l’usage et au trafic des drogues illégales. Mais la vie du policier fait vaciller ses convictions.

Son frère, de six ans son cadet, touche au cannabis vers ses 14 ans. Vite, il passe la vitesse supérieure et prend du speed, de la cocaïne, de l’héroïne. «Il était ce qu’on appelle un junkie, même si je n’aime pas beaucoup ce mot.» Ironie du sort, Peter est opérationnel dans les rues où traîne son frère. Ces rues où il crèche, aussi. «Nous avions une bonne relation, mais c’était compliqué pour nous deux. J’ai toujours pensé qu’il allait redevenir clean.»

Le 22 juillet 2006, le frère du policier succombe à une overdose mortelle. Peter commence à cogiter. La campagne pro-légalisation «Anyone’s child», qui rassemble «des familles touchées par la politique drogues», prend contact avec lui. «Ce n’était pas facile à comprendre au début. Maintenant je suis convaincu: il y aura toujours des problèmes d’addiction, mais la répression n’est pas la bonne manière.»

Le commissaire s’embarque dans l’écriture de trois ouvrages, miroirs du cheminement de sa pensée. Dans le premier, il raconte deux vies. Celles de deux frangins qui ont grandi dans une villa avec piscine, au sein de cette famille «normale» où l’on conçoit à grand-peine qu’un des gamins pourrait «mal tourner». Dans le second, il s’attaque de front à la prohibition. Un sacré pas de côté pour un policier anversois. Aujourd’hui, suite à ses sorties publiques sur le sujet, Peter Muyshondt est en procédure disciplinaire et entreprend la rédaction de son troisième livre, qui se penchera sur la culture policière et le droit à la parole chez les agents. «C’est devenu ma cause principale. Je suis un policier, mon frère est mort, j’ai une expertise. Si je ne le fais pas, je ne pourrai plus me regarder dans le miroir.»

* Tous les consommateurs, vendeurs sont cités avec des prénoms d’emprunt.

(1) Une estimation prudente de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) évalue le marché de détail des drogues illicites dans l’UE à 24,3 milliards d’euros (2013).

(2) Vander Laenen F., De Ruyver B., et alii, Drugs in Cijfers III, Onderzoek naar de over-heidsuitgaven voor het drugsbeleid in België, Belspo, Academia Press, Gent, 2011.

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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