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Le matsutake, dont le « parfum évoque la tristesse perceptible après un été fécond, mais signale aussi l’intensité aiguë et la sensibilité accrue de l’automne », est ce champignon sauvage si apprécié des gourmets japonais. Le matsutake, Anna Lowenhaupt Tsing, anthropologue à l’Université de Californie, a choisi d’en suivre la trace. Et « quand on collecte des champignons, un seul n’est pas suffisant, dit-elle. Trouver le premier m’encourage à en trouver plus ». La récolte d’Anna Tsing est féconde : un bouquet de récits aux protagonistes humains et non humains, qui ne cessent de s’enchevêtrer à la marge d’un monde censé avancer selon le sacro-saint principe du progrès. Car les matsutakes révèlent les fêlures à l’œuvre dans notre économie globalisée.

Devenu rare au Japon où il est toujours considéré comme un don (« Les personnes qui achètent les matsutakes sont presque toujours en train de penser aux relations à nouer »), le champignon est l’objet d’un commerce international entre les États-Unis et le Japon. Les mycètes, comme les travailleurs auxquels ils procurent un moyen de survie, évoluent dans « des mondes en ruine ». Les premiers émergent dans des forêts aux écosystèmes perturbés par les humains. Les seconds appartiennent à des minorités déplacées et sans attache : anciens vétérans du Vietnam, Latinos sans papiers, Indiens d’Amérique, mais surtout réfugiés asiatiques (Mien, Hmong, Lao, Khmers) qui, sans salaire ni statut social, sillonnent les forêts de l’Oregon à l’affût du fongus.

Les mycètes, comme les travailleurs auxquels ils procurent un moyen de survie, évoluent dans « des mondes en ruine ».

En bordure de forêt, des campements ont poussé. Ils évoquent l’atmosphère des villages des montagnes d’Asie du Sud-Est. C’est ici que se négocie la vente du champignon auprès d’acheteurs qui l’achemineront chez des grossistes avant d’être exporté. Son prix ? Il a varié de 2 à 60 dollars la livre entre 2004 et 2008 ; il peut évoluer considérablement au cours d’une même nuit. Car ce ne sont pas seulement des champignons et de l’argent que les cueilleurs et les acheteurs s’échangent. Ce qu’ils « produisent de manière spectaculaire, c’est leur liberté […] ». La liberté d’échapper aux flash-back de la guerre du Vietnam ; aux souvenirs tragiques de déplacements liés aux guerres d’Indochine ; celle de se dérober au travail, voire à un certain sens de la propriété puisque les cueilleurs agissent comme si la forêt était un vaste bien commun. Une liberté précaire et échappant à toute rationalisation.

Dans cet ouvrage, Anna Tsing revisite la notion de précarité. Souvent conçues comme une simple « mise hors circuit », « ces manières de vivre, négligées parce qu’elles n’appartiennent pas à la marche du progrès » sont pourtant des moyens d’existence qui « fabriquent eux aussi le monde et nous montrent comment regarder autour de nous plutôt qu’en avant ». La précarité est ici pensée comme une impossibilité de planifier. Mais « elle stimule aussi l’art de faire attention, parce qu’il faut faire avec ce qu’il y a ». Elle nécessite de « faire appel à tous ses sens, même si cela signifie tâtonner la terre ». Anna Tsing a tâtonné la terre, elle aussi, pour nous dépeindre ce singulier tableau du capitalisme, ses impacts sociaux et écologiques, et les formes de survie qui y prolifèrent.

Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, août 2017, Les Empêcheurs de tourner en rond/La Découverte, 413 p., 23,5 euros.

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice Focales, journaliste (social, santé, logement)

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