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Les migrants maintiennent l’« Espagne vide » en vie, mais pour combien de temps ?

Les migrants sont aujourd’hui l’oxygène qui maintient en vie l’«Espagne vide», nom donné aux zones rurales espagnoles dépeuplées et défavorisées. Mais il n’y a aucune garantie d’avenir pour les villages désertés…

Samira Bendadi - MO* 17-02-2022 Alter Échos n° 501
© Iratxe Álvarez, pour MO Magazine

Ils travaillent comme bergers, ouvriers du bâtiment ou dans le secteur minier. Ils nettoient les places, s’occupent des personnes âgées et donnent, avec leurs enfants, de la vie aux villages. Les migrants sont aujourd’hui l’oxygène qui maintient en vie l’« Espagne vide », nom donné aux zones rurales espagnoles dépeuplées et défavorisées. Mais il n’y a aucune garantie d’avenir pour les villages désertés. Un manque d’infrastructures suffisantes et de volonté politique empêche de renverser la tendance à la dépopulation. Après les manifestations et les élections de 2019, des promesses ont été faites, mais, sur le terrain, la situation n’a pas changé. Seuls les nouveaux arrivants semblent trouver le chemin de l’Espagne rurale.

La journaliste de MO* Samira Bendadi s’est rendue dans les villages les plus reculés pour les rencontrer. 

Un reportage issu du magazine néerlandophone MO* Magazine – Mondiaal Nieuws publié le 6 décembre 2021, à retrouver en intégralité en français sur www.alterechos.be et dans sa version originale sur www.mo.be

Traduction : Manon Legrand

« Quand je suis arrivée au village avec mes quatre enfants, il y a eu une fête, raconte Rachida. Les gens étaient très heureux de voir des enfants se promener ici. Et quand j’ai vu combien mes enfants étaient heureux ici, j’ai pensé : c’est ici que je dois être. »

Rachida est la première femme marocaine venue vivre à Tartanedo, un village de la municipalité de Molina d’Aragón, situé dans la province de Guadalajara, à environ 200 kilomètres au nord-est de Madrid. C’était il y a douze ans, un an après que son mari eut déjà commencé à travailler comme berger dans le village. Deux ans plus tard, une cousine a suivi avec ses trois enfants. Les Marocains de la région de Molina d’Aragón viennent presque tous de la région de Larache, au nord-ouest du Maroc.

Les nouveaux habitants de l’Espagne rurale au cours des 20 dernières années sont des migrants originaires d’Europe de l’Est, d’Afrique du Nord et d’Amérique du Sud. Dans de nombreux cas, il s’agit de personnes qui sont entrées dans le pays avec un visa touristique ou de manière clandestine.

Tartanedo n’est pas un grand village, mais il a fallu du temps pour trouver la maison où habite Rachida. Impossible de demander son chemin aux voisins, car il n’y a pas âme qui vive dans les rues. Tartanedo est l’un des villages les moins peuplés de la région. « Environ 8.000 personnes vivent à Molina d’Aragón, explique Marta Tercero, de l’ONG Fundación Cepaim, qui s’engage en faveur de l’intégration des migrants et des personnes en situation de vulnérabilité, en mettant l’accent sur les zones rurales. Dans cette région, il y a 78 villages et 46 petites entités. La majorité des habitants, un peu plus de 3.000 personnes, vivent à Molina même. Suit la municipalité de Corduente, avec 339 habitants recensés. Vous pouvez imaginer à quel point le reste de la région est faiblement peuplé. »

« Il existe également une différence entre le nombre d’habitants enregistrés et les personnes qui vivent réellement dans la municipalité », souligne-t-elle. Selon le recensement municipal de 2021, 173 personnes vivraient à Tartanedo. Mais, d’après Rabia, la fille de Rachida, âgée de 20 ans, le village ne compte pas plus de 35 habitants, y compris les 10 résidents de la maison de retraite.

Tartanedo est donc l’incarnation de ce que l’on appelle l’« Espagne vide ». Malgré le fait qu’il y ait à nouveau des enfants dans le village, il n’y a pas d’école. Une camionnette les emmène tous les jours dans une école à Molina d’Aragón. Un berger gagne ici un peu moins de 1.000 euros par mois. Le logement est gratuit et l’électricité est payée par l’employeur. Les soins de santé et l’éducation sont de qualité, même s’ils sont éloignés, et c’est ce qui compte pour les femmes qui n’envisagent pas de déménager.

Le village : entre attraction et malédiction

Les nouveaux habitants de l’Espagne rurale au cours des 20 dernières années sont des migrants originaires d’Europe de l’Est, d’Afrique du Nord et d’Amérique du Sud. Dans de nombreux cas, il s’agit de personnes qui sont entrées dans le pays avec un visa touristique ou de manière clandestine. Ils ont d’abord débarqué dans une ville où ils n’ont pas trouvé de travail, ou ont été exploités avant d’arriver dans les zones rurales parce qu’un membre de leur famille ou une connaissance leur fournit du travail.

Sabin, par exemple, un Roumain de 44 ans, est arrivé en Espagne en 2002. Il a d’abord atterri à Alcalá de Henares, une municipalité située à 35 kilomètres au-dessus de Madrid, où il a travaillé pendant trois mois comme ouvrier du bâtiment. « Nous savions que nous serions payés le samedi, mais nous ne savions jamais quel samedi », sourit-il. Sabin a fini par ne pas être payé du tout. C’est la raison pour laquelle il s’est installé à Fuentelsaz, un village de la région de Molina d’Aragón.

Depuis, Sabin a sa propre entreprise de construction et il ne manque pas de commandes. « Il n’y a pas de bons entrepreneurs ici », dit-il avec une pointe de fierté. Certaines personnes attendent même deux ou trois ans pour faire effectuer une rénovation par ses soins. Les clients qui ne viennent dans la région que pendant les vacances lui confient les clés de leur maison, afin qu’il puisse décider quand commencer les travaux.

Il existe de nombreuses maisons de vacances dans la région de Molina d’Aragón. Et cela expliquerait, du moins en partie, pourquoi il y a une si grande différence entre le nombre d’habitants enregistrés et le nombre d’habitants réels des villages. « Dans le village de Peralejos de las Truchas, à 35 minutes de route de Molina d’Aragón, vivent environ 75 personnes. En été, ce nombre peut atteindre 100 », explique Nabila (31 ans), assistante administrative du village.

« Les Colombiennes ont été les premières à venir ici pour travailler comme prostituées. Certaines d’entre elles ont épousé des clients. Il s’est ensuivi une migration de femmes qui sont venues s’occuper des personnes âgées. » Carmen Ruiz

Le père de Nabila a également émigré en Espagne il y a 20 ans. Dans son village de Larache, il était pêcheur. « Un jour, il a décidé de ‘brûler’ (mot utilisé en arabe marocain pour désigner la migration clandestine, NDLR) la frontière pour l’Espagne », dit sa fille. Après trois ans de résidence et un contrat de travail en Espagne, le père a pu être régularisé. Nabila avait 17 ans lorsqu’elle a été la première des enfants à vivre avec son père. Sa sœur aînée a suivi plus tard. Ce n’est que cinq ans plus tard que la mère et la plus jeune sœur les ont rejoints.

Les deux sœurs sont mariées et ont trois enfants chacune. Grâce à leur présence, la seule école du village est restée ouverte. Mais pour combien de temps encore ? Dans deux ans, l’aîné entrera à l’école secondaire. Nabila a un enfant en bas âge et elle ne veut pas penser à la fermeture de l’école. Quitter le village n’est pas une option pour elle. Il y a un bus scolaire qui va à Molina d’Aragón, mais il passe d’abord par d’autres villages pour y prendre les enfants. Elle pense que c’est trop lourd pour les petits. Lamia ajoute : « Le plus gros problème ici, c’est qu’il n’y a pas de transports publics. Sans voiture, vous êtes coincé. »

Exploitation

En plein centre de Molina, une jeune femme est assise sur un banc avec une dame âgée, profitant des rayons du soleil. Colombienne, elle vit dans la municipalité depuis 20 ans et appartient à la première génération de femmes colombiennes venues dans cette région. Comme nombre d’entre elles, elle a été piégée dans la prostitution. Entre-temps, elle a réussi à s’échapper, a été régularisée et fait partie de la centaine de femmes sud-américaines qui s’occupent des personnes âgées à Molina d’Aragón et dans les villages environnants. « Un nombre en réalité bien plus élevé », affirme Carmen Ruiz, avocate au Cepaim. « Les Colombiennes ont été les premières à venir ici pour travailler comme prostituées. Certaines d’entre elles ont épousé des clients. Il s’est ensuivi une migration de femmes qui sont venues s’occuper des personnes âgées. Ces femmes ne viennent pas seulement de Colombie, mais aussi du Venezuela, de Cuba, du Costa Rica, de la République dominicaine… » Si certaines ont pu obtenir un permis de séjour, d’autres travaillent dans l’ombre, sans permis, et ne sortent pas beaucoup. Parfois, elles sont même enfermées.

Le Cepaim leur offre une assistance juridique. « Les femmes sans papiers n’ont aucun droit, bien qu’elles puissent aller chez le médecin gratuitement. Elles vivent avec leurs employeurs et peuvent donc être mobilisées jour et nuit. Nous essayons d’aider en jouant le rôle de médiateur avec leurs employeurs. Nous informons les femmes sur des choses comme le salaire minimum, mais il n’y a aucune garantie qu’elles l’obtiennent réellement », poursuit Carmen Ruiz.

Un autre défi consiste à élaborer un statut décent pour ces femmes. Ces dernières années, le gouvernement a pris des mesures en ce sens. Mais l’aide aux personnes âgées, lorsqu’elle est fournie à domicile, n’est toujours pas reconnue comme un emploi à part entière. Pourtant, il existe un besoin de soins à domicile, c’est un secteur en pénurie. « Trop peu d’attention est accordée à ce sujet, souligne Carmen Ruiz. Cela devrait être une priorité, afin que nous puissions faire venir les gens ici légalement. La région de Castilla-La Mancha refuse de mettre l’infirmière à domicile sur sa liste des professions en pénurie. »

Les habitants des zones rurales entrevoient un avenir sombre. L’agriculture n’est pas très rentable : les coûts augmentent mais les revenus restent stables. Le tourisme reste très limité dans la région. Les personnes ayant un niveau d’éducation élevé vont travailler ailleurs parce qu’il n’y a pas d’emplois. Tout est en train de mourir lentement ici.

L’Espagne vide donne des voix

Le terme España Vacía, Espagne vide, a été inventé en 2016 par le journaliste et écrivain Sergio del Molino pour attirer l’attention sur la négligence et le dépeuplement de l’Espagne rurale.

La question a été dénoncée il y a 20 ans mais n’a fait l’objet d’une plus grande attention qu’en 2019, lorsqu’un collectif de 85 organisations a organisé à Madrid « la révolte de l’Espagne vide » pour réclamer une attention pour les zones rurales.

Les élections de novembre 2021 ont même vu la participation d’un groupe politique qui avait fait de la dépopulation son fer de lance : Teruel existe. Teruel est l’une des régions les moins densément peuplées d’Espagne. Le groupe a réussi à obtenir un siège au parlement.

En mars 2021, le gouvernement a promis 10 milliards d’euros pour développer les zones rurales et éviter le dépeuplement. Mais cela ne suffira pas, tant s’en faut. Pour un parti comme Teruel existe, il s’agit d’une lutte entre l’Espagne rurale et urbaine, les zones rurales étant utilisées pour servir les zones plus développées.

Le scrutin régional en Castille-Léon, qui s’est tenu le 13 février dernier, a marqué une nouvelle victoire pour le mouvement puisqu’il a vu le parti citoyen Soria ¡A ! (« Soria maintenant ! ») remporter trois sièges au Parlement.

 

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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