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Regard critique · Justice sociale

Plan culturel pour Bruxelles : étincelle ou pétard mouillé ?

De nombreux débats ont lieu autour du plan culturel pour Bruxelles proposé par le Réseau des arts à Bruxelles (RAB) et le Brussels Kunstenoverleg (BKO). Petit tour dela question.

16-07-2010 Alter Échos n° 299

Depuis le 1er septembre 2009, de nombreux débats ont lieu autour du plan culturel pour Bruxelles proposé par le Réseau des arts à Bruxelles (RAB) et leBrussels Kunstenoverleg (BKO). Un point sur le débat où le lien entre culture et territoire est posé.

29 juin 2010 à Bruxelles. Une centaine de personnes se massent dans une petite salle de la Monnaie pour s’entendre présenter et débattre sur quatre prioritésdégagées par les promoteurs du plan culturel pour Bruxelles1. Un plan culturel. Un seul ? Entre les huit pouvoirs publics actifs sur Bruxelles, les nombreux ministres dontles compétences touchent d’une manière ou d’une autre à la Culture, les dix-neuf communes dotées chacune de deux échevins de la Culture (un francophoneet un flamand), il y a pléthore d’intervenants à Bruxelles. « Notre seule légitimité, c’est l’action de cent vingt acteurs culturels quis’expriment d’une seule voix, représentant une part importante de l’offre culturelle à Bruxelles et portant ensemble trente-quatre propositions », expliqueBernard Boon Falleur, l’ancien directeur de Flagey qui fut le premier président du Réseau des arts et qui reste une des chevilles ouvrières du projet. Légitime ? Laquestion peut faire débat.

Pour Vincent Lurquin2, député Écolo et président de la commission Culture du Parlement bruxellois francophone, la question est importante au niveaupolitique. « Toute initiative citoyenne est légitime, mais il ne faudrait pas prétendre que la responsabilité politique est tellement diluée à Bruxellesqu’il n’y a plus de pilote dans l’avion. Je ne partage pas cette opinion », soutient-il.

Le constat est patent : il s’agit d’un projet mené par les gros opérateurs. Vincent Lurquin positive. « Si c’est le début du débat,l’électrochoc sera salutaire. Mais cela ne peut réussir que si d’autres interviennent. Au niveau de la commission que je préside, cela va se traduire par desauditions d’acteurs culturels dont les premiers seront les directeurs de la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek, de La Bellone et du centre culturel Jacques Franckà Saint-Gilles. On ne doit ni surévaluer le poids du RAB, ni l’exclure du débat. »

En charge de la Culture au sein du collège de la Cocof, Emir Kir (PS)3 ne rejette pas l’idée d’un plan qui est évoquée dans la déclarationde politique générale de la Cocof. Mais il précise. « Cent vingt associations ne peuvent prétendre représenter l’ensemble des opérateurs.C’est une bonne base de réflexion pour les pouvoirs publics qui se doivent d’aussi écouter d’autres acteurs du secteur. Nous aurons ce débat »,promet-il.

Car la représentativité du RAB est un point d’accrochage. Lors du débat du 29 juin où l’on aborde le projet de cartographie proposée par leRéseau des arts, un fonctionnaire dirigeant de la Cocof se permet de préciser : 1 763 associations et projets sont subventionnés par la Cocof et la Communautéfrançaise à Bruxelles. Le RAB compte moins de 40 membres ; le BKO en comptant environ 80. « Il ne faut pas trop s’attacher au nombre d’adhérents. Le BKO adémarré juste après Bruxelles 2000 et a d’emblée réuni beaucoup d’acteurs dont de nombreuses petites structures. Le RAB n’a démarréqu’en 2004. Les moyens humains et financiers des structures francophones sont plus modestes », relativise Bernard Boon Falleur.

Des propositions à trois étages

Place au contenu du plan. Bernard Boon Falleur cherche à relativiser l’aspect « total » qui peut effrayer certains. « L’enfer est dans le détail… Il n’ya pas de vraie volonté de planifier. À ce stade, il s’agit de propositions. On en avait rédigé 105 pour arriver à 34 », précise-t-il. Ildistingue trois niveaux de propositions. Un premier lot concerne la pratique quotidienne des membres. Elles peuvent être appliquées par eux sur base volontaire. Un deuxième lotconcerne la démarche collective où les deux réseaux peuvent jouer un rôle. Enfin, le troisième lot regroupe celles qui ne peuvent être appliquées quepar les pouvoirs publics compétents (Culture, Enseignement, Tourisme). Remarquons que le plan n’est pas présenté ainsi, puisque les propositions sontprésentées en cinq grands axes (interculturel, espace de culturel, ville créative, ville cohérente, ville capitale).

L’article 24

Parmi ces propositions, la proposition 24 fait évidemment polémique. Elle propose ni plus ni moins la régionalisation d’une importante partie des compétences desCommunautés. Cette régionalisation fait réagir. Jean-Gilles Lowies, chercheur à l’Observatoire des politiques culturelles, s’exprimant à titrestrictement personnel, pointe l’article 24.2 : « C’est l’application directe d’une des revendications de la résolution du Vlaamse Raad ! »

Cheval de Troie flamand ? L’ancien directeur de Flagey reste zen. « Depuis le lancement du plan culturel, j’ai entendu autant de critiques chez les néerlandophones quechez les francophones sur la question. Le clivage communautaire a peu influencé le débat. La proposition 24 est là par souci d’honnêteté. Bruxelles est laseule ville du monde où politiques culturelle et territoriale sont pilotées par des mains différentes. Ce n’est pas sérieux. Cela donne des résultats absurdescomme l’existence de deux centres culturels marocains différents à Bruxelles. Les acteurs qui veulent faire du ‘biculturel’ ont mille difficultés »,plaide-t-il. Beaucoup d’autres aussi, peut-on remarquer…

Pour Vincent Lurquin, c’est un des mérites de ce plan. « Il pose des balises sur l’identité bruxelloise. Comment la culture peut entrer dans le débat surl’identité de Bruxelles. Pendant sa mission d’information, je n’ai pas vraiment entendu Bart De Wever parler de cela… Mais il y a de sérieuses limites àl’article 24. Les scénarios institutionnels doivent être pilotés par le politique. À lui de s’en emparer avec sa propre légitimité. »

Quant à Fadila Laanan (PS), ministre de la Culture de la Communauté française, elle a répondu récemment à une question parlementaire sur le sujet. «Je ne suis évidemment pas favorable à une régionalisation des compétences culturelles. Ce n’est pas un scoop », assène-t-elle tout en assurant que sescollaborateurs sont en charge de suivre le débat porté par le RAB4.

Du côté politique flamand, on voit les choses différe
mment. Francophone élue sur la liste SP.a en 2009, Sophie Brouhon observe le débat dans sa position un peuparticulière. Le secrétaire d’État en charge de la Culture, Bruno De Lille (Groen), a émis une note sur les matières culturelles après un and’exercice de son mandat. Elle constate une relative continuité avec ce qui avait été mis en place par son prédécesseur, Pascal Smet (SP.a). Pour sa part,elle soutient trois propositions qui sont au programme de son parti, mais qui ne se retrouvent pas dans la note De Lille. D’abord, concrétiser un accord culturel entre les deuxcommunautés sur Bruxelles. Ensuite, créer un mandat de coordinateur culturel régional qui serait désigné par les deux communautés à l’instar del’architecte régional récemment désigné par la Région. Enfin, créer une image de marque de la culture bruxelloise qui manque cruellement. Despropositions très proches de ce qu’on retrouve dans le plan culturel pour Bruxelles, une vision qui rappelle un peu la cogestion de Bruxelles par les deux communautés àl’opposé d’une vision régionale.

Emir Kir défend une autre priorité. « La Cocof et la Communauté française travaillent main dans la main et sortiront une cartographie préparéedepuis plus d’un an. Notre premier partenaire est la Communauté française. C’est un combat politique à mener. »

Multiculturel ?

Le mot « multiculturel » apparaît régulièrement dans le plan. Sur ce point aussi, Jean-Gilles Lowies bondit. « Bruxelles, ville multiculturelle, c’estune position politique qui ne reflète pas la constitution et la dimension régionale. Parlons clair : la dimension « multi » vise à fondre l’identité francophone deBruxelles. » À sa manière, Sophie Brouhon n’est pas très loin de ce point de vue. « L’aspect multiculturel de Bruxelles n’a pas étépris en compte dans le concept belge. Le multiculturalisme est impossible à traiter dans les institutions. Pour le moment, Bruxelles est un cas unique, mais cela ne le sera sans doute pluslongtemps. »

Pour Bernard Boon Falleur, c’est un cheval de bataille très important. « En 1970, il existait déjà plus d’enfants non belges que belges. Lamulticulturalité va engendrer sa propre culture. Bruxelles pourrait devenir comme New York, une ville qui a résisté au puissant « assimilationnisme » américain. »Bref, une culture Zinneke…

Mais le plan ne mentionne jamais le mot arabe, musulman ou marocain… « Pourquoi mettre une communauté en avant ? », se défend l’avocat du plan culturel. PourEmir Kir, le renforcement de la langue française, l’accès à la culture et la prise en compte de sa dimension interculturelle sont trois priorités politiques. «Le gouvernement veut faire réémerger la langue française dans des quartiers où elle n’est plus la langue véhiculaire principale. C’est un enjeu decohésion sociale. Alors, quand je lis le plan culturel, il clair qu’on ne parle pas de la même interculturalité… », lâche-t-il.

Boon Falleur n’esquive plus la question. « Il faut bien constater que toutes les grandes institutions culturelles sont dirigées par des équipes belgo-belges. Certains lerevendiquent. Michel Draguet écrivait dans un édito : « Bruxelles est une ville bourgeoise francophone et doit le rester… » », lance-t-il.

Le directeur général des Musées royaux ne passe pas pour un ami du Réseau des arts. « En tout cas, il est faux de dire qu’il n’y a pas culturedominante à Bruxelles », rétorque Michel Draguet en prenant le contre-pied de l’approche linguistique, citant l’exemple de l’attachement des Bruxellois auxlibertés des villes. « Je m’interroge sur le but de la démarche. Elle n’est sous-tendue par aucune analyse économique. La culture est à la fois un pointde reconnaissance et un outil de développement. Pour ma part, à partir de nos 20 000 œuvres, je dois m’interroger sur la manière de mobiliser le public. Je netrouve aucune démarche sur le sujet dans le plan culturel. » Autre pomme de discorde : le développement territorial. Si le plan prévoit une cartographie, il recommandenéanmoins déjà des zones prioritaires de développement : le canal, le quartier européen et le Cinquantenaire. Là aussi, Michel Draguet s’insurge.« Le développement d’un pôle culturel au Mont des arts est une priorité politique décidée plutôt récemment. Ce plan veut construire deschoses en dehors des réalités existantes », tance-t-il.

Le vide social

Outre sa représentativité issue uniquement des grands opérateurs, le plan culturel ne semble pas beaucoup s’attarder sur les questions sociales. Le plan ne parle pasd’éducation permanente. Le mot bibliothèque n’y est cité qu’une seule fois. Et si l’article 10 parle de l’accès financier à laculture, c’est de manière assez lapidaire que la question est traitée. Pour Vincent Lurquin, c’est le gros manque du plan. « Il ne s’implique aucunement dans laquestion sociale. C’est très partiel. Quand j’étais échevin des Affaires sociales à Berchem, on avait emmené trente jeunes visiter un muséeà la mer en car. On a longé la côte. On a réalisé que douze d’entre eux n’avaient jamais vu la mer… Il faut créer des passerellesculturelles qui animent les quartiers populaires et touchent les gens avec des projets comme un chapiteau qui s’installe au cœur des cités », soutient-il.

Sur la fin de l’entretien, Bernard Boon Falleur laisse filtrer un brin de lassitude. « Les 34 propositions ne forment pas un ensemble qui va tout régler. Arriver à unconsensus avec les différents pouvoirs publics pour avancer sur quatre ou cinq d’entre elles serait un succès. Mais un tiers des propositions peuvent se mettre en place sur lasimple volonté des opérateurs membres du réseau », nous confie-t-il, conscient des réticences, notamment de certains décideurs politiques.

« Les critiques de ne pas prendre les dimensions sociale et économique en compte résument le projet à une démarche purement politique5. La question essentielletourne autour de la proposition politique qui sortira du débat. L’idée de la commission du Parlement est que la culture doit être prise en compte dans différentespolitiques, comme la cohésion sociale », commente Vincent Lurquin.

Et puis, qui dit nouvelles priorités dit moyens nouveaux. « Restons modestes car ils ne risquent pas d’être légion dans le contexte budgétaire.L’administration étudie les priorités à prendre pour le reste de la législature », conclut Emir Kir. Il n’a pas dit que certaines propositions du planculturel pour Bruxelles ne s’y retrouveraient pas. L&rsqu
o;avenir dira si le plan est une étincelle ou un pétard mouillé. En tout cas, la volontéfédératrice ne rencontre pas le succès escompté. Quant aux pouvoirs publics, ils ne semblent pas désireux de laisser la main à d’autresqu’eux-mêmes. N’ont-ils pas été élus pour cela ?

1. Le texte du plan culturel pour Bruxelles peut être téléchargé : www.reseaudesartsabruxelles.be/rab/projets/rab-bko-projets/….
2. Vincent Lurquin :
– adresse : chée de Gand, 1206 à 1082 Bruxelles
– site  : www.vincentlurquin.be.
3. Cabinet d’Emir Kir, Botanic Building :
– adresse : bd Saint-Lazare, 10 à 1210 Bruxelles
– site  : www.emirkir.be.
4. Compte rendu intégral, Commission de la Culture de l’Audiovisuel, de l’Aide à la presse, du Cinéma, de la Santé et de l’Egalité des chances duParlement de la Communauté française. Séance du 5 juillet 2010.
5. On lira avec intérêt le numéro spécial de Bruxelles en mouvement consacré à deux tables rondes tenues sur le sujet. Le dossier est accessible par le liensur le site : www.ieb.be.

Jacques Remacle

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