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L'école démocratique. A un prix qui l'est beaucoup moins...

En Wallonie, l’école démocratique de Lonzée, près de Gembloux, a vu le jour en 2016. Sans bulletin, sans cours, elle veut bouleverser les pratiques d’enseignement.

De plus en plus d’enfants quittent les écoles officielles. Si le phénomène reste marginal, il est en pleine augmentation en Wallonie et à Bruxelles, avec un millier de jeunes francophones en 2016 contre 500 en 2009. À côté des écoles privées classiques, une nouvelle école « démocratique » a vu le jour chez nous. Elle se définit comme un lieu d’apprentissage à la créativité, à l’autonomie, au respect des singularités et des rythmes individuels… Ce sont les enfants qui décident de ce qu’ils veulent apprendre, et les enseignants s’adaptent à leurs demandes. Les enfants y sont pris en charge pour un coût de 300 euros par mois et par enfant.

« Une école démocratique est une école qui n’est pas soumise à un programme ni à des notes. Les enfants apprennent selon leur projet et leurs besoins », explique Romain Gauthier, l’un des trois professeurs de l’école de Lonzée. Même s’il préfère le terme d’« accompagnant » : « En effet, les adultes jouent un rôle de facilitateurs pour l’enfant, en créant pour lui un espace de coopération et d’entraide facilitant les apprentissages individuels et collectifs. Notre objectif, c’est que les enfants apprennent à apprendre. »

« On ajuste en fonction de la demande, de l’intérêt, des projets, des affinités des enfants avec telle ou telle matière. » Romain Gauthier, professeur

À Lonzée, les élèves ont entre 3 et 17 ans. Ils ne sont pas répartis en différentes classes. C’est un apprentissage intergénérationnel qui y est prôné. « Ils travaillent énormément en groupe. Ils changent selon les jours en fonction de leurs projets, c’est très organique. Ils sont coachés par un adulte mais ils peuvent aussi faire appel à un autre enfant. C’est aussi un apprentissage autonome et informel. Dans tous les cas, les élèves avancent à leur rythme. »

Rompre avec le système scolaire

Au sein de l’école, l’enfant est considéré comme étant capable de se prendre en main et de façonner son parcours d’apprentissage, à travers l’interaction avec le collectif et le monde extérieur. Dans ce cadre, l’école donne un statut égal à tous les domaines de connaissances et de compétences. Chaque enfant peut solliciter des cours, des activités ou des ateliers. « On ajuste en fonction de la demande, de l’intérêt, des projets, des affinités des enfants avec telle ou telle matière. On vise avant tout la richesse des interactions à travers une pluralité d’intervenants et de savoirs afin de susciter l’envie, la motivation des enfants. » Les enfants peuvent également solliciter des leçons particulières avec leur accompagnant référent ou tout autre adulte pour des apprentissages précis. Même si chaque parcours est individualisé, l’école se considère plutôt comme une communauté, d’autant que la petite école de Lonzée est née de l’initiative de parents qui voulaient rompre avec le système scolaire. « À l’instar de leurs parents, les enfants sont des cocréateurs à part entière de l’école et peuvent d’ailleurs participer au travail administratif ou prendre des responsabilités au sein de l’établissement. »

Bien que l’école base la plupart de ses concepts sur la pédagogie Freinet ou Montesori, elle veut aussi combiner les avantages de toutes les pédagogies, sans distinction. « On utilise des techniques déjà éprouvées dans d’autres modèles mais la responsabilisation de l’enfant nous offre la possibilité d’aller plus loin. Cela permet de rejoindre de nouveaux modèles de gouvernance partagée avec des structures qui considèrent la personne de façon différente, autonome dans sa prise de décision. On essaie de mettre cela dès le plus jeune âge, tout en respectant le cadre scolaire actuel, mais en le faisant évoluer aussi, en montrant, qu’une voie comme la nôtre, peut être une voie d’avenir. » Pour l’instant, l’établissement ne compte qu’une vingtaine d’élèves. Elle espère en accueillir une quarantaine d’ici à la rentrée prochaine. Ces derniers viennent surtout des provinces de Namur et du Brabant wallon. Comme l’établissement n’est pas reconnu comme école par la Fédération Wallonie-Bruxelles, il impute également aux parents d’inscrire leur enfant en « instruction en famille » (IEF) pour satisfaire l’obligation scolaire. Quant à l’accès à l’université, les élèves pourront faire le choix de passer le « Jury central » pour obtenir un « diplôme d’aptitude à accéder à l’enseignement supérieur » (DAES) ou un « certificat d’enseignement secondaire supérieur » (CESS).

 

Entretien

Bernard Delvaux est sociologue et membre du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la socialisation, l’éducation et la formation (Girsef) de l’UCL. Il est coordinateur du groupe Tout Autre École au sein du mouvement Tout Autre Chose.

Alter Échos : Quel éclairage apportez-vous à l’émergence d’une école démocratique en Wallonie ?

Bernard Delvaux : Le cas de l’école de Lonzée est basé sur un modèle très atypique, un peu extrême même où le modèle scolaire classique disparaît complètement. Tous les âges sont mélangés, et l’initiative de s’investir dans tel ou tel champ de connaissance est laissée avant tout aux enfants. C’est un modèle qui se rapproche de l’enseignement à domicile. Un phénomène qui augmente d’ailleurs chez nous.

 

 

AÉ : Plus largement, l’émergence d’une telle initiative n’est-elle pas le reflet de la profonde crise de notre système éducatif ?

BD : Évidemment. Dans ce contexte de dissolution de l’institution, on assiste à une fragmentation éducative. Ce sont des initiatives pédagogiques locales, prises par des enseignants, des parents, qui essaient d’apporter une réponse que l’institution ne peut plus apporter. Beaucoup de projets sont des combinaisons de différentes pédagogies, mais qui ont tous en commun cette idée d’une moindre formalisation, d’un autre rapport entre l’enseignant et l’élève, d’une pédagogie plus active, mobilisant davantage l’élève. L’éducation scolaire correspond à une époque en passe d’être révolue, caractérisée par un modèle industriel d’instruction, né au XIXe siècle, extrêmement standardisé, avec une rationalisation très forte de l’acte d’apprendre, une codification très forte des rapports entre l’enseignant et l’enseigné, une fragmentation très forte des disciplines, une coupure très forte entre l’école et son environnement… Bref, toutes ces caractéristiques de l’école actuelle qui sont en réalité similaires à celles d’une école de 1850 ! Par ailleurs, l’institution se retrouve en grande difficulté, notamment du fait de l’implantation du numérique qui a changé le rapport et l’accès aux connaissances, en contestant la légitimité des porteurs de connaissance, à l’instar des enseignants.

« Dans ce contexte de dissolution de l’institution, on assiste à une fragmentation éducative. »

AÉ : Quant au pacte d’excellence, cela peut être un réel levier pour l’avenir ?

BD : C’est une tentative de réponse de l’institution. Ce pacte est construit par les acteurs traditionnels, avec un mouvement de participation un peu plus large cette fois. Mais on rénove a minima le système, sans le remettre en cause. Il y a des touches innovantes, mais pas dans une logique innovante. Il faut bien reconnaître que, dans le contexte actuel, avec l’hétérogénéité de la société, des opinions sur ce qu’il y a lieu de faire pour l’école, c’est extrêmement compliqué pour le politique de dégager un consensus substantiel, autre chose qu’un compromis bancal à l’instar de pacte. On sait que tel ou tel passage a été inspiré tantôt par les syndicats, tantôt par les pouvoirs organisateurs… Quant au passage à l’acte, rien n’assure une cohérence de ce pacte parce que chacun voudra tirer la couverture de son côté ou de ses intérêts. Ce qu’on peut espérer, mais sans trop se faire d’illusion non plus, c’est que ces initiatives émergeant à gauche à droite, de façon anarchique, puissent être le ferment de l’institution éducative du futur qui ne ressemblera plus à l’école. Mais le passage de l’innovation à une recomposition commune n’est pas évident.

 

 

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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