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Nous avons passé l’âge de vieillir

En sortant de ses études de médecine à Liège, Éric Verdin a mis le cap sur les États-Unis pour marier pratique et recherche. Une fois dans un labo, le virus de l’éprouvette ne l’a plus quitté. Aujourd’hui, et depuis cinq ans, il dirige le Buck Institute, 300 personnes dévolues à une seule mission: prolonger notre vie en bonne santé. Soit 55 millions de dollars, dont la moitié de fonds publics, focalisés sur la perspective d’une jeunesse si pas éternelle, au moins prolongée. Vivre vieux et mieux. Chiche?

Connaîtrons-nous bientôt un destin à la Benjamin Button ? Pas tout à fait, mais...


Alter Échos : En préparant cette interview, j’ai été frappé par le paradoxe des recherches complexes au regard de la simplicité des conseils donnés en conférence pour vivre vieux : bien manger, se reposer, jeûner, faire du sport… On dirait un coach de vie.

Éric Verdin : Il n’y a pas de paradoxe. Beaucoup de gens attendent un médicament pour vivre longtemps tout en menant une vie qui n’est pas très saine. On y travaille, et on a des indications qu’il existe des médicaments qui augmenteront bientôt l’espérance de vie. Mais un élément qui émerge des travaux sur l’espérance de vie, c’est que l’influence du style de vie est bien plus grande que le rôle des gènes. Il détermine 93 % de votre longévité ! Cela paraît évident de dire « il faut dormir », « ne pas trop manger », « ne pas fumer », mais la question qui est beaucoup moins évidente, c’est comment ? Pourquoi ? Quels sont les déterminants majeurs d’un vieillissement sain ?

AÉ : Mais ne suffit-il pas de suivre la consigne ?

EV : Non. L’exemple du « fitbit » est parlant. Des millions de personnes ont au poignet un bracelet qui mesure le nombre de pas qu’elles effectuent. Ces bracelets nous recommandent 10.000 pas par jour. 10.000 pas, c’est 60 à 70 minutes de marche, au quotidien. Au bout de trois mois, on abandonne. Mais des études récentes ont précisé la courbe entre le nombre de pas et l’espérance de vie. Cette dernière augmente jusqu’à 10.000 pas, mais la plupart du gain est obtenu avec 4.000 pas. Je trouve ce genre d’études important. Marcher une trentaine de minutes permet déjà des effets remarquables au niveau de la santé.

AÉ : La recherche scientifique est plutôt organisée en silos. Telle étude sur Alzheimer, une autre sur Parkinson. Il y a peu d’approches holistiques pour comprendre la vieillesse.

EV : Tout à fait. Notre médecine est focalisée sur les organes, elle ne l’est pas sur les mécanismes sous-jacents. Quand on regarde les facteurs de risque, par exemple, de la crise cardiaque. On identifie le manque d’exercice, la consommation de tabac, l’obésité, le diabète, la sédentarité, mais on ignore le rôle du vieillissement. Or c’est pourtant le plus gros facteur de risque pour la crise cardiaque. Sept fois plus important que le cholestérol ! Et dans l’univers dans lequel on vit, on vous dira que c’est normal : on devient vieux, on est malade. Mais de nouveau, la question est pourquoi ? Pourquoi l’âge est-il associé à la maladie ? Et c’est beaucoup moins évident que cela en a l’air parce qu’il existe toute une série de maladies pour lesquelles l’âge est un facteur de protection.

AÉ : Vous évoquiez l’arrivée de médicaments allongeant l’espérance de vie. Est-ce le foisonnement des recherches dans le domaine qui vous donne tant d’espoirs ?

EV : Les cinq années à venir vont être extraordinaires. Il y a un afflux d’argent absolument effarant dans le secteur. Croyez-moi. Il y a un engouement extraordinaire pour le sujet.

« Le plus gros facteur de risque au niveau du vieillissement, c’est votre niveau socio-économique. »

AÉ : Vous pourriez nous identifier des avancées prometteuses ?

EV : La metformine par exemple. Un médicament contre le diabète de type 2. Les diabétiques qui le prennent vivent plus longtemps que les non-diabétiques. Des tests cliniques en cours testent la metformine sur des non-diabétiques pour constater les mêmes effets. Il va falloir une dizaine d’années pour terminer les essais. Idem avec la rapamycine. Un immunosuppresseur. Ce médicament est donné à haute dose à des patients transplantés. Dans les modèles animaux, à dose basse, on constate une augmentation jusqu’à 30 % d’espérance de vie.

AÉ : Si c’est avant tout notre comportement qui modifie la marge d’espérance de vie, ces médicaments ou d’autres ne changeront pas grand-chose. 

EV : Non, cela n’est pas vrai. Les médicaments font partie d’une intervention extérieure en contraste aux gènes. Par exemple la rapamycine et la metformine sont des mimétiques de la restriction de calories. Elles induisent une réponse dans votre organisme qui l’interprète comme un jeûne (or la pratique du jeûne augmente l’espérance de vie, NDLR).

AÉ : L’espoir que vous apportez à l’humanité est immense. On va pouvoir manger beaucoup, boire de l’alcool sans faire de sport ! 

EV : Euh… Ce n’est pas le but vers lequel je tends. Il faudra toujours faire attention. Tout le monde n’a pas le même background génétique. Certains d’entre nous peuvent manger n’importe quoi et vivre jusqu’à 90 ans. D’autres, avec le même comportement, vivront jusqu’à 60.

« Il faudra toujours faire attention. Tout le monde n’a pas le même background génétique. »

AÉ : Vous faites partie du comité scientifique de la société carolo GenFlow (qui mise sur un réparateur d’ADN, la Sirt6). Son fondateur espère une vie jusqu’à 130 ans. Et vous ?

EV : J’ai des collègues qui parlent de 150 ans, mais j’essaie d’éviter ces pronostics. Personne ne sait quelle est notre espérance de vie à l’avenir. Regardez l’impact du Covid sur notre longévité. Ce que je peux vous dire, c’est que, pendant les 150 dernières années, on a augmenté l’espérance de vie de deux ans tous les dix ans ! C’est remarquable. Si on peut déjà maintenir cette moyenne, la plupart d’entre nous vivront jusqu’à 90 ans. Un autre aspect important est la qualité de ces années ajoutées. La plupart des personnes passent 15 % de leur vie à être malades. Les gens qui vivent jusqu’à 80 ans commencent à être malades vers 64, 65 ans. C’est quelque chose que l’on peut changer.

AÉ : Ce n’est pas le cas pour les centenaires, disiez-vous.

EV : En effet. Un centenaire vit jusqu’à 95 ans en bonne santé. Imaginez la différence que cela représente. Il y a un delta de 30 années de vie en bonne santé entre nous et eux ! C’est un exemple vers lequel on tend. Imaginez les gains en qualité de vie, les impacts économiques, la relation avec vos petits-enfants.

AÉ : Mais peut-on vraiment espérer une augmentation de vie compte tenu de notre complexité cellulaire ?

EV : On arrive à augmenter l’espérance de vie des organismes très simples, d’un facteur 10. C’est cela qui a amené des personnes à dire que l’humain aurait une espérance de vie de 800 ans. Mais plus l’organisme est complexe, moins l’espérance de vie progresse. Sur la base de ce que l’on connaît, cela ne m’étonnerait pas qu’on puisse augmenter notre espérance de vie de 20 à 30 %. Mais on ne va pas pouvoir faire des essais cliniques pendant 50 ans. Cela a mené à la fondation d’un domaine que l’on appelle les « biomarqueurs », les marqueurs du vieillissement. Ils nous permettent de mesurer l’âge biologique plutôt que l’âge chronologique. Via ces marqueurs, des modèles testés sur les animaux parviennent à inverser le phénomène de vieillissement.

« Des modèles testés sur les animaux parviennent à inverser le phénomène de vieillissement. »

AÉ : À rajeunir alors ? !

EV : Tout à fait. Un institut récemment créé aux USA vient de lever 270 millions de dollars pour travailler sur le « reprogramming », soit cette idée de rajeunissement (essentiellement la régénérescence de nos cellules, et non une version accélérée de Benjamin Button, NDLR). L’initiative est soutenue par Jeff Bezos (patron d’Amazon, NDLR) et Youri Milner (milliardaire russe qui a notamment investi dans une société qui commercialise le séquençage de votre génome, « 23andMe », NDLR).

AÉ : D’accord, mais ces supra-milliardaires roulent pour eux. On pourrait craindre une science du vieillissement inféodée à leurs désirs.

EV : Je préfère mille fois qu’ils investissent dans cette recherche plutôt que dans une maison à 100 millions de dollars ou dans une île aux Bermudes. Et ce type d’intervention est inscrit dans la culture américaine. Beaucoup des grandes universités de santé comme Rockefeller, Carnegie ou Cornell (toutes trois privées, NDLR) ont été créées par les milliardaires précédents.

AÉ : Certains visent l’immortalité. Vous travaillez dans un secteur qui charrie pas mal de fantasmes transhumanistes…

EV : La plupart des scientifiques restent en marge de ce mouvement. Si vous allez aux « vrais » meetings scientifiques, personne ne parle d’immortalité. Tout cela fait partie d’une industrie parallèle qui vend des journaux, des livres, des compléments alimentaires. C’est une médecine qui fait énormément de promesses qu’elle ne peut pas tenir. Elle vend des produits et est prête à dire n’importe quoi pour le faire.

« Si vous allez aux ‘vrais’ meetings scientifiques, personne ne parle d’immortalité. »

AÉ : Pour faciliter les essais cliniques, un des enjeux est de faire reconnaître la vieillesse comme une maladie par les agences de médicaments. Mais cela change la vision des personnes âgées. Une personne de 83 ans en pleine forme serait qualifiée de malade ?

EV : Je ne soutiens pas l’idée de dire que l’âge est une maladie. Cependant, il existe toute une série de maladies associées au vieillissement. Par exemple la sarcopénie, la perte de masse musculaire. Médicalement, il y a des anomalies très profondes liées à l’âge. Comme la perte de réponse aux vaccins. À 70 ans, 30 % des personnes ne répondent pas à un vaccin. L’explication actuelle est de dire qu’ils sont vieux. La réponse vers laquelle on doit se diriger est que l’absence de réponse, elle, n’est pas normale.

AÉ : Il y aura de plus en plus de vieux dans notre société. Ne risque-t-on pas de voir des vieux à deux vitesses ? Comment s’assurer d’une justice sociale devant les rides ?

EV : C’est un des problèmes très importants dans le domaine. On reçoit beaucoup de soutiens financiers d’hommes et de femmes d’affaires milliardaires. Cela crée cette image de médecine de riches. Mais ce n’est pas le cas et je vais vous donner un exemple : regardez la metformine. Elle coûte 28 cents par jour, sa prescription est large. La médecine que l’on imagine suivrait le même parcours que tous les médicaments aujourd’hui. Maintenant, c’est vrai, des médicaments très chers risquent d’être restreints à une élite. On vit dans une société qui est malheureusement inégale. Aujourd’hui, le plus gros facteur de risque au niveau du vieillissement, c’est votre niveau socio-économique. Parce que vous n’avez pas accès au médecin, parce que vous n’avez probablement pas un niveau d’éducation élevé, une alimentation de qualité, un bon matelas pour dormir. Ce sont des questions de société. Si vous êtes pauvre, votre espérance de vie est beaucoup plus basse. On le voit aux USA entre les Noirs et les Blancs. Il y a une énorme différence. Et quand vous allez à Glasgow, il y a 25 ans de différence d’espérance de vie entre les quartiers les plus riches et les quartiers les plus pauvres ! C’est le type d’inégalités qui mène à des révolutions.

Olivier Bailly

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