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Regard critique · Justice sociale

Petite enfance / Jeunesse

L’hospitalisation sociale de bébés, encore et toujours

Des bébés hospitalisés par dizaines alors qu’ils ne sont pas malades. Le phénomène existe depuis des années. Il est le résultat d’une saturation généralisée du secteur de l’aide à la jeunesse. Des députés de la Fédération Wallonie-Bruxelles tentent d’attirer l’attention sur ces hospitalisations sociales.

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27-01-2016 Alter Échos n° 416

Des bébés hospitalisés par dizaines alors qu’ils ne sont pas malades. Le phénomène existe depuis des années. Il est le résultat d’une saturation généralisée du secteur de l’aide à la jeunesse. Des députés de la Fédération Wallonie-Bruxelles tentent d’attirer l’attention sur ces hospitalisations sociales.

Certains les appellent les «bébés parqués». Si le terme est brutal, il reflète une réalité mal connue en Belgique francophone. Celle de ces très jeunes enfants hospitalisés alors qu’ils ne sont pas malades. «C’est une situation inacceptable au XXIe siècle», s’exclame Véronique Salvi, députée cdH, qui a récemment déposé, avec trois de ses collègues, une proposition de résolution sur ce thème. L’élue carolo espère aujourd’hui susciter une «prise de conscience pour dégager des moyens suffisants et trouver des solutions innovantes».

Cela fait des années que le phénomène des bébés hospitalisés pour raisons non médicales existe. Ces enfants sont généralement en danger et suivis par les autorités de l’Aide à la jeunesse. Ils sont parfois hospitalisés parce qu’aucune institution adaptée n’a de place disponible.

« Nous sommes sans cesse interpellés par les hôpitaux. Mais nous sommes toujours complets », Alain Vogel, directeur de pouponnière

Dans d’autres cas, plus nombreux, des enfants sont d’abord hospitalisés pour raisons médicales – par exemple dans des cas de maltraitance – puis leur séjour s’éternise car, là encore, le manque de capacités d’accueil dans le secteur de l’aide à la jeunesse est criant.

Dans les deux cas, on peut parler d’hospitalisation sociale.

L’une des premières demandes de ces élus cdH est «d’objectiver» la situation. Il est vrai que les chiffres permettant de mieux cerner le phénomène se font rares. La précédente ministre de l’Aide à la jeunesse s’y était essayée. Évelyne Huytebroeck estimait que 80% des placements de bébés à l’hôpital n’excédaient pas trois mois et que 80% de ces hospitalisations étaient «justifiées pour des raisons de maltraitance».

Aujourd’hui, l’équipe de Rachid Madrane, avec l’aide de l’administration, s’essaye au même exercice. En 2014, 275 enfants de moins de 6 ans auraient fait l’objet d’une «mesure d’hospitalisation» prise par une autorité mandante de l’Aide à la jeunesse. Deux cent soixante-sept enfants auraient ainsi été hospitalisés durant les onze premiers mois de l’année 2015. Mais les chiffres sont encore «provisoires» et, surtout, n’aident pas à évaluer si ces hospitalisations étaient sociales ou médicales.

De plus, ils ne permettent pas de savoir si la présence en hôpital était due au manque de place dans des structures de l’Aide à la jeunesse ni de connaître leur durée exacte. Malgré ce manque de finesse des données, Alberto Mulas, du cabinet de Rachid Madrane, affirme que «même si le problème existe, il est moins prégnant que certains ne l’imaginent».

À Bruxelles et Charleroi, un problème criant

C’est surtout à Bruxelles, Charleroi et Mons que la situation est la plus problématique.

À Bruxelles, les acteurs de terrain tirent la sonnette d’alarme. Les services d’accueil spécialisés de la petite enfance (Saspe), mieux connus sous le nom de pouponnières, sont de bons baromètres de l’accueil de ces bébés en danger.

Car si les autorités mandantes placent des bébés à l’hôpital, c’est bien souvent parce que les Saspe, saturés, sont dans l’incapacité de les accueillir.

Alain Vogel est directeur du Saspe «Les Cerfs-volants». Il est catégorique: «Nous sommes sans cesse interpellés par les hôpitaux, plusieurs fois par semaine. Mais nous sommes toujours complets. Donc nous devons refuser d’accueillir ces bébés.»

 

Au quotidien, l’accueil d’enfants en bas âge en Saspe a changé ces dernières années. C’est ce dont témoigne Axel Geeraerts, directeur du Saspe Saint-Aubain à Habay-la-Neuve: «Le placement en Saspe est censé être un placement de court ou moyen terme le temps que l’enfant réintègre sa famille ou soit placé dans une institution ou dans une famille d’accueil. Vu l’absence de solutions en aval, les placements en Saspe sont de plus en plus longs.» Les retours en famille ne sont pas légion, les institutions de l’Aide à la jeunesse sont toutes bondées et les familles d’accueil manquent cruellement. Donc, s’il est impossible de libérer des places en Saspe, il est impossible pour les autorités mandantes de trouver des solutions pour faire sortir des enfants de l’hôpital.

Cette situation n’est pas sans danger pour les enfants. D’abord, l’hôpital est un lieu où il est possible d’attraper des maladies, comme le rappelle le juge de la jeunesse bruxellois Jean-François Velge. «De plus, ajoute-t-il, les hôpitaux n’ont pas le personnel nécessaire pour s’occuper et stimuler de manière adéquate des bébés et de jeunes enfants», ajoute celui-ci.

Le juge Jean-François Velge a bien conscience de l’ampleur du problème. «Des bébés placés à l’hôpital trop longtemps sans raison médicale, cela arrive souvent. C’est notre quotidien», lâche-t-il. Le juge décrit le déroulé habituel de ces placements. Une ordonnance prise pour 30 jours, en général dans l’hôpital dans lequel l’enfant se trouve. «Car il est souvent déjà hospitalisé, par exemple dans des cas de sevrage lié à la toxicomanie des parents ou dans des situations de maltraitance.» Puis le placement est prolongé lorsque les raisons médicales n’existent plus. «Les hôpitaux deviennent de plus en plus des centres d’accueil déguisés», regrette le juge. L’effet de saturation en chaîne joue à plein. Parfois, les services pédiatriques qui acceptent ces placements «sociaux» sont eux-mêmes débordés. «Alors le parquet va requérir les services d’un autre hôpital, ce que ces derniers n’apprécient pas trop», ajoute Jean-François Velge.

Une évaluation complète qui prend du temps

À Bruxelles, c’est surtout l’hôpital Saint-Pierre qui accueille des bébés dans le cadre de mandats de l’Aide à la jeunesse. À en croire des chiffres récoltés par l’administration, sur les 71 mesures de placement prises en 2014 à Bruxelles, 51 l’auraient été à l’hôpital Saint-Pierre.

« Des enfants sont hospitalisés car il n’y a pas de places libres pour eux dans d’autres institutions », Brigitte Vanthournout, chef de clinique de pédopsychiatrie au CHU Saint-Pierre

C’est le seul hôpital qui compte en son sein une équipe SOS-enfants. Cette dernière suit au quotidien les bébés placés. «Contrairement aux autres hôpitaux, nous avons des ressources professionnelles permettant aux enfants de supporter des hospitalisations longues, avec des éducateurs, assistants sociaux et psychologues», explique Brigitte Vanthournout, coordinatrice de l’équipe SOS-enfants-ULB et chef de clinique de pédopsychiatrie au CHU Saint-Pierre. Une partie de ces longues hospitalisations est voulue: «Nous souhaitons souvent hospitaliser plus longtemps ces enfants pour faire une évaluation complète de leurs psychotraumatismes, précise-t-elle. Cela implique une observation prolongée de l’enfant, de sa famille, de leurs ressources. Cela peut permettre d’éviter des placements prématurés.»

Cette réserve étant faite, Brigitte Vanthournout admet qu’en permanence «des enfants sont hospitalisés alors que leur bilan est terminé car il n’y a pas de places libres pour eux dans d’autres institutions».

Pour ces enfants, différentes solutions sont évoquées. Davantage de places en Sas
pe. Davantage de prises en charge dans des services thérapeutiques spécialisés dans la petite enfance. Création de crèches d’urgence ouvertes 24 heures sur 24. Lever les verrous qui découragent des parents de devenir familles d’accueil.

Côté ministre de l’Aide à la jeunesse, on envisage la création de 45 places à Charleroi, Bruxelles, Liège, réservées à ces enfants. Mais rien n’est fait. Car en ce domaine, le débat se répète mais la situation, elle, est inchangée.

«L’hospitalisation sociale d’enfants continue», Alter Échos n°342, juillet 2012, Cédric Vallet

 

 

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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