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Terrorisme

Lutte contre le terrorisme : le secteur associatif dans le viseur du fédéral

Les plans Canal et BELFI ont laissé des traces auprès des associations bruxelloises: descentes de police traumatisantes, établissement de listes d’usagers, craintes quant à l’utilisation de données concernant les travailleurs… Avec, en plus du sentiment d’être criminalisé, le risque de perdre le contact avec les plus vulnérables de notre société.

Candice Vanhecke 19-12-2017 Alter Échos n° 456-457
Des jeunes visiblement en pleine méditation sur la présence massive de l’armée dans les rues de Bruxelles. CC - Eoghan OLionnain

Les plans Canal et BELFI ont laissé des traces auprès des associations bruxelloises : descentes de police traumatisantes, établissement de listes d’usagers, craintes quant à l’utilisation de données concernant les travailleurs… Avec, en plus du sentiment d’être criminalisé, le risque de perdre le contact avec les plus vulnérables de notre société.

C’est un court article paru dans le journal Le Soir du 25 octobre dernier qui a fait bondir la Fédération francophone des écoles de devoirs. Un quart de page évoque un extrait du rapport « radicalisation » de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats. Y sont pointées des « écoles de devoirs et, plus largement, des initiatives associatives relevant de l’accompagnement ou du perfectionnement scolaire susceptibles de jouer un rôle de diffusion des idéologies en lien avec le radicalisme ou le radicalisme violent ». En clair, une partie du secteur associatif serait suspectée de compter, en son sein, des endoctrineurs de tendance djihadiste. Tentative d’un membre de ladite commission de tempérer les conclusions du rapport : il serait avant tout question de l’encadrement éducatif estampillé musulman. Pas assez pour rassurer la Fédération francophone des écoles de devoirs, qui procède illico à une mise au point sur son site Internet, histoire d’éviter un nouveau tour sur le manège des amalgames.

« C’est bien simple, les policiers ont pour ainsi dire passé au crible toutes les asbl basées sur le territoire de la commune. », Olivier Bonny, coordinateur du programme de cohésion sociale de Molenbeek-Saint-Jean.

Le ras-le-bol est perceptible. Il se comprend au regard des presque deux dernières années écoulées, qui ont vu le secteur associatif bruxellois se transformer en terrain privilégié d’investigation antiterroriste. En ligne de mire principale : les asbl actives dans les quartiers à dominante allochtone, qui firent l’objet de toutes les attentions policières dans le cadre du plan Canal, lancé en février 2016, mais aussi du plan BELFI contre la fraude sociale, datant de 2014. Ce dernier, qui visait à démasquer la fraude sociale dans le secteur associatif, fut intégré au plan Canal dédié, quant à lui, à la lutte contre le terrorisme et le radicalisme. Comme on le sait, le tissu associatif molenbeekois a particulièrement pâti de ce climat de suspicion. « C’est bien simple, les policiers ont pour ainsi dire passé au crible toutes les asbl basées sur le territoire de la commune, constate Olivier Bonny, coordinateur du programme de cohésion sociale de Molenbeek-Saint-Jean. Ils ont exigé l’ensemble des données les concernant : statuts, bilan comptable, contrats de travail, liste des bénévoles, etc. Bien sûr, c’est légal, mais totalement inhabituel dans le secteur associatif. D’autant plus que nous sommes déjà contrôlés par nos autorités de tutelle respectives. Au-delà du seul examen administratif, les policiers ont aussi vérifié, pour chaque asbl, les listes des administrateurs, de façon à détecter ceux qui avaient éventuellement un casier. Très pratique pour ensuite jeter le discrédit sur l’ensemble de l’association. » Une démarche qui a d’ailleurs permis au ministre de l’Intérieur, Jan Jambon (N-VA), de décréter que, sur la seule zone de police de Bruxelles-Ouest, 74 associations affichaient un lien avec le radicalisme, l’extrémisme ou le terrorisme. Nature et degré de ces liens ? Mystère.

Listes de membres et descentes policières

Il y a aussi la manière de procéder, qui n’est pas toujours bien passée. Comme auprès de l’asbl La Rue, qui a vu des policiers débarquer à la fin d’un cours de français organisé dans une antenne de l’association. Une descente qui a intimidé tant la formatrice que les apprenants. « Le problème du plan Canal, c’est qu’on est face à un processus de stigmatisation et de criminalisation indifférencié des asbl. » Des asbl, et pas seulement, puisque des listes d’usagers ont aussi été réclamées aux responsables associatifs, comme nous le signale la Ligue des droits de l’homme, qui a dû répondre aux questions de travailleurs sociaux confrontés à pareilles pressions policières. Olivier Bonny confirme : « Cela a concerné des mosquées sous statut d’asbl, mais aussi certaines maisons de jeunes. Or, les responsables d’association n’ont tout simplement pas le droit de transmettre ce genre d’information. » Concernant les mosquées, le premier échevin molenbeekois Ahmed El Khannouss (cdH) avait déjà dénoncé l’établissement de listes de fidèles dans un courrier adressé aux ministres de la Justice et de l’Intérieur. Malgré le déni de la bourgmestre Françoise Schepmans (MR) qui a suivi, il nous confirme l’existence de telles pratiques qu’il qualifie d’« immondes ».

« Même si notre mosquée n’est pas responsable de la dérive de ce garçon, il était important de pouvoir discuter avec cet agent, de réfléchir ensemble aux suites à apporter à un tel drame. », Soufiane

Du côté des responsables des lieux de culte musulmans, on panse ses plaies. Aucune envie d’y remuer le couteau et, surtout, d’attirer à nouveau l’attention médiatique et peut-être policière en évoquant ces épisodes difficiles. Pourtant, un bénévole musulman nous confie son dépit face à certains paradoxes dans la manière de mener la lutte contre le terrorisme. Soufiane[1] est actif dans une mosquée du nord de la capitale. « Avant le 13 novembre 2015, Bilal Hadfi, l’un des terroristes des attentats de Paris, était venu quelques fois à la mosquée. Ce n’était pas un fidèle assidu, plutôt un jeune en plein questionnement sur l’islam. Comme souvent dans ce genre de cas, il s’est retrouvé face à un imam qui connaît certes très bien les textes sacrés, mais pas grand-chose du contexte local. » Les réponses, il a donc été les chercher ailleurs, avec la suite funeste que l’on connaît. « Après les attentats parisiens, j’ai rapidement pris contact avec l’agent engagé par la commune pour lutter contre le radicalisme. Même si notre mosquée n’est pas responsable de la dérive de ce garçon, il était important de pouvoir discuter avec cet agent, de réfléchir ensemble aux suites à apporter à un tel drame. Contre toute attente, ça a été une galère sans nom pour le rencontrer. Cela ne dénote pas une grande envie de travailler main dans la main avec l’associatif musulman pour lutter contre la radicalisation. »

Experts versus acteurs de terrain ?

Évoquez les cellules, agents et tous les projets consacrés spécifiquement à la lutte contre le radicalisme violent avec Najib Chaquiri et vous n’assisterez pas non plus à un flot d’enthousiasme débordant. À beaucoup d’amertume, certainement. Cet animateur socioculturel, qui a travaillé de 2010 à 2017 à la maison de jeunes « Le 88 » (Bruxelles-Ville), enrage de voir le secteur associatif traditionnel de plus en plus étranglé financièrement, tandis que des fonds semblent se débloquer au seul son des mots « lutte contre la radicalisation ». « D’un côté, on a vu la Région bruxelloise prête, en 2016, à débourser 275.000 € pour des capsules vidéo de prévention, puis, cette année, le fédéral désireux de financer une asbl sortie de nulle part, à hauteur de 100.000 € (l’asbl We Love BXL, NDLR). De l’autre côté, on réduit les subsides des associations implantées de longue date, qui ont une vraie connaissance de la jeunesse bruxelloise. Pour tout vous dire, à la maison de jeunes ‘Le 88’, on en est même venu à se demander s’il ne fallait pas réorienter notre action pour cadrer avec cette fameuse ‘lutte contre la radicalisation’, de façon à obtenir des fonds suffisants pour fonctionner normalement. Cette option a finalement été abandonnée car nous ne voulions pas dénaturer notre projet, mais cela vous donne une idée de la détresse financière dans laquelle se trouvent certaines associations. »

Évidemment, pour le fédéral, il est toujours plus intéressant de présenter à la presse un projet façon « solution miracle contre la radicalisation », plutôt que d’annoncer des moyens supplémentaires.

Effectivement, il nous revient que ce genre de dilemme taraude aussi d’autres asbl qui se trouvent dans pareil cas. « La stratégie actuelle contre le radicalisme n’a aucun sens, fulmine Najib Chaquiri. On porte aux nues de soi-disant experts qui détiendraient des solutions toutes faites contre la radicalisation, au détriment d’acteurs sociaux qui ont noué de longue date des liens de confiance privilégiés avec les jeunes. Ce sont eux qui sont en première ligne pour prévenir les dérives des ados, qu’elles soient de nature radicale ou non. » Et le jeune homme de se souvenir de cet adolescent qui fréquentait « Le 88 » au début du conflit syrien : « Ce garçon avait visionné des vidéos atroces de la guerre en Syrie. Il n’avait plus qu’une idée en tête : partir sur le terrain pour sauver des vies. Il était clairement en état de choc. On a pris le temps de discuter avec lui de la complexité de ce conflit et de l’illusion que constituait son désir de jouer les héros là-bas. Il a fini par se calmer et n’a plus jamais songé à partir en Syrie. Par contre, je vous promets que si vous envoyez ce genre de gars auprès d’un organisme affublé du label ‘lutte contre la radicalisation’, il va se sentir stigmatisé, se braquer et refusera très probablement de s’ouvrir à des gens qu’il ne connaît pas. »

Lutter contre la radicalisation ou gagner les élections ?

Évidemment, pour le fédéral, il est toujours plus intéressant de présenter à la presse un projet façon « solution miracle contre la radicalisation », plutôt que d’annoncer des moyens supplémentaires pour le tissu associatif traditionnel. Quand bien même il privilégierait cette deuxième option, cela n’effacerait pas l’impact des plans Canal et BELFI, qui ont entamé la confiance des acteurs sociaux et, parfois aussi, des usagers. Car quelle utilisation finale sera faite de toutes les informations récoltées par les policiers ? C’est la question que se pose Hugues Esteveny, coordinateur sociopolitique de Lire et Écrire Bruxelles : « L’objectif affiché est la lutte contre la fraude sociale au sein des asbl. Très bien, mais quid des données concernant les travailleurs et les particuliers ? On peut raisonnablement craindre que cette masse d’informations finisse par être croisée avec d’autres, par exemple les données contenues dans les registres de la population des communes. »

De quoi rebuter les publics les plus vulnérables à encore bénéficier de tout soutien associatif, estime Marco Martiniello, directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations. « Un nombre croissant de jeunes n’a aujourd’hui plus de contacts avec les institutions. Or, ce sont précisément ces jeunes qui sont le plus à risque d’être un jour happés par des mouvances extrémistes. Avec le plan Canal et le focus policier sur les associations, on les dissuade de se tourner vers ceux qui pourraient les empêcher de sombrer dans l’engrenage de la radicalité. Encore une fois, on mise tout sur la sécurité, très porteuse sur un plan électoral, mais peu constructive si l’on souhaite réellement lutter contre la radicalisation. » Et, avec 20 % des Bruxellois de 18 à 24 ans qui sont aujourd’hui sans emploi ni formation[2], autant dire que les besoins de structures d’accompagnement et de réinsertion sont pour le moins criants. N’en déplaise aux tenants du « tout-sécuritaire ».

[1] Prénom d’emprunt.

[2] Le Soir, mardi 21 novembre 2017.

En savoir plus

« Assistants sociaux obligés de dénoncer les « indices sérieux » de terrorisme », Alter Echos , Marinette Mormont, 5 mai 2017

Lire le dossier de l’Alter Echos 456-457, « famille et droit : la loi du genre », décembre 2017

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