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L'actualité sociale avec le décodeur

Social Bistrot

« Le grand Autre » est polyglotte. Il habite à Forest.

À mi-chemin entre la place de Rochefort, en contrebas du parc de Forest et du Wiels – centre d’art –, trottoir de droite, surgit tout à coup une grande baie vitrée encore décorée par l’esprit de Noël. C’est le Bar à Nelson, un café de quartier international. Carrelage en damier, banquettes en Skaï, boiseries, un comptoir central et des machines à sousous pour les solitaires. Sans oublier l’écran plat où défileront des clips kitsch à souhait des années 80-90 qui serviront de toile sonore à cette nouvelle immersion en terre inconnue.

© Lucie Castel

À mi-chemin entre la place de Rochefort, en contrebas du parc de Forest et du Wiels – centre d’art –, trottoir de droite, surgit tout à coup une grande baie vitrée encore décorée par l’esprit de Noël. C’est le Bar à Nelson, un café de quartier international. Carrelage en damier, banquettes en Skaï, boiseries, un comptoir central et des machines à sousous pour les solitaires. Sans oublier l’écran plat où défileront des clips kitsch à souhait des années 80-90 qui serviront de toile sonore à cette nouvelle immersion en terre inconnue.

17 h, c’est pas la folie à London, mais y a de la vie tout de même. Derrière moi, un homme très concentré est manifestement venu terminer un travail de haute importance sur son ordinateur portable. Coupé du reste du monde, il gardera la même position une heure durant : performance de haute volée.

Au bar, ça s’agite. Une dame perchée sur des talons, élégante, silhouette longiligne et prestance élastique fait l’animation au bar. Elle se présente à la serveuse en poste et lui serre la main : « Enchantée, je m’appelle S. »

Toujours au bar, un homme dégarni du haut et poilu de la mâchoire prépare activement sa sortie de Belgique au téléphone : « Allô, dis, je dois être à 7 h 15 à l’aéroport. Donc si tu passes vers 6 h 40 à la maison est-ce que ça va pour toi ? »

« J’ai survécu à la nouvelle année, mais toi aussi je vois. On était bien avec nos vêtements excentriques ! » C’est S., la dame du bar, qui parle au voisin. Plus loin, elle rassure son interlocuteur :

– « J’évite de multiplier les partenaires. »
– « Bah, des enfants, tu peux en faire sans être mariée. »
– « Comme je gagne pas un rond, c’est un peu compliqué. »

La dame semble tanguer au bar. Elle ondule au rythme de la musique face à deux jeunes hommes, un barbu à lunettes qui ne moufte pas et un joyeux brun bouclé. Elle nous repère, enfin elle repère Lucie et s’exclame : « Parfois je dessine aussi ! »

Lucie est occupée à l’esquisser. Comme elle montre à S. que ce n’est qu’un début, celle-ci rétorque : « De toute façon, je bouge tellement que vous finirez par tout comprendre. » Elle nous explique être psychologue clinicienne. Surdiplômée, il lui est difficile de trouver du travail en Belgique, mais elle a roulé sa bosse à Lisbonne, à Madrid et à Barcelone. « Le langage est différent là-bas. C’est pour ça que je sociabilise plus avec les hommes du Sud… »
Et ça marche, l’homme à barbe et à lunettes avec lequel elle converse en portugais depuis notre arrivée au bar croise les bras en nous jetant un regard dépité.

– « Toi, tu comprends l’italien ? »
– « Un petit peu. »
– « Moi, je connais un peu d’italien, de roumain et de polonais. »

Variétoche et lacanisme

Un groupe de cinq hommes épluche les propositions culinaires imprimées de nous ne savons quel magazine.
– « À la bruxelloise ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ‘à la bruxelloise’ ? »
– « Ben, c’est marqué là, lardon, champignons et bière. »
– « Ben, c’est la saison quoi. »
Eh oui, amis lecteurs, la saison des moules est officiellement (r)ouverte.

La dame psychologue clinicienne plie les genoux pour se mettre pile à la hauteur de l’homme à lunettes qu’elle embrasse chastement du bout des lèvres.

Un homme à doudoune entre dans le bar tamisé incognito avec ses lunettes de soleil.

Sur l’écran plat, un clip me bouleverse les mirettes : Terence Trent d’Arby, sorte de minet métisse qui se réveille tout seul dans son lit à torse-poil avec un mot d’adieu de sa dulcinée enroulé format parchemin et noué avec un ruban à côté de lui, l’angoisse totale. Projetée sur le mur de sa chambre, une vidéo de ladite dulcinée qui se triture le cuir chevelu en se mordillant les lèvres. Dur.

© Lucie Castel

La démarche féline, S. fait un play-back approximatif du morceau en s’avançant vers ses deux camarades de jeu du bar. Elle observe Lucie d’un œil amusé en flexion assise sur son tabouret. Là, elle continue la conversation en quasi grand écart facial.

Elle décide de régler son ardoise. Est-ce le signal du départ ?
Le gars qui est censé l’escorter ce n’est pas clair ne sait pas ce qu’il veut boire. Il fait une espèce de danse du pied en rond, tel un boxeur, et jette sa carte bancaire sur le bar.
« Je ne sais pas moi, choisis », qu’il dit à la serveuse.

– « Tu vas au magasin ? »
– « Et toi, tu vas faire quoi ? »
– « Et toi, tu te barres, toi ? T’es un asocial. »
– « Faut pas partir là, et ton ami ? C’est quoi votre relation ? »
– « C’est chacun pour soi. »

Pendant ce temps-là, Shakira se dandine à l’écran couverte de cirage. Puis elle rampe sur une table en faisant des abdos jambes écartées. Quelle souplesse !

Instant séduction au bar en parallèle :
« On va aller manger ensemble. Je te donnerai à manger et à boire, t’inquiète, c’est déjà pas mal. »
Quel suspense ! Les deux jeunes hommes vont-ils finir par l’accompagner ?

Nouvelle foule qui s’agglutine auprès de notre star de l’illustration Lucie.
– « D’où venez-vous ? »
– « De France, près de Bordeaux. »
– « J’ai beaucoup de locataires de Bordeaux. »

« Oui, monsieur monte des échafaudages pour grimper au septième ciel. Il est multimillionnaire », nous dit S., qui approfondit avec nous son attrait pour le lieu. Elle habite le quartier depuis 20 ans. Elle vient ici depuis cinq ans. Pourquoi ? « Humainement, c’est la base. Je viens ici chercher des contacts sociaux. C’est un bar d’habitués. C’est multiculturel. Il y a un noyau assez fort pour que les gens de passage s’y greffent. Vendredi, c’est karaoké. Samedi, ça danse. Il faut juste connaître les codes. »
Quels codes ? « Le premier, c’est de se dire bonjour. Ça incarne les gens. On est des êtres socialisants, grégaires. »

La serveuse demande à Lucie de faire un portrait de sa fille sur la base d’une photo dans son smartphone. Elle s’appelle Melissa, c’est un bébé de 8 mois sur la photo. Peut-être pourrions-nous proposer une permanence social-bistrot dans un lieu, un rendez-vous où Lucie dessinerait et où j’écrirais à la demande ?

La dame poursuit : « Je suis une fille d’immigrés. On est tous des voyageurs. Ici, il y a des gens de partout. Et ça leur donne du réconfort par rapport à ce qui se passe dans le monde. Ça amène la paix. Par rapport à tous ces politiciens qui se croient dans une cour de récréation. »

Apparition dans le poste de George Michael période Wham !, mèche aérodynamique, balayage effet soleil et déhanché moulé dans un jean très slim avant l’heure.
Lucie s’est fait happer par notre amie clinicienne. Quel succès. Malheureusement pour ses groupies, elle doit filer, mais la dame se rabat sur moi et m’offre la conclusion rêvée de cet épisode nelsonien du Social Bistrot.

« Journaliste et psychologue, je crois que c’est le même travail. C’est interpeller les gens : qu’est-ce qui se passe pour vous en tant qu’humains ? Qu’est-ce qui vous plaît ? Qu’est-ce qui vous déplaît ? Lacan disait : on ne peut naître à soi-même qu’à travers la rencontre avec l’autre, le grand Autre. On se construit en tant que personnalité à travers la rencontre avec l’autre. Les gens, dans un instinct de survie, se socialisent dans les cafés, à la rencontre des autres, dans la discussion avec eux. S’ils se souviennent de ce qui se dit. Mais ici, en règle générale, les gens s’en souviennent », conclut-elle d’un air mutin.

Marie-Eve Merckx

Marie-Eve Merckx

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