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Art et social
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Quand Marlon Brando était un prolétaire individualiste

Alter Échos n° 470 29 janvier 2019 Julien Winkel

Sorti en 1954, le film « On the Waterfront » – « Sur les quais » en français – d’Elia Kazan charriait des thèmes sociaux : individualisme, misère, atomisation des travailleurs. Tout en regardant la gueule d’ange de Marlon Brando s’agiter sur l’écran, un constat s’impose : les enjeux portés par le film sont toujours au-devant la scène.

« Je ne crois qu’à une chose : c’est chacun pour soi. C’est comme ça qu’on surnage. Faut être du côté du fric si on veut s’en sortir, s’en palper un peu du bout des doigts. » Attablé dans un bouge new-yorkais, Terry Malloy (Marlon Brando) fait la leçon à la jeune Edie Doyle (Eva Marie Saint), deux verres de bière posés devant eux. La scène est déchirante. Terry Malloy, malgré ses bravades individualistes, se décompose à vue d’œil. Une minute plus tard, il n’en mène d’ailleurs plus large. « J’aimerais vous aider, mais il n’y a rien que je puisse faire », lâche-t-il d’un air désespéré au visage de la jeune femme.

Terry Malloy ment. Voilà 40 minutes que le film On the Waterfont a débuté et ce personnage de docker est compromis avec son syndicat, infiltré par la mafia. Terry Malloy a attiré Joey, le frère d’Edie, sur les toits des immeubles minables du coin avant que celui-ci ne soit poussé dans le vide. Joey allait révéler le business complice de la mafia et du syndicat. Terry ne savait pas que Joey serait assassiné. Il n’est pas complice. Il pourrait tout avouer. Mais il ne le fait pas. Pourquoi ? Parce que le patron du syndicat, Johnny Friendly (Lee J. Cobb), le « tient ». Ancien boxeur, Terry Malloy s’était couché lors de l’un de ses combats pour que Friendly et ses acolytes fassent une plus-value sur leur mise.

« Aujourd’hui, à la place du contremaître, c’est un algorithme qui distribue le travail. » Olivier Valentin, CGSLB.

Sa carrière s’en est trouvé brisée et depuis lors il chipote sur les docks, où Friendly fait régner sa loi. Une loi qui a un prix : une misère sociale sans nom pour les dockers dont la survie et celle de leurs familles dépendent entièrement du bon vouloir du « syndicat ». Contraints de payer une cotisation pour pouvoir travailler, ceux-ci ne sont même pas sûrs d’obtenir du boulot. Tous les matins, c’est la même scène : les dockers se massent autour d’un contremaître à la solde de Friendly et dont le rôle consiste à distribuer le fameux jeton d’embauche qui leur permettra de bosser à la journée. Et tant pis pour ceux qui ne parviennent pas à en obtenir un ou à graisser la patte du contremaître… « Qui faut-il donc voir pour gagner de quoi bouffer ? », demande d’ailleurs l’un d’eux lors d’une scène où la « distribution » tourne à l’émeute entre dockers. Sur les quais, c’est chacun pour soi. L’action collective n’existe pas.

Un algorithme en guise de contremaître

Soixante-cinq ans plus tard, difficile de ne pas voir un parallèle entre la situation des dockers dans le film de Kazan et les « nouveaux » travailleurs de l’économie de plate-forme. « Les livreurs Deliveroo, les chauffeurs Uber sont aussi tous les jours en attente de travail sans garantie de salaire. Sauf qu’aujourd’hui, à la place du contremaître, c’est un algorithme qui distribue le travail », commente Olivier Valentin, secrétaire national de la CGSLB, le syndical libéral, après avoir visionné le film. Un algorithme qui, d’après Olivier Valentin, se garde parfois de donner trop de travail, à l’image de ce que fait le contremaître dans On the Waterfont. « Certains algorithmes font en sorte que les travailleurs ne gagnent pas trop, histoire de les maintenir dans une forme de dépendance. Il s’agit de voir comment profiter de la misère et l’entretenir… » On se dit que, finalement, le capitalisme moderne n’a rien inventé… Mais que les travailleurs n’ont parfois rien appris non plus. Si l’individualisme des dockers dans le film est frappant, pour Didier Seghin, attaché de presse de la CGSLB, « certains chauffeurs VTC (NDLR : taximans occasionnels) de type Uber sont aussi très individualistes. Au début, il y a parfois beaucoup d’argent qui rentre. Et puis les charges s’accumulent et la situation devient plus compliquée… »

« Ce personnage de boxeur prolétaire n’a alors plus qu’une issue : entamer une lutte physique individuelle contre ce système. » Nicola Mazzanti, Cinematek

Si, pour les syndicalistes, la solution à ce type de situation doit venir d’une action collective, la réalité n’est pas toujours évidente. On sait combien les travailleurs « atomisés » de l’économie de plate-forme sont difficiles à agréger au sein d’un même mouvement. « Ces ‘outsiders’ sont fragilisés parce qu’on n’arrive pas à les organiser et à porter leurs revendications », explique Olivier Valentin.

Dans On the Waterfont, le dénouement prend d’ailleurs un tout autre chemin que celui de l’action collective. C’est Terry Maloy, cornaqué par le personnage du Père Barry (incarné par Karl Malden) et guidé par son amour pour Edie Doyle, qui va faire sa révolution tout seul. « Il s’agit d’un film individualiste, très cruel vis-à-vis du système, constate Nicola Mazzanti, conservateur de la Cinematek de Bruxelles. Terry Malloy se tourne vers le syndicat, mais celui-ci est infiltré par la mafia. Et Terry ne veut pas s’adresser à la police. En fait, le système tout entier est corrompu, Terry Malloy est coincé. Ce personnage de boxeur prolétaire n’a alors plus qu’une issue : entamer une lutte physique individuelle contre ce système. En cela, ce film est 100 % américain et ne constitue pas une exception dans sa thématique. »

Dans le contexte actuel de remise en cause du « système » et de la crise de tous les corps intermédiaires – syndicats, parlement, etc. –, le film prend aussi une résonance particulière. « Cette thématique de lutte contre un système jugé corrompu peut prendre des colorations populistes », analyse Nicola Mazzanti. Avant de nuancer : « Ce qui rend le film d’Elia Kazan intéressant c’est que tout le monde y est ambigu. Si c’était un film à la Michael Moore avec des bons et des méchants, cela ne serait pas intéressant. La vie n’est pas aussi simple. »

Pour Olivier Valentin et Didier Seghin, la « révolte » de Terry Malloy n’a d’ailleurs rien de celle d’un chevalier blanc. Si l’ancien boxeur se met en marche, c’est parce qu’il accumule les frustrations personnelles – notamment celle d’avoir raté sa carrière sur le ring ou encore d’avoir vu son frère assassiné par Friendly et ses sbires – et la culpabilité. Et pas vraiment par esprit de corps. « Si on rapporte cela au syndicalisme actuel, il y a une différence, explique Olivier Valentin. Les délégués ont pour ambition de défendre les autres, ils ont un point de vue collectif. » Ce qui n’est pas vraiment le cas de Malloy. « Cela me fait mal de l’admettre, mais celui qui porte vraiment des convictions dans le film, c’est le personnage du Père Barry », enchaîne Olivier Valentin en souriant. Ce à quoi répond Didier Seghin. « Je ne pense pas que cela ait un rapport avec la religion. Le Père Barry, c’est le personnage vraiment combatif, il incarne l’idée d’une force qui nous dépasse et en laquelle nous croyons. C’est lui qui instille le sentiment de révolte aux dockers et à Terry Malloy. »

Happy end ?

Malgré ses défaut, Terry Malloy finit donc par se rebeller contre Johnny Friendly. Dans une scène finale hallucinante, on le voit haranguer le mafieux devant tous les dockers avant de se faire molester par les hommes de main de Friendly. Amoché, tenant à peine debout, Terry Malloy se relève néanmoins avant de se diriger vers un hangar où l’attend un patron grassouillet. Et les dockers le suivent, mettant ainsi fin au règne de Johnny Friendly.

S’agit-il pour autant d’un « happy end » ? Pas vraiment si l’on en croit Nicola Mazzanti. « Ce film est une critique de l’individualisme, souligne-t-il. Elia Kazan et Budd Schulberg – NDLR, le scénariste – étaient tous les deux des hommes de gauche. Terry Malloy gagne son combat, résout son problème personnel mais pas le problème de fond. Johnny Friendly est éliminé, mais derrière il y en a peut-être 150 comme lui qui attendent leur heure. »

Dans un article publié sur le site « Critikat.com »1, Carole Milleliri, chargée de cours à l’Université de Paris Nanterre au Département Arts du spectacle, ne dit pas autre chose : « L’issue du film fait du parcours de Terry Malloy une initiation strictement personnelle où la nécessité d’une lutte de classes semble finalement éclipsée… »

  1. Carole Milleliri, Brando n’est pas un héros, critikat.com, 23 avril 2013.

En savoir plus

Alter Échos n°431, « Smart : la cannibalisation du salariat ? », Cédric Vallet, 24 octobre 2016.

A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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