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Lille Métropole : sur la voie de la ville intense

Lille Métropole se veut ville intense et ne croit pas que son salut passe par les seuls créatifs. Chez nous, cette approche fait ses premiers pas.

09-10-2009 Alter Échos n° 282

Lille Métropole adapte sa doctrine urbanistique autour de la notion de « ville intense ». Passant entre autres par une densification de l’habitat, cette notionétait discutée le 30 septembre dernier, lors d’un colloque à la communauté urbaine lilloise. Autres sujets à l’ordre du jour : les contributionsrespectives de l’économie créative et des approches stratégiques au renouveau urbain. En filigrane : l’innovation en matière de gouvernance et de connaissancecharpente tout bon projet de renouveau urbain.

“Ville intense”. Pour Lille métropole communauté urbaine (LMCU)1, il s’agit « d’une ville qui maîtrise son étalement urbain ; une ville quivalorise ses équipements, ses services et ses réseaux de transports au bénéfice de tous (tout en limitant les coûts et les impacts financiers,énergétiques et écologiques) ; une ville aussi qui, par la mixité et la diversité de ses fonctions et de ses aménités, crée un cadre de vie, detravail et de loisirs plaisant, riche et favorable à l’épanouissement humain.2 » Qui n’y souscrirait ?

En juin dernier, la communauté urbaine de Lille adaptait sa doctrine urbanistique en votant une délibération-cadre consacrée à la « ville intense ».Parmi les constats qui justifient cette adaptation, il y a « l’insuffisance de la construction (de logements et de locaux d’activités, hors bureaux), la faible densité desopérations de construction menées de 1990 à 2006 et la rareté de l’offre foncière de qualité.3 »

Identité express

Lille Métropole communauté urbaine est un établissement public qui rassemble 85 communes rurales et urbaines autour de Lille, Roubaix et Tourcoing, et compte 1 100 000 habitantspour un territoire de 61 145 ha, soit une densité de 1 785 habitants au km2. En comparaison, Bruxelles-Capitale compte un peu plus d’1 million d’habitants sur unterritoire de 16 140 ha, soit une densité de 6 224 au km2 (en 2002). Ses compétences : l’urbanisme et l’aménagement du territoire pour son niveau, lagestion des eaux, les transports collectifs, le développement économique…

La « ville intense » chère aux leaders politiques lillois serait-elle un terme plus consensuel pour « ville durable » ? À entendre les précisionsapportées par René Vandierendonck, premier vice-président de LMCU et maire de Roubaix, on serait tenté de le croire. En effet, d’autres délibérationsdu conseil suivront, a-t-il annoncé, pour décliner la notion autour de quelques axes thématiques : la mixité sociale, le maillage des équipements,…

Un seuil de densité de l’habitat

Un des enjeux de la ville intense telle que la conçoit Lille Métropole communauté urbaine (LMCU) réside dans la densité d’habitat : ce sera 35 logementspar hectare (seuil brut). Ce seuil a suscité débats entre les représentants des communes rurales et les autres. Le vice-président en charge de l’urbanisme,René Vandierendonck, a tranché avec l’exemple (à suivre) du projet Tournebride, à cheval sur Lomme et Capinghem. L’application (anticipée) du seuil dedensité a été faite de façon flexible. Pour ne pas trahir le caractère rural de Capinghem, le seuil a été réparti : 15 logements àl’hectare pour elle, 80 pour le territoire lommois voisin, proche d’une station de métro.

La flexibilité fonctionne aussi dans l’autre sens puisque la délibération-cadre prévoit également la possibilité d’augmenter le seuil de densitéà proximité d’éléments attractifs : espaces verts, desserte forte en transports en commun, etc.

La superposition des fonctions est un moyen évident de densifier la ville, estime Jean-Louis Subileau, directeur général de la société anonymed’économie mixte Euralille (bras opérationnel chargé de la réalisation des projets d’aménagements). Tout en se demandant si cela suffit àcréer de la vie urbaine. Concernant un périmètre dont il a plus particulièrement la charge, EuraLille 1 (autour notamment de la gare TGV de Lille Europe et d’unnœud autoroutier – vers Paris et Bruxelles, Roubaix et Gand), le directeur général a estimé que la ville intense n’en était qu’à sesdébuts : « EuraLille n’est pas assez dense aujourd’hui, on peut encore y construire 300 000 m2. Il faut construire EuraLille sur EuraLille ! »

Des territoires en réseau de connaissances

À l’origine du colloque “Lille Métropole, Laboratoire de renouveau urbain”, il y a la plate-forme d’observation des projets et stratégies urbaines(Popsu)4. Partenariat établi entre 7 villes financé par différents pouvoirs publics, cet observatoire a pour objet les projets et stratégiesd’aménagement dans le contexte de « la ville en train de se faire ». « Par cette approche, les études du Popsu mettent régulièrement enévidence les tensions entre passé, présent et futur », a relevé Robert Prost, son responsable scientifique. En complément à sa mission d’observation,le Popsu est chargé d’explorer le potentiel de recherche-action. « Et là, nous sommes en retard ; nous ne disposons pas des mêmes réseaux, des mêmesintérêts ni des mêmes grandeurs de financement que des secteurs tels que la chimie, la pharmacie ou le génie biologique », a regretté le responsablescientifique du Popsu.

Des chercheurs locaux, pour un savoir à construire

Le sujet, explicite dans les interventions liminaires, est resté présent en filigrane durant les trois tables rondes.

Dans son introduction à la journée, René Vandierendonck a notamment souhaité que les chercheurs et les universitaires soient encore plus en prise avec l’actionconcrète sur le terrain. Reformulé par Robert Prost, responsable scientifique du Popsu [voir encadré 2] l’enjeu apparaît moins instrumental. Pour ce dernier, «il s’agit non pas de protéger une discipline, d’appliquer une grille théorique à des situations observées de loin pour mieux conforter la théorie ; aucontraire, il s’agit d’interroger le savoir existant à partir des connaissances élaborées sur le terrain, avec les acteurs. D’oùl’intérêt d’équipes de recherche locales, capables à la fois d’avoir une épaisseur historique et de maîtriser la complexité sociale,culturelle et économique des jeux d’acteurs notamment, grâce à leur connaissance fi
ne de ceux-ci. » Un choix qui a permis au Popsu de produire des ouvragesconsacrés à chacune des villes partenaires et de mener un travail comparatif sur cinq thèmes transversaux : le logement, l’économie, la gouvernance, ledéveloppement durable et les formes urbaines.

Lille métropole sur elle-même

L’expérience lilloise de « ville en train de se faire » est relatée dans un ouvrage paru dans une collection éponyme en juillet dernier. À traversLille Métropole, laboratoire du renouveau urbain5, les auteurs retracent la rénovation urbaine dans laquelle sont engagées Lille mais aussi Roubaix et Tourcoing ainsique les communes adjacentes depuis une vingtaine d’années. Mettant l’accent sur le passage d’un urbanisme réglementaire à un urbanisme de projet quicommença à se matérialiser dans les années ’90, l’ouvrage montre comment la conurbation lilloise s’est renouvelée d’abord ens’appuyant sur des pôles d’excellence, mais aussi désormais en cherchant à « faire la ville sur la ville ». Tant Lille que Roubaix et Tourcoings’appuient sur cette dernière dynamique « même s’il aura fallu du temps pour que soient reconnus le patrimoine et la culture industriels comme points d’appuià la rénovation, à la requalification », a exposé Dominique Mons, enseignante-chercheuse à l’École nationale supérieured’architecture et de paysage de Lille (ENSAP).

L’ouvrage met en exergue certaines caractéristiques socio-politiques qui forgent l’originalité du mode de gouvernance de cette rénovation : une fortedensité d’acteurs politiques, techniques, universitaires, économiques, culturels… qui débordent de la Métropole ; une société civile active« qui a su trouver le chemin du contact avec les politiques pour mener des projets d’envergure, comme la candidature olympique ou la réalisation de capitale culturelle en 2004», a expliqué Didier Paris, enseignant-chercheur à l’université de Lille 1 ; un conseil de développement qui rassemble, depuis 2002 des représentants dela société civile et pèse de son influence dans les grandes orientations ; et, enfin, une attitude collective partagée par l’ensemble des acteurs, à mettre enrécit la mutation urbaine en cours.

Le livre trace également les perspectives d’avenir : confirmer le rayonnement européen de Lille tout en affirmant le caractère solidaire du développement de sonterritoire ; consolider la métropolisation en l’élargissant vers un bassin de vie plus large que l’actuel périmètre de LMCU.

Les « créatifs » : moteurs ou usurpateurs ?

Selon Gilles Crague, enseignant-chercheur à l’université Paris Est, le développement urbain trouve désormais une de ses explications dans l’émergenced’une « classe créative ». Le concept et la théorie qui l’accompagnent ont été forgés par Richard Florida, un sociologue et homme d’affairesaméricain. D’après ce dernier, la technologie (T) et le talent (T) sont des ingrédients de l’innovation. Mais les villes et territoires qui souhaitent sedévelopper doivent aussi désormais faire montre de tolérance (théorie des 3 T), en soignant la qualité de vie urbaine, afin d’attirer les personnes capablesd’articuler talent et technologie au service de l’innovation et du développement. Il ne s’agirait donc plus principalement d’attirer des entreprises nid’aménager des zonings ou de verser des subsides, mais d’attirer des individus appartenant à une nouvelle classe : les créatifs.

La plupart des intervenants à la suite de Gilles Crague ont tenté de montrer combien les projets d’aménagements qu’ils avaient menés rencontraient lathéorie de Florida. Malgré la tentation de justification, ils ont aussi mis en évidence des facteurs négligés par l’américain : importance desinvestissements publics, solidarité entre territoires, mise à disposition d’équipements pour des artisans…

La critique la plus cinglante de l’économie créative est venue d’un universitaire. Michel Lussault, président de l’université de Lyon qui y voit, aumieux, une imposture condescendante : « Il y a beaucoup d’expertise en circulation dans la société, pourquoi n’attribuer d’expertise décisive [dans lerenouveau urbain] qu’à une seule classe et la dénier aux autres ? » Poursuivant, il a mis en exergue la figure du migrant, à laquelle nous sommes tous de plus en plussouvent confrontés : « Ne nous renvoie-t-elle pas chacun à la nécessité de nous appuyer sur nos ressources, notre créativité, pour prendre notre placedans la ville ? » Or il est douteux que Florida ait eu à l’esprit ces catégories sociales au moment de formaliser sa théorie sur la mobilité des membres de la« creative class », a-t-il en substance et ironiquement conclu.

Wallonie & Bruxelles : pas de dense

En Région wallonne, point de ville “intense”. Mais des synonymes, comme “ville compacte” ou “ville dense”, sont au cœur des plans d’orientation tels que le Schéma dedéveloppement de l’espace régional (Sder) et le Schéma de développement de l’espace communautaire (Sdec, de dimension européenne) qui constituent desréférences quant aux grandes orientations du développement du territoire wallon. Dans la déclaration de politique régionale, l’Olivier s’entend pour(enfin ?) « reconstruire la ville sur la ville » soit « densifier au maximum les zones habitables en les développant dans et le plus près possible des centres devilles et de villages où les moyens de transport en commun sont disponibles ou disposant d’une bonne accessibilité. » La même intention est affichée au chapitrede l’actualisation du Sder.

On retrouve le même couple que dans la réflexion lilloise : densité d’habitat dans ou proche des centres et articulation à une desserte en transports en commun.Restent à imaginer les outils qui permettront d’y arriver. Au niveau de la Région, aucun seuil n’est déterminé. Seules certaines communes en ont établidans leur schéma de structure (indicatif). Par ailleurs, en Wallonie, « les grandes villes peinent à garder leur rôle polarisateur au profit du développement desvilles petites et moyennes ainsi que des zones périurbaines, explique-t-on au cabinet du ministre Philippe Henry6 (Écolo). Certes, il faut encourager la densification desgrands centres mais il convient également de tirer parti des nouveaux territoires en formation. La densification des espaces situés à “portée de vélo” des gares estun des plus grands enjeux. »

En Région bruxelloise, où certaines projections prévoient 1 200 000 habitants à l’horizon 2020, la question de la densité est plus cruciale. Un colloque ya fait écho il y a un an (cf. Alter Échos nº 239). Un consensus relativement large s’y dégageait en défaveur de nouvelles tours d’habitations auprofit d’une densification qualitative. « Le problème, c’est que les habitants réagissent souvent de façon très critique à tout nouveau projetdrainant un nombre significatif de nouveaux habitants dans leur environnement, explique Isabelle Pauthier, directrice de l’Arau7. Les autorités publiques devraient intensifierleurs efforts d’explication, de didactique, sur ce sujet ! » Il n’en reste pas moins qu’aucun seuil n’existe et que les débats, ici, portent sur unedensité en habitants, non pas en habitations, contrairement à Lille.

1. Lille métropole communauté urbaine :
– adresse : rue du Ballon, 1 BP 749 à F-59034 Lille Cedex, France
– tél : +33 (0)3 20 21 22 23
– site : www.lillemetropole.fr
2. Extrait du Registre aux délibérations du Conseil de la communauté urbaine de Lille métropole, réunion du Conseil du 26/06/2009.
3. Idem.
4. www.gip-epau.archi.fr/popsu
5. Lille Métropole, Laboratoire du renouveau urbain, sous la dir. de Didier Paris et Dominique Mons, Éd. Parenthèses, juillet 2009.
6. Cabinet Henry :
– adresse : rue des Brigades d’Irlande, 4 à 5100 Jambes
– tél. : 081 32 34 11.
7. Isabelle Pauthier :
– directrice de l’Arau,
– adresse : bd Adolphe Max, 55 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 219 33 45
– courriel : info@arau.org
– site : www.arau.org

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