Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Pinterest Impression
Édito
Photographie de Camille Trinquet, qui documente le combat de la Ligue des travailleuses domestiques depuis plusieurs mois.

Le prix de l’invisibilité

Alter Échos n° 480 30 janvier 2020 Marinette Mormont

12,5 milliards d’heures de travail non rémunérées : 9.737 milliards d’euros (soit trois fois la valeur du secteur des technologies à l’échelle mondiale). C’est l’estimation en heures et en valeur monétaire du travail du care (du soin) non rémunéré chaque jour dans le monde. Garde d’enfants, accompagnement des personnes âgées ou tâches domestiques quotidiennes, ces occupations et autres besognes sont majoritairement prises en charge par les femmes, et ce dès l’enfance jusqu’à un âge avancé1.

Le dernier rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales, publié à l’occasion de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, met le doigt sur ce travail invisible, sur cette économie dissimulée, puisque non comptabilisée, et sur l’ampleur consternante des inégalités économiques mondiales quand on les lit sous le prisme du genre. « Quand on ne finance pas, ou trop peu, un service public, les besoins ne disparaissent pas, ils sont juste transférés dans les familles et les communautés, avec des femmes et des filles qui s’en occupent de manière invisible », peut-on y lire2.

Garde d’enfants, accompagnement des personnes âgées ou tâches domestiques quotidiennes, ces occupations et autres besognes sont majoritairement prises en charge par les femmes, et ce dès l’enfance jusqu’à un âge avancé

La division sexuelle du travail se double aussi d’une hiérarchisation ethnique puisque les tâches ménagères et du soin d’autrui font l’objet d’un marché mondialisé. Prise en charge des boulots d’aide ménagère par une majorité de femmes en situation de précarité (lire « Titres-services : les travailleuses, dernier maillon d’une chaîne grippée ») et, tout au bout de la chaîne, délégation d’une partie de notre travail domestique à des travailleuses sans papiers. Originaires de Colombie, du Maroc, du Cameroun ou encore des Philippines, ces dernières s’acquittent, en Belgique, de tâches dont des femmes et des hommes peuvent ou doivent se libérer. Aujourd’hui certaines d’entre elles élèvent la voix pour exiger des droits et des papiers dans le pays où elles travaillent et (sur)vivent dans l’anonymat le plus total (voir l’image ci-dessous, extraite d’un reportage de Camille Trinquet sur la Ligue des travailleuses domestiques).

L’anonymat. Il façonne la vie de ces femmes migrantes et les rend particulièrement vulnérables. Celles pour qui les routes migratoires s’étaient déjà révélées extrêmement dangereuses sont ensuite confrontées à la précarité, à la dépendance économique, mais aussi à des procédures d’accueil, d’asile et à des conditions de séjour entachées de stéréotypes, de discriminations et de violences.

En Belgique, un migrant sur deux est une femme. Et 30 à 40 % des demandes d’asile sont introduites par des femmes. Ces dernières années, le nombre de demandes reposant sur un ou plusieurs motifs liés au genre aurait augmenté, selon le Ciré3. Les deux motifs qui ont connu la plus forte croissance dans les décisions du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) sont le mariage forcé et les violences domestiques. Demandeuses d’asile ou, pire, sans-papiers, toutes ces femmes sont pourtant extrêmement fragiles face aux violences conjugales ou intrafamiliales qui ont lieu sur notre territoire. Si des dispositifs permettent de protéger – imparfaitement – les femmes arrivées dans le cadre du regroupement familial, rien de tel n’existe pour les femmes sans papiers, dont le statut de victime n’est quasiment pas reconnu. Encore une fois, les femmes migrantes paient le prix fort de leur invisibilité (lire notre article sur les violences conjugales et les migrantes).

 

  1. Raison pour laquelle les femmes du monde entier sont appelées à faire grève les 8 et 9 mars prochains, y compris du travail domestique et du soin. « Quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête », scandent-elles pour mettre en lumière le travail invisible au féminin.
  2. « Celles qui comptent. Reconnaître la contribution considérable des femmes à l’économie pour combattre les inégalités », Oxfam International, janvier 2020.
  3. « Femmes et migration. Les difficultés spécifiques rencontrées par les femmes dans leur parcours migratoire et dans leurs procédures en Belgique », Ciré, août 2017.

A propos de l'auteur(e)

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

A la Une