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La société des vulnérables

C’est à l’occasion de leur essai intitulé «La société des vulnérables, leçons féministes d’une crise» qu’Alter Échos s’est entretenu avec Najat Vallaud-Belkacem, directrice générale en France de l’ONG ONE, ancienne ministre des Droits des femmes puis de l’Éducation, et Sandra Laugier, professeure de philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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Alter Échos : Lors du confinement du mois de mars, vous faites une constatation : « Ceux qui font tenir notre société, les plus utiles, sont considérés comme rien. » Qui sont-ils ?

Najat Vallaud-Belkacem : Ce sont ceux que l’on a coutume d’appeler « les premiers de corvée » : les aides-ménagères, les caissières, les aides à domicile, les infirmières, etc. Ce sont des métiers totalement dévalorisés alors que leurs employés prennent soin de nos différentes formes de vie aussi bien biologique que sociale. Ils ont en commun d’appartenir au secteur du care (qui signifie du soin) et d’être exercés par 80 à 90 % de… femmes. Ce sont ces vulnérables-là qui nous ont particulièrement interpellées. C’est parce que ces tâches sont considérées comme féminines – et donc comme une extension du champ domestique –, qu’elles sont si peu valorisées.

« Toute cette atmosphère n’est plus propice à penser ni au monde d’après ni aux premiers de corvée. On les a totalement oubliés. » Najat Vallaud-Belkacem

AÉ : C’est Olivier Véran, le ministre de la Santé, qui a évoqué la notion de care « pour prendre soin de celles, mais aussi de ceux qui prennent soin de nous quand on est fragile ». Et si cela avait été une politicienne qui avait prononcé ces mots, aurions-nous eu également une réception aussi positive ?

Sandra Laugier : Non, je ne le pense pas, le fait qu’un homme le dise a clairement facilité les choses. On se souvient de l’accueil très négatif qu’avait reçu Martine Aubry en 2010 quand elle avait parlé d’une société du care, du soin et du bien-être. Les journalistes comme les politiques, de tout bord d’ailleurs, en parlaient de façon injurieuse et ironique, on lisait des choses comme « care mémère », « c’est un truc de bonnes femmes ». Il est clair que ce qui s’exprimait, à l’époque, était une forme tout à fait primaire de misogynie. Critiquer le care, c’est montrer un mépris pour la vie domestique et pour le travail des femmes.

AÉ : La société du care a fait, lors du premier confinement, l’objet de nombreuses tribunes élogieuses. Au début de votre traité, on voit l’espoir d’un changement poindre à l’horizon, d’un coup de projecteur soudain sur ces invisibles, à deux doigts de devenir visibles grâce aussi à une prise de conscience collective.

NVB : Oui, quand on a vu l’emballement médiatique autour de l’idée d’une société nouvelle qui prendrait soin de l’autre, qui cesserait d’inverser les hiérarchies de valeurs, on a eu espoir avec Sandra que cela se traduise dans nos réflexes collectifs au quotidien, qu’on se mette à reconnaître des fonctions niées, à revaloriser des gens déconsidérés, à écouter la voix des femmes qui en constituent le gros des troupes…

SL : … sauf que c’était la parole masculine qui était partout exhibée ! Les femmes sont les grandes absentes de la réflexion et de l’action politique. Ce sont les hommes qui ont rédigé les rubriques débats dans les journaux (les femmes ne représentant déjà que 25 % des couvertures et sujets en temps normal), qu’on a entendus sur les plateaux télévisés et qui ont été majoritaires dans les comités scientifiques. Ils ont « géré » la crise en fait, ce qui explique aussi la prédominance du discours de guerre. Or, on voit bien à quel point un vocabulaire martial s’oppose par définition à celui de care. Tout cela a eu pour résultat de creuser d’énormes égalités, conduisant l’Institut national d’études démographiques à conclure que « les femmes sont les grandes perdantes du confinement, tant sur le marché du travail que dans la sphère domestique, après cinquante ans d’avancées ».

« Le macronisme incarne depuis le début l’absence de ‘care’. Il y a une insensibilité totale à la souffrance. » Sandra Laugier

AÉ : Quid du second confinement ?

NVB : Il est pire, car les leçons n’ont pas été tirées du premier. Au printemps, tout le monde était sous l’effet de la sidération, et une forme d’accord commun à taire nos dissensus a été trouvée. Mais ce second confinement a cela de plus désagréable encore que l’effet de choc n’est plus là et que le gouvernement fait passer en même temps des textes majeurs et très contestés, comme la loi « sécurité globale », provoquant méfiance et hostilité des citoyens à l’égard de l’ensemble des mesures provenant des pouvoirs publics. On voit ainsi tous les jours dans les rues, des corporations différentes manifester leur mécontentement. Toute cette atmosphère n’est plus propice à penser ni au monde d’après ni aux premiers de corvée. On les a totalement oubliés.

AÉ : Vous écrivez, « c’est bien un bouleversement politique dont nous avons besoin ». Une société du care ne serait donc pas envisageable au sein du gouvernement actuel ?

SL : Le macronisme incarne depuis le début l’absence de care. Il y a une forme de négligence mais aussi une insensibilité totale à la souffrance. On l’a vu avec la diminution des APL (aides personnalisées au logement), avec le refus de prolonger le congé de deuil pour un enfant, les mesures concernant les retraites, l’enseignement, etc. Elles sont fondées sur cette indifférence, ce « carelessness », caractéristique du discours gouvernemental.

AÉ : Concrètement, que faudrait-il faire dans une démocratie du care pour que tous ces métiers soient réévalués à leur juste valeur ?

NVB : La première chose est de mettre en place une véritable revalorisation financière de ces professions, donner une médaille ou applaudir ne suffit pas. Il faut des augmentations de rémunérations qui, de surcroît, ne s’arrêtent pas aux portes des hôpitaux publics mais s’étendent aussi au secteur privé (caissières, aides-ménagères, etc.), qui a été, qui plus est, soutenu par les plans de relance du gouvernement. Il faut aussi repenser nos règles pour mieux prendre en compte les réelles contraintes de ces métiers du care tels qu’ils sont exercés aujourd’hui (les temps de trajet pour celles qui cumulent plusieurs clients dans la journée et qui ne sont toujours pas pris en compte dans leur rémunération aujourd’hui par exemple). Au-delà de ces professions en tant que telles, il s’agit vraiment pour notre démocratie d’adopter une éthique du care, c’est-à-dire de se soucier de chacun. Ne plus admettre que des pans entiers de la population soient oubliés, rejetés au ban de la société, sans voix dans les médias, sans poids dans la fixation des priorités politiques. Ce que nous disons là pour les femmes vaut malheureusement pour bien d’autres oubliés – les habitants des quartiers populaires par exemple – qui sont oubliés de la démocratie parce qu’oubliés de l’économie. Économie et démocratie s’entremêlent en permanence. Pour que la démocratie fonctionne à plein, il ne faut pas seulement des « égaux » démocratiques (des citoyens) mais aussi des « plus égaux » économiques. L’éthique du care conduit donc naturellement à lutter plus résolument que jamais contre les inégalités. La voilà, la priorité absolue.

En savoir plus

La société des vulnérables, leçons féministes d’une crise, tract Gallimard, septembre 2020, Najat Vallaud-Belkacem & Sandra Laugier. 3,90 €.

Mélanie Huchet

Mélanie Huchet

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