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Edito
Sur Facebook, un tas d'acteurs et actrices du monde culturel ont recouvert leur photo à 60 % pour symboliser les coupes budgétaires de 60 % décidées par le gouvernement flamand. © Kaai Theater

Le retour du primitif flamand

Alter Échos n° 478 25 novembre 2019 Pierre Jassogne

La caricature a fait le tour des réseaux sociaux : – « Papa, c’est quoi les primitifs flamands ? »« Des gens qui économisent sur la culture, chérie. » C’est que la nouvelle a fait l’effet d’une bombe, le gouvernement de Jan Jambon (N-VA) compte baisser, dès janvier 2020, le financement accordé à la culture. Les subsides fonctionnels d’institutions comme l’AB seront rabotés de 6 %. Ceux octroyés aux projets culturels chuteront, eux, de 60 %. Une baisse drastique qui provoque des réactions indignées de nombreux représentants du secteur.

« Nous étions déjà ratissés jusqu’aux os. Ce qui nous reste désormais sont des os brisés », indiquait le directeur du KVS, Michael De Cock sur les ondes. « Cela va par ailleurs à l’encontre de l’esprit de l’accord gouvernemental qui parle d’excellence. Venant d’un parti nationaliste qui mise sur l’identité, c’est vraiment incompréhensible. »

« Il y a une certaine méfiance sur ce que l’on fait ou ce que font certains artistes. Ce n’est pas une bonne chose. Les arts doivent être libres. »

D’autant plus incompréhensible que le mouvement flamand a toujours misé sur la culture pour s’émanciper d’une Belgique francophone et bourgeoise. Et la N-VA de Bart De Wever continue cette œuvre à coups de lutte identitaire revancharde. L’accord de gouvernement flamand ne dit pas autre chose : « La Flandre ne pourra briller que si sa culture rayonne. Les maîtres flamands – du passé et d’aujourd’hui, et dans toutes les directions artistiques – doivent devenir la vitrine de la grandeur de la Flandre. » L’emprise de la N-VA se veut très forte sur le secteur artistique. Comme le relevait le directeur du KVS : « Il y a une certaine méfiance sur ce que l’on fait ou ce que font certains artistes. Ce n’est pas une bonne chose. Les arts doivent être libres. » C’est que l’autonomie des acteurs culturels est la première victime de cette mainmise de la N-VA : leurs aspirations doivent être étouffées, modifiées et dirigées pour correspondre au canon nationaliste. Avant même l’annonce de ces coupes budgétaires, les institutions bruxelloises avaient déjà été poussées dans une impasse pendant qu’on tentait de mettre les institutions flamandes sont sous contrôle direct, notamment à Anvers. Au MHKA, le musée des arts contemporains, les anciens chefs de cabinet de Jan Jambon y ont trouvé leur place, par exemple.

Mais il ne faudrait pas avoir les yeux braqués sur Anvers ni que le lion flamand cache la forêt francophone comme on le lira dans ce numéro au sujet de PointCulture. L’accès des citoyens à la culture sur l’ensemble du territoire francophone est crucial bien qu’inégal. En 2018, la Fédération Wallonie-Bruxelles octroyait une subvention moyenne par habitant de 80 €1. Or, entre la Wallonie et Bruxelles, cette subvention passe de 57 € à 154 € par habitant. Du simple au triple. Dans le Hainaut ou le Luxembourg, ce montant n’atteint même pas 50 € alors que tout le monde s’accorde sur l’importance de cet accès pour les citoyens et sur l’apport de la culture dans le développement d’un territoire.

Il ne faudrait pas que le lion flamand cache la forêt francophone. L’accès des citoyens à la culture sur l’ensemble du territoire francophone est crucial bien qu’inégal.

Une tribune2 signée par Françoise Tulkens, ancienne juge, ou par Bernard Foccroulle, ancien directeur de la Monnaie, en appelait à la création d’une politique générale, où la culture aurait toute sa place. Seule manière d’annoncer, selon eux, une nouvelle époque de la démocratie. « Nous sommes à la recherche d’un ‘paradigme’, d’une représentation commune de ce qui nous permettrait de faire société à travers débats et conflits, négociations et arbitrages, sans violence. » Et le paradigme qui s’annonce depuis une cinquantaine d’années serait de nature culturelle, à leurs yeux. « Au-delà, comme en travers de la question du pouvoir politique, de la question de la distribution sociale des richesses économiques, c’est la question du sens du développement, du sens de la vie sociale, qui serait centrale. Cette question est profondément de nature culturelle et doit être mise au travail par des démarches, méthodes et pratiques culturelles, écrivaient-ils. Construire ce questionnement suppose massivement une nouvelle époque des droits humains, en l’occurrence celle des droits culturels. » Face au repli identitaire et à la fatigue démocratique, investir dans ces droits culturels est plus essentiel que jamais. À Ostende, et comme partout.

 

(1) « Focus Culture : Les faits et tendances du secteur culturel en 2018 », p.122.
(2) La Libre Belgique, « Déployons les droits culturels pour répondre à la fatigue démocratique », 12/11/2019.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas dans ce métier, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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