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Culture
Illustration : Anne-Gaëlle Amiot

La tyrannie de l’intelligence artificielle

Alter Échos n° 481 26 février 2020 Pierre Jassogne

Promesse d’un bonheur ou menace susceptible de mettre fin à l’humanité, les algorithmes sont partout. Ils s’emparent de secteurs clés de nos sociétés comme de nos vies intimes.

Dans son dernier livre, La Tyrannie des algorithmes, le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag s’inquiète de l’évolution de notre vie collective insidieusement prise en charge par les machines, que ce soit à travers des logiciels de surveillance couplés à des caméras, la justice prédictive ou le suivi marketing de nos moindres faits et gestes pour élaborer des prédictions d’achat… Si l’intelligence artificielle (IA) permet de faciliter le travail dans de nombreuses professions, c’est souvent aussi au prix de la réduction d’une personne à une somme de microdonnées et à un profil digital bien éloigné de l’être humain avec sa part d’imprévisible et de liberté.

Derrière ce constat se pose la question centrale de la singularité du vivant, de l’humain face à une déresponsabilisation de plus en plus grande de nos existences comme de nos sociétés à l’intelligence artificielle. Pour Benasayag, si on n’est pas capable de contrôler notre utilisation de ces programmes, nous risquons d’être réduits non plus à exister, mais à fonctionner comme des machines, c’est-à-dire à être dans la pure efficience et la performance. Or, rappelle le psychanalyste, la vie humaine n’est pas gérée par la « rationalité calculante » d’un algorithme. L’être humain ne peut pas fonctionner comme une machine, ce que le monde des algorithmes ignore. Si la machine dépasse l’humain en matière de capacité calculatoire, elle est bien incapable de donner une signification à ses propres calculs.

Dévirtualiser la vie sociale et individuelle

Selon lui, la violence de la digitalisation réside aussi dans la négation de toutes formes d’altérités et d’identités singulières. Un véritable péril, notamment pour la démocratie que Benasayag synthétise comme l’existence de la tolérance et de la conflictualité. Il prévient : si nous continuons à obéir aux diktats du big data, on risque d’assister à un attentat à la démocratie. Tôt ou tard, prévient-il, les machines risquent de nous coloniser, si on les utilise mal, avec des conséquences désastreuses pour nos libertés. Un risque d’autant plus fort, rappelle Miguel Benasayag, que nous sommes entrés dans l’ère de la gouvernementalité algorithmique, où les dirigeants ont sciemment délégué leur prise de décision à l’IA, en déterminant des orientations sociales invivables : une usine, un hôpital ou une ligne de chemin de fer se doivent d’être fermés puisque l’algorithme a analysé sa non-rentabilité… « Aujourd’hui, les États font de la gestion, et non de la politique », résume Benasayag.

« Bref, l’époque nous convoque aujourd’hui à penser non pas comment survivre, mais comment vivre dans l’immanence, seul lieu de la transcendance. »

Comment dès lors parler encore de démocratie ? Comment aussi organiser une action collective face à un pouvoir qui s’appuie sur l’infaillibilité supposée de la machine ? « Nous traversons une époque obscure : le fascisme classique côtoie des retours totalitaires théocratiques, ainsi que la gestion disciplinaire du vivant au moyen de l’IA, qui dévitalise les citoyens. La déconstruction de l’écosystème, les menaces mettant en péril les modes de vie possibles sur notre planète sont bien réelles. […] La question est désormais de comprendre comment penser et agir dans la complexité, ce qui revient à s’interroger sur qui ou quoi on peut agir. Être de gauche aujourd’hui, être libertaire, cela implique de se confronter à cette question. Mais assumer cette question passe surtout par l’urgence de développer une myriade d’agirs sans en attendre les résultats », conclut-il, en estimant que seuls des petits groupes de résistance – associations d’aide aux migrants ou aux SDF, dans des ZAD, décidant d’agir ici et maintenant, pourront déjouer la tyrannie des algorithmes, en dévirtualisant la vie sociale et individuelle. « Bref, l’époque nous convoque aujourd’hui à penser non pas comment survivre, mais comment vivre dans l’immanence, seul lieu de la transcendance. »

 

La Tyrannie des algorithmes, Miguel Benasayag, Textuel, 2019, 17 euros.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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