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Jacques Teller : « Avec le changement climatique, il est fort probable que les inégalités environnementales liées aux inondations s’exacerbent »

En 2005, l’ouragan Katrina, dont les principales victimes furent les plus pauvres et les minorités ethniques, mettait en lumière de façon criante les inégalités face aux catastrophes naturelles. À l’Université de Liège, on se penche sur la question de l’exposition des populations moins favorisées au risque d’inondations. Catastrophes qui devraient augmenter en nombre et en intensité en raison du changement climatique. Interview de Jacques Teller, professeur d’urbanisme et directeur du laboratoire LEMA (Local Environment Management and Analysis).

Article publié le 3 juin 2021

Alter Échos : Le concept de justice environnementale est né aux États-Unis dans les années 80, mettant en évidence la surexposition des minorités ethniques aux risques environnementaux. Depuis quand y a-t-il des recherches sur le sujet en Europe et en Belgique ?

Jacques Teller : Dans les pays anglo-saxons et en particulier aux États-Unis, cette notion d’Environmental Justice est liée à tout le mouvement autour des droits des minorités ethniques. En Europe, on parle davantage d’inégalités environnementales. Depuis une bonne vingtaine d’années, des recherches sont menées dans les champs de la géographie, de la sociologie, des sciences politiques sur la question du cumul des handicaps, autrement dit le fait que des populations plus fragiles sont aussi soumises à un plus grand risque en matière environnementale. En Belgique, le logement reste un facteur très déterminant en matière d’inégalités environnementales. Le logement précaire est associé aux populations les plus défavorisées, avec une forme de compensation entre mauvaise qualité du logement et bonne accessibilité au réseau de mobilité. 

AÉ : Dans son travail de fin d’études1, Clémence Poussard a cherché à objectiver l’exposition au risque d’inondation par débordement en fonction du niveau socio-économique de la population dans la province de Liège. Comment s’y est-elle prise ?

JT : Pour analyser les inégalités environnementales, si on se base sur des enquêtes auprès des habitants, on va arriver à la conclusion que ce sont les habitants les plus aisés qui sont les plus exposés aux nuisances. Pourquoi ? Parce qu’ils connaissent mieux leurs droits, leur niveau d’attente est plus élevé et leur niveau de réaction plus fort. Ils se mobilisent donc davantage que les populations plus précarisées pour faire valoir leur droit à un environnement de qualité. Nous avons donc travaillé avec la collaboration de Benjamin Dewals, le responsable de la production des cartes d’inondations, sur un phénomène objectif : nous avons croisé la présence de logements dans les zones inondables avec le niveau socio-économique des habitants. Nous avons essayé de voir en quoi les populations plus précaires étaient plus ou moins installées dans les zones inondables.

AÉ : Le résultat prend la forme d’une cloche, à savoir que ce ne sont pas les populations les plus précaires ni les plus aisées qui sont installées en zones inondables…

JT : Les populations les plus précaires ne sont pas nécessairement celles qui sont installées dans les zones les plus exposées. Par contre, si on analyse le niveau de précarité sur une échelle de 1 à 5 – le niveau 1 étant celui le plus précaire –, les populations de niveau 2 sont plus exposées, alors que les populations les plus aisées ont tendance à être moins exposées. On le sait, les populations plus aisées en province de Liège ont tendance à s’installer sur les plateaux. Il faut préciser aussi qu’on n’a pris en compte ici que le risque d’inondation par débordement, par crue, et non celui par précipitations fortes, qui se répartit différemment dans l’espace. De façon générale, la population moins aisée est donc plus exposée.

« En Belgique, le logement reste un facteur très déterminant en matière d’inégalités environnementales. »

AÉ : Avec des variations importantes d’un arrondissement à l’autre.

JT : En effet, le niveau des arrondissements, on obtient des situations différentes. À Huy-Waremme par exemple, ce sont les populations plus aisées qui sont plus exposées. Cette situation est liée aux choix résidentiels des ménages. On parle d’aménités environnementales – les éléments environnementaux qui contribuent à la qualité de vie comme les espaces verts, l’accès au paysage, l’accès à la mobilité – et de désaménités – par exemple la proximité par rapport aux implantations industrielles ou l’exposition à la pollution de l’air. La présence d’un cours d’eau peut être à la fois une aménité et une désaménité. Elle va attirer un certain nombre de publics et entraîner une augmentation de la valeur foncière. Et tous les ménages ne sont pas forcément effrayés par le risque d’inondation. Du côté d’Esneux, il y a des ménages assez favorisés qui sont situés dans des zones régulièrement inondées et qui ont vraiment intégré cela dans leur vie.

AÉ : Certaines personnes développent d’ailleurs une véritable expertise par rapport à ces risques.

JT : Oui, ils savent comment faire, où trouver l’information et, à travers cette adaptation, ils font face au risque de manière assez courante.

AÉ : Au-delà du risque d’exposition qui se répartit inégalement dans la population, c’est donc aussi la capacité à faire face à ce risque qui est inégale…

JT : En Belgique, la couverture incendie couvre le risque d’inondation, ce qui est une bonne chose. Au-delà de cela, tout le monde n’a pas les mêmes ressources pour se prémunir des conséquences d’une inondation : il faut être conscient du risque – un certain nombre de personnes qui habitent à Esneux savaient qu’il y avait une possibilité d’inondation quand ils ont acheté leur maison, ce n’est pas forcément le cas de tous. Il faut savoir l’anticiper : certains savent exactement où et quand trouver l’information pour savoir dans combien d’heures il y a un risque d’être inondé. Ils ont ensuite la capacité de réagir, c’est-à-dire de mettre leurs biens à l’abri, de déménager quelques jours chez des amis si leur maison est inondée, etc. Ces ressources sont inégalement réparties dans la population et c’est sur cette question de vulnérabilité sociale que nous travaillons pour le moment. Nous avons commencé une enquête pour essayer de comprendre tous les facteurs qui font que certains publics sont mieux armés que d’autres face aux inondations.

AÉ : Ces épisodes engendrent souvent une solidarité entre voisins. Observe-t-on en Belgique des formes d’action collective autour de ces questions ?

JT : En dehors de la solidarité entre voisins, nous n’avons pas identifié de mécanisme de ce type en région wallonne. À l’étranger, surtout dans les pays du Sud, des communautés se sont organisées pour faire du monitoring, informer la population en cas de crue, avec des dispositifs plus efficaces que ceux des pouvoirs publics et une vraie réactivité dans leur capacité d’intervention au niveau des quartiers.

AÉ : Quelle est, en Wallonie, la stratégie des pouvoirs publics pour protéger les habitants et notamment les plus fragilisés du risque d’inondation ?

JT : Il y a une première gamme de mesures de l’ordre de l’infrastructure et de l’aménagement du territoire. Mais l’État, comme dans tous les domaines, a aussi tendance à reporter une partie de la gestion des risques sur les individus et les ménages : une série de pratiques sont donc adoptées par les ménages pour faire face au risque, depuis la question de l’assurance jusqu’à des choses assez simples comme ne pas mettre des dispositifs de valeur à des endroits susceptibles d’être inondés, s’organiser pour pouvoir déplacer ce qui est exposé, éviter les prises de courant en dessous d’un certain niveau… Il reste un gros travail de sensibilisation à faire : les cartes d’inondations sont très précises, quasiment au mètre près, mais elles sont très peu consultées par le grand public. En Flandre, tout le monde a la possibilité de demander un audit de sa maison pour voir les éléments à corriger afin de réduire les dégâts en cas d’inondation. Il faut réfléchir à des dispositifs comme ceux-là si on veut éviter que les inégalités se creusent davantage entre les ménages. Il faut savoir qu’il y a des différences structurelles entre les propriétaires et les locataires, puisqu’il est beaucoup plus facile d’adapter son logement quand on en est le propriétaire.

AÉ : Les résultats récoltés dans la province de Liège peuvent-ils être extrapolés à l’ensemble de la région wallonne ?

JT : Liège se révèle être un peu un microcosme avec des zones aisées et d’autres beaucoup moins. Les résultats sont, à mon sens, transposables, avec un bémol : en région wallonne, une bonne part des risques d’inondations sont liés au ruissellement dû aux épisodes de pluie. Tout va beaucoup plus vite et la capacité de réaction des habitants est beaucoup moins importante. En cas de crue, on a quand même quelques heures devant ça pour s’organiser.

Il reste qu’une part importante de l’habitat en région wallonne a été construit près des cours d’eau. D’abord parce que c’était un moyen de déplacement, d’accès à l’énergie. Puis cela s’est accentué chez nous au XIXe siècle avec l’industrialisation. L’habitat qui y est associé, où l’on retrouve en général les populations plus précaires, se situe le long de ces cours d’eau. Il y a donc une présence importance de bâtiments en zones inondables, une situation que l’on ne va pas pouvoir changer et pour laquelle il faut plutôt essayer de trouver des solutions pour anticiper et minimiser les risques.

AÉ : Le risque d’inondations va augmenter dans les années à venir avec le changement climatique. Peut-on l’estimer ?

JT : Une analyse menée dans le cadre du projet AMICE (projet transnational de l’adaptation de la Meuse et de son bassin versant aux impacts des inondations et étiages en lien avec le changement climatique) montre que l’accroissement du risque d’inondations est substantiel en Belgique, en France et aux Pays-Bas2 et est particulièrement marqué en Wallonie, car les vallées mosanes y sont plus encaissées. Les fonds de vallée y sont par ailleurs densément construits, ce qui contribue à augmenter le niveau de risque. Dans un scénario pessimiste, la Meuse pourrait retrouver son lit originel et inonder une part considérable de la plaine liégeoise, de Flémalle à Herstal, au cours des 100 prochaines années. Des dispositifs de protection ont bien été mis en place, mais, s’ils devaient être dépassés en raison du changement climatique, il est fort probable que les inégalités environnementales seraient exacerbées…

  1. « Inondations et inégalités environnementales ». Travail de fin d’études réalisé en vue de l’obtention du grade de master ingénieur civil en architecture, Université de Liège, Faculté de sciences appliquées, 2018-2019, Clémence Poussard, sous la direction de Jacques Teller et Benjamin Dewaels.
  2. Lire « Le bassin de la Meuse : des défis écologiques et territoriaux transfrontaliers », 4 mars 2021, Jacques Teller, sur https://projeturbain.net/
Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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