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Logement

« Nous étions dans une crise du logement. Nous sommes dans une crise du relogement »

Le projet du gouvernement wallon est ambitieux, surtout pour le logement public, avec la création et la rénovation annoncées de 6.000 logements. Ambitieux aussi pour le logement privé avec la promesse d’«éradiquer»(!) le sans-abrisme. Les inondations ont-elles emporté, comme un tsunami, tous ces engagements? Christophe Collignon, ministre PS chargé du Logement et des pouvoirs locaux, veut rassurer.

© Maud Romera Tomad

Alter Échos : Dans la déclaration de politique régionale (DPR), une série de réformes sont promises dans la politique de logement : un cadastre des logements inoccupés, le renforcement de la lutte contre le sans-abrisme et les discriminations, une grille indicative des loyers qui indique aussi le coût énergétique du logement… Depuis lors, il y a eu le Covid et surtout les inondations en Wallonie. Ces dernières ont-elles emporté toutes les disponibilités, notamment budgétaires ? 

Christophe Collignon : Nous avons effectivement une DPR ambitieuse parce qu’avant les inondations, nous connaissions déjà une crise du logement, avec un manque de logements à prix abordable. L’ambition reste intacte. Avec le plan de relance, nous avions même prévu 400 millions supplémentaires pour amplifier la réponse à cette crise. Alors, oui, il y aura quelques ajustements parce que nous sommes maintenant dans une préoccupation intense de relogement suite aux inondations. Mais les dossiers emblématiques vont se poursuivre. Nous avons prévu 1,2 milliard pour rénover 25.000 logements dans le logement public. La DPR prévoyait aussi d’augmenter le dispositif des agences immobilières sociales (AIS) ; c’est en cours. 

AÉ : Donc, les projets annoncés seront concrétisés ? 

CC : Bien sûr. Les projets phares sont déjà lancés d’ailleurs. Nous allons créer 12.000 logements publics, dont 6.000 par les AIS. On vient de commencer une campagne de communication en ce sens. Pour le reste, nous nous sommes aussi lancés dans la régulation du marché locatif privé. 

« Nous étions face à une urgence sociale pour le logement à prix abordable, nous sommes confrontés maintenant à une crise plus grave encore en raison du défi colossal que représente le relogement suite aux inondations. »

AÉ : L’objectif du gouvernement était de créer des logements supplémentaires à l’offre existante. On est maintenant dans la nécessité de remplacer ce qui a été détruit. Cela change la donne…

CC : Nous étions face à une urgence sociale pour le logement à prix abordable, nous sommes confrontés maintenant à une crise plus grave encore en raison du défi colossal que représente le relogement suite aux inondations. Pour le logement public, une série d’entre eux ont été détruits ou fortement endommagés. Une des premières décisions que nous avons prises est de donner les moyens aux sociétés publiques de logement de remettre le parc locatif en ordre. En ce compris les logements actuellement inoccupés qui devaient faire l’objet de travaux de rénovation. Nous avons demandé d’accélérer le processus. Je pense qu’on va pouvoir reconstituer l’offre en matière de logement public et en cours de législature. Nous allons poursuivre les « ancrages communaux » (NDLR : synergies communes-Région) pour créer de nouveaux logements. L’axe important, ce sont les AIS qui présentent l’avantage de mobiliser du logement existant. On va mettre en place un dispositif semblable à ce qui existe à Bruxelles. Si un commerçant dispose d’un étage vide, on va lui donner un coup de pouce financier pour réaffecter l’espace en logement. Non seulement le propriétaire n’a pas à se soucier de la location, il a une garantie de percevoir son loyer, mais on va aussi l’aider à faire des petits travaux avec des avantages fiscaux.

AÉ : Vous allez réduire aussi la durée du bail pour les AIS. Passer de neuf à deux ans. C’était nécessaire pour convaincre ? 

CC : Nous avons adapté le dispositif ordinaire des AIS pour répondre à la demande de relogement des sinistrés. Le propriétaire peut désormais nous confier son bien pendant deux ans à la double condition qu’il loge des sinistrés et que le loyer soit abordable. Il va alors pouvoir bénéficier d’un subside qui peut aller jusqu’à 15.000 euros pour des travaux et d’un prêt à taux zéro pour 15.000 euros également, ce qui fait une somme de 30.000 euros à investir dans son logement. On espère ainsi convaincre les propriétaires de logements inoccupés…

AÉ : Vous les avez contactés ? 

CC : Oui, nous leur avons écrit. Nous voulons ainsi les sensibiliser à la crise du logement due aux inondations, mais on espère aussi que ces nouveaux logements ainsi mobilisés puissent ensuite répondre à une demande sociale importante. 

AÉ : Vous misez beaucoup sur les AIS, mais n’est-ce pas un dispositif surtout adapté au milieu urbain ? Or les zones rurales ou semi-rurales connaissent aussi un sérieux manque de logements abordables. 

CC : Il est vrai qu’il est plus facile de trouver du logement dans les villes avec des appartements ou des blocs d’appartements. Mais les AIS sont un dispositif plus souple que la création de logements publics qui se fait très peu dans les zones rurales parce qu’il existe moins de services, de transports en commun. De plus, on pourrait, en construisant ces nouveaux logements, favoriser l’étalement urbain. Pour les zones rurales, il y a aussi toute la problématique de l’habitat dit permanent, en caravane. Après les inondations, il faut venir en aide à ces populations en proposant du logement « modulaire » (NDLR : ou « logement-container »), qu’il soit provisoire, le temps de reloger les sinistrés, ou structurel pour les communes qui veulent répondre au problème du logement d’urgence. Il est fréquent dans les zones rurales que les communes aient besoin de ce type de logement. 

AÉ : Vous avez dit : « Il va falloir reconstruire la Wallonie. » Comment ? Où en est la réflexion du gouvernement wallon à ce niveau ? 

CC : Je parlais évidemment de reconstruction d’une manière générale. Mais il est vrai que certaines communes ont été tellement impactées par les inondations qu’elles sont totalement défigurées. Pour les habitations ou les caravanes qui se trouvaient en bord de cours d’eau, vu le dérèglement climatique, il n’est pas responsable de reconstruire à ces endroits-là. Le problème, c’est que beaucoup de maisons ont été touchées, aussi dans des zones où on n’imaginait pas qu’elles puissent être inondées. Il va falloir adapter les constructions à un risque nouveau, mais évident. 

AÉ : Comment ? Ce risque est susceptible de concerner beaucoup d’habitations en Wallonie.

CC : Il ne faut pas dire qu’il va falloir vider certains villages ou villes en devant s’adapter à des conditions climatiques extrêmes. Une large réflexion est nécessaire. Je reste convaincu que nous devons éviter l’étalement urbain. Nous devons densifier les villes en les rendant plus accueillantes, plus « vertes ». Il faudra s’interroger par exemple sur la hauteur des bâtiments, jusqu’où aller. Cette réflexion doit se faire collectivement. Ce serait une erreur que la Région wallonne impose seule des normes. Elle doit indiquer un cap, bien sûr, mais cela doit se faire en concertation avec les autorités locales et les habitants. Il faudra s’adapter au changement climatique, mais sans vider certains villages pour autant. 

« Il faudra s’adapter au changement climatique, mais sans vider certains villages pour autant. »

AÉ : Pour répondre à la crise du logement, il faut (re-)construire, mais en même temps éviter la perméabilisation des sols. La Wallonie a fixé à 2.050 le « stop béton ». Certains plaident pour qu’on avance cette date butoir…

CC : Il faut y réfléchir en effet, mais… va-t-on revivre encore ces crues qualifiées de « bicentenaires » ? Je sais qu’il y a des difficultés quant à l’écoulement des eaux, la perméabilité des sols, mais pas de précipitation dans les décisions ! Une réflexion doit être menée par bassin hydrographique et de manière nuancée. On doit le faire prioritairement dans les zones qui ont été impactées par les inondations, mais on commettrait une erreur en se limitant à ça. 

« Le problème quand on veut créer du logement public, c’est qu’entre le moment où on donne les moyens de le faire et le moment où le locataire peut entrer, il se passe quasi sept ans. Je veux rompre avec cette manière de procéder et je veux plus de collaborations entre le secteur public et le secteur privé parce qu’il faut répondre de manière plus rapide à la demande de loyers à prix abordable. »

AÉ : Revenons à la DPR. Elle parle de doper le logement léger, les constructions innovantes. Cela peut-il être une réponse au problème de relogement, mais aussi de reconstruction en tenant compte du défi climatique ? 

CC : Depuis le mois de juillet, toute mon énergie s’est concentrée sur le relogement à cause des inondations. Nous allons tenter de créer de l’habitat de manière innovante. Le problème quand on veut créer du logement public, c’est qu’entre le moment où on donne les moyens de le faire et le moment où le locataire peut entrer, il se passe quasi sept ans. Je veux rompre avec cette manière de procéder et je veux plus de collaborations entre le secteur public et le secteur privé parce qu’il faut répondre de manière plus rapide à la demande de loyers à prix abordable. Les promoteurs ne sont pas des philanthropes, et donc il faut trouver des solutions, comme baisser le coût de la construction. Si l’autorité publique cède un terrain au promoteur, cela va diminuer ce coût et permettre la location à des prix plus bas que ceux du marché. Il y a d’autres formules possibles. Il ne faut pas être dogmatique en la matière. Ce qui compte, c’est le résultat. 

AÉ : Début juillet, avec le ministre Philippe Henry, compétent en matière de climat, vous avez présenté un nouveau système d’aides à la rénovation. Il s’agit d’un système beaucoup plus souple pour soutenir les propriétaires qui n’ont pas trop de revenus, mais qui veulent investir dans des travaux économisant l’énergie. Cela permettra aussi de lutter contre l’insalubrité de certains logements privés. Cela fait partie du plan de relance et c’est toujours d’actualité ? 

CC : C’est toujours à l’ordre du jour tout comme le budget de 89 millions prévu. L’idée est d’aider ceux qui ont moins de moyens à vivre dans de bonnes conditions. On voit bien que les coûts liés à l’énergie explosent, une manière de les contenir, c’est d’investir dans ces travaux. Il faut donc vraiment maintenir ce dispositif. Les inondations impactent notre budget, mais on va aller sur les marchés et, comme un ménage, emprunter plus. Certaines politiques seront un peu rognées, mais ce n’est pas la majorité. En matière de logement, nous avons gardé 90 % de notre plan de relance. Il faut garder les objectifs qu’on s’est fixés et, pour mon département, ce sont les objectifs sociaux : faire en sorte que chacun puisse trouver un logement.

Logement privé : Une régulation très attendue

Dans toutes les DPR, certaines dispositions reviennent comme les bonnes intentions de rentrée. Certaines ont tout de même franchi un premier cap dans la concrétisation. 

Logements inoccupés : le gouvernement a déterminé un seuil minimum de consommation énergétique pour identifier les immeubles laissés à l’abandon. Il a défini les critères d’agrément permettant à une association d’introduire une action en justice contre les propriétaires de ces biens. On a aussi fixé le montant de l’amende infligée à ces derniers : entre 500 et 12.500 € par logement et par période de douze mois. 

Discriminations : le plan de lutte contre les discriminations dans l’accès au logement a été adopté. Il prévoit le recours aux « clients mystères », où un client réel ou fictif se présente à un bailleur ou à un promoteur pour vérifier les attitudes discriminantes. Des formations spécifiques sont aussi prévues pour le personnel des CPAS et du Fonds du logement en Wallonie.

Logement public : la barre était placée très haut 

3.000 nouveaux logements publics d’ici à 2024, 600 par an, c’est pas mal. C’est bien plus que ce qui s’est fait au cours des dix dernières années. 55.000 logements rénovés d’ici à 2030, c’est le double de ce qui se fait actuellement. Et pour les agences immobilières sociales, mettre 6.000 logements privés sur le marché locatif public, c’est carrément doubler le chiffre actuel, donc placer la barre vraiment très haut. Cela suppose d’investir plusieurs centaines de millions d’euros par an pour tenter de répondre à la demande existante : 40.000 ménages wallons sont sur liste d’attente. 

Et puis patatras ! Les inondations ont fait des dégâts à 38.543 immeubles et détruit complètement 642 d’entre eux, 4.940 logements sont partiellement détruits ou dans un état très grave. Pour le logement public, 1.466 ont été inondés, 231 devront être détruits, 441 sont dans un état grave. Dans la région de Fléron, 25 % du parc locatif public est touché. 600 logements devaient être créés en 2021, 600 ont été détruits. Dur.  

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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