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Regard critique · Justice sociale

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L'autonomisation en débat au Centre bruxellois de coordination sociopolitique

« Autonomisation et responsabilisation des individus : qu’est-ce qui ne va pas ? » À en juger par le public nombreux qui assistait à la dernière « rencontreirisée » du CBCS (Centre bruxellois de coordination sociopolitique), ce 11 février, la question faisait écho aux préoccupations de nombreux travailleurs du champsocial bruxellois.

15-02-2008 Alter Échos n° 245

« Autonomisation et responsabilisation des individus : qu’est-ce qui ne va pas ? » À en juger par le public nombreux qui assistait à la dernière « rencontreirisée » du CBCS (Centre bruxellois de coordination sociopolitique), ce 11 février, la question faisait écho aux préoccupations de nombreux travailleurs du champsocial bruxellois.

La grammaire et la sémantique des politiques inspirées du concept d’État social actif sont désormais bien connues : elles tournent autour des maîtres-mots »contrat », « partenariat », « travail en réseau », « responsabilisation », « autonomie », « activation », etc. Elles ont trouvé à s’incarner dans deux politiques majeures que sont la miseen place du revenu d’intégration sociale conditionné à la signature d’un Projet individualisé d’intégration sociale (PIIS) et le Plan d’accompagnement et de suivides chômeurs. Au-delà de ces deux plans emblématiques, les valeurs dont ils s’inspirent, irriguent désormais largement l’ensemble des politiques sociales ainsi que lamanière de les penser.

Selon Abraham Franssen, professeur de sociologie aux facultés Saint-Louis, ces modifications conceptuelles se traduisent par une triple transformation concrète : celle du rôlede l’intervenant social qui abandonne progressivement la figure presque parentale de garant et gardien des droits de l’usager pour celle de coach visant à développer sescapacités ; celle du rôle de l’usager, dont on n’attend plus, comme jadis, une docilité soumise, mais plutôt un comportement autonome et proactif (àl’intérieur de marges implicites) ; celle de la relation d’aide, enfin, qui évolue d’une logique de protection et de prise en charge assistancielle vers une logique d’accompagnement etde guidance : elle ne repose plus, théoriquement du moins, sur une mise à distance et une asymétrie entre usager et intervenant, mais sur un véritable engagement de cedernier.

Vision critique

Cette logique prête le flanc à une série de critiques brièvement rappelées par Abraham Franssen – et reprises à leur compte, pour la plus grandepartie, par les deux autres intervenants du jour : Anne Herscovici, ancienne présidente du CPAS d’Ixelles (de 2000 à 2006) et directrice du Centre d’appui au secteur de l’Aide auxsans-abri, récemment créé à Buxelles, et Julien Pieret, chercheur au Centre de droit public de l’ULB et président du Comité de vigilance en travailsocial.
D’après Abraham Franssen, ce tournant dans la conception des politiques sociales induirait d’une part une « psychopathologisation » des individus précarisés,considérés comme seuls responsables de leur situation, du fait de leurs déficits et incompétences, sans que ne soit plus posée la question de laresponsabilité collective et des causalités structurelles liées au manque d’emploi. Bref, on ferait reposer sur l’individu, et plus particulièrement sur sa psyché,la responsabilité de problèmes que la société se montre incapable de résoudre collectivement. Outre cette dimension de dépolitisation et dedésocialisation, c’est l’efficacité même des politiques d’activation qui est remise en cause – ce qu’Abraham Franssen résume dans une formule cinglante : « Cen’est pas la cueillette qui fait pousser les champignons – pas plus que la recherche d’emploi ne crée d’emploi. » Enfin, c’est la mise en œuvre même de ces dispositifsqui s’avère problématique et peu en ligne avec leurs promesses : faute de moyens, le travail est bien moins individualisé que ce que les effets d’annonce politiques ne peuventlaisser penser – et la logique bureaucratique/managériale du chiffre ne disparaît pas derrière la « prise en compte de la personne dans sa globalité».

Vision clinique

Mais Abraham Franssen n’a pas voulu s’en tenir à cette seule vision critique. Proposant aussi un constat clinique, il a rappelé que, dans leur essence, ces processuspeuvent constituer un approfondissement de l’idéal démocratique qui constitue l’horizon historique du travail social. Autrement dit, qu’il s’agit également de prendre ausérieux le tournant individuel de la question sociale. S’appuyant sur la montée des demandes sociales de reconnaissance et de respect, le sociologue considère cohérent demener des politiques sociales plus individualisées et prenant mieux en compte la personnalité de l’usager. D’après lui, la plupart des critiques que ces usagers adresseraient auxmesures existantes ne portent pas sur leurs visées d’autonomisation et de responsabilisation. Mais bien sur le fait que ces promesses soient démenties dans les faits, faute de moyenspour mener un travail véritablement individualisé et « subjectivant ». Bref, ce ne serait pas tant l’objectif qui serait problématique que le cadre dans lequel il estmis en œuvre, avec son caractère contraignant, bureaucratique, etc. À l’appui de cet argument, Bernard De Backer, chargé de recherches à l’APEF (Associationparitaire pour l’emploi et la formation), a d’ailleurs rappelé lors du débat qu’« autonomes » est aussi, et d’abord, le nom que se donnaient les membres de groupusculesgauchistes dans l’après-68. Difficile donc, de voir dans la revendication d’autonomisation uniquement une ruse du néo-libéralisme !

Quant à Anne Herscovici, elle a rappelé la nécessité de ne pas mettre la charrue avant les bœufs et de ne pas se tromper dans l’ordre et la hiérarchie desobjectifs : il s’agit, selon elle, de garantir des droits avant de construire l’autonomie. En outre, l’ancienne présidente de CPAS a entrepris de déconstruire les concepts d’autonomieet de responsabilité qui sont fixés, par l’institution elle-même, dans un cadre paradoxalement contraint. « Or, il ne faut pas pousser beaucoup le raisonnement,ajoute-t-elle, pour déclarer plus autonome et responsable qu’une autre, la personne qui, se rendant compte de l’impossibilité de survivre avec un revenu d’intégration sociale,décide de prendre un travail au noir ou de se domicilier fictivement ! ». Enfin, Anne Herscovici s’interroge sur cet objectif politique d’autonomisation qui ne s’applique qu’auxcatégories populaires et précarisées : c’est dans les quartiers et les écoles populaires, qu’on ne cesse d’invoquer l’autonomie, jamais dans leurs contrepartiesaisées ! À la longue, cette invocation finit par résonner comme un stigmate…

La responsabilisation des uns fait la déresponsabilisation des autres

Prenant à rebrousse-poil la question du jour, Julien Pieret, président du Comité de vigilance en travail social, s’est attaché à montrer comment, selon lui, lagrammaire de la responsabilisation des usagers pouvait constituer un vecteur de déresponsabilisation des travailleurs sociaux eux-mêmes. Il a ainsi entrepris de décrire troistendances fortes qui contribueraient à cette déresponsabilisation : l’idéologie des réseaux, l’affiliation managériale et la judiciarisation du social.
Au-delà de ses indéniables aspects positifs, le travail en réseau renfe
rmerait ainsi des risques d’occultation des rapports de force et de dilution de la responsabilité,selon la métaphore de la patate chaude ou du parapluie – chacun des intervenants se cachant derrière la responsabilité du partenaire, dans un jeu rendu d’autant pluscomplexe par la multiplication des identités professionnelles. Et Julien Pieret d’évoquer parmi d’autres apparitions récentes, les « accompagnateurs de la vie quotidienne» désormais présents dans les centres fermés.

Quant à « l’affiliation managériale », expression que Julien Pieret reprend au criminologue Dan Kaminski, elle consiste notamment à centrer les politiques sur desobjectifs endogènes quantifiables et propres au système plutôt que sur des objectifs exogènes, plus déterminants mais moins mesurables (l’émancipation desindividus, par exemple). Dans ce cadre, la responsabilisation des travailleurs sociaux n’est plus que chiffrée, mathématique et, pour tout dire, dénuée de sens.

Enfin, selon Julien Pieret, la judiciarisation du social est également porteuse de risques de déresponsabilisation pour les travailleurs sociaux. Causée, d’après lui,par le foisonnement des normes et le flou qui en découle, elle réinvestit le juge dans son rôle presque paternel de « diseur de norme » : c’est à luiqu’incombera in fine le poids de la responsabilité et plus au travailleur social.

Où en parler ?

Face à ce triple constat, Julien Pieret invoque la nécessité de s’appuyer sur la déontologie du travailleur social, non pas comme on recourt à un textesacré, dogmatique et intangible, mais comme une référence, constamment remise en discussion et permettant de problématiser sa pratique. Si ce type de discussions aévidemment sa place toute trouvée au sein de collectifs émergents tels que le Comité de vigilance en travail social, les syndicats gagneraient peut-êtreégalement à les intégrer dans leurs réflexions sur les conditions de travail dans le social. Tel est du moins le sens d’une des dernières interventions du public,celle de Myriam Gérard, secrétaire régionale de la CSC Bruxelles.

Edgar Szoc

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