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L'associatif au secours de Cureghem

Rencontre avec Azzedine Lahmiri, coordinateur d’Avicenne, centre de jeunes à Cureghem

27-04-2010 Alter Échos n° 293

Face à l’emballement médiatique autour de la délinquance des mineurs, sept associations1des alentours de la place Lemmens sont sorties du bois et dénoncent« une inégalité manifeste de traitement entre le secteur jeunesse et celui du sécuritaire ». Parmi elles, le Centre de jeunes Avicenne2 travaille auquotidien auprès des jeunes du quartier. L’association est implantée à Cureghem depuis plus de vingt ans et a parfois le sentiment de prêcher dans le désert.

La place Lemmens cache mal ses difficultés. On remarque vite dans les rues adjacentes que toutes les fenêtres des rez-de-chaussée sont barricadées derrière desplanches en bois. Quelques vestiges de vieux bistrots disparus subsistent malgré les vitres cassées. Cette partie émergée de l’iceberg confirme ce que l’onpressentait  : les contrats de quartier (« programmes de revitalisation des quartiers ») n’ont pas vraiment atteint leur but. Les enjeux qui concernent les jeunes de Cureghem etl’enclave de la place Lemmens sont indissociables des problèmes plus généraux du quartier. C’est pourquoi Avicenne se préoccupe des jeunes mais aussi d’enjeux plus vastes,car selon Azzedine Lahmiri, le coordinateur, « la maison de jeunes n’est pas qu’une structure occupationnelle, c’est aussi un levier pour lancer des débats de société etagir ».

Afin d’agir au mieux dans cette étrange atmosphère, le Centre de jeunes Avicenne, évidemment, a besoin d’argent. Évelyne Huytebroeck (Écolo), la ministre encharge de la Jeunesse s’est rendue il y a peu dans les locaux de l’asbl. L’invitation avait été lancée par Azedinne Lahmiri « pour lui présenter une série deconstats sur la problématique jeunesse à Cureghem. » « Nous avons des choses à dire en tant que centre de jeunes dans un quartier difficile, voire dans un quartiermerdique. » Des choses à dire, et des subsides à réclamer pour faire face aux difficultés du quartier. « La ministre nous a dit qu’il n’y avait pasd’argent, mais que nous pourrions nous inscrire à des projets ponctuels. »

Malgré la crise, Évelyne Huytebroeck avait réussi l’exploit d’augmenter le budget Jeunesse en 2010 de 8,9  %, malheureusement, cette petite manne financière neprofitera pas dans l’immédiat à la maison de jeunes, Bernard Mathieu, du cabinet Jeunesse précise qu’Avicenne « dispose déjà du soutien presque maximal quepermet le décret sur les maisons de jeunes ». Parmi les pistes privilégiées par Avicenne pour rebondir, figure la volonté d’être reconnu comme Service d’aideen milieu ouvert (AMO) et, pour cela, de faire appel non plus au budget Jeunesse mais à celui de l’Aide à la jeunesse. Alain Lising, Conseiller de la ministre sur ces questions tientà adoucir les ardeurs d’Azzedine Lahmiri  : « Il n’y aura pas de budget en 2010 pour agréer de nouveaux services AMO. Par contre, nous allons évaluer les besoins pour2011, cela pourrait leur ouvrir des possibilités. »

« Notre travail n’est qu’une goutte d’eau »

Malgré les besoins de renforts du Centre de jeunes, les projets s’enchaînent. Le jardin, en friches, devrait être métamorphosé ces prochains mois : « Dans lecadre des contrats de quartier, nous allons lancer le projet “mozaïc’art”, qui consiste à créer, à partir de matériau de récupération, desmosaïques. Les jeunes vont ainsi construire une terrasse et une fontaine, aidés par des artisans. » Les contrats de quartier sont à la source de sentiments ambivalents chezAvicenne. Le quartier Lemmens en est à son troisième. « Oui, il y a quelques réussites grâce à ces contrats, mais nous regrettons que 90  % de l’argentsoit consacré au bâti. Nous regrettons la lenteur des procédures et surtout, les contrats de quartier devraient améliorer le volet social, développer leréseau associatif, l’emploi. Quant aux projets, une fois lancés, ils ne sont pas pérennisés. » La commune d’Anderlecht participe aussi aux contrats deprévention et de sécurité, reconduits tous les quatre ans depuis 1992. Il y a donc de l’argent qui est injecté à Anderlecht et à Cureghem, mais AzzedineLahmiri reste sur sa faim. « Ça va un peu mieux, il y a plus de lisibilité, mais l’argent a pendant longtemps été très mal utilisé. » Cettefrustration liée à la gestion des deniers publics n’atteint pas la lucidité du coordinateur d’Avicenne : « Bien sûr, le problème de fond, c’est lechômage qui atteint 35  % pour les jeunes du quartier. Alors, notre travail dans ce cadre n’est qu’une goutte d’eau. »

Pour l’heure, l’activité d’Avicenne se décline en plusieurs « axes ». Tout d’abord, le Centre de jeunes offre un accueil libre 26 heures par semaine. Un lieu deconvivialité est ouvert à tous les jeunes du quartier, entre 12 et 26 ans, qui désirent se poser, lire, regarder un film. Pour Azzedine Lahmiri, il s’agit, certes, d’un lieu derencontre « mais c’est aussi un lieu d’apprentissage, de socialisation, de respect des règles ». Au détour des échanges enflammés qui naissent dans ce lieud’accueil, des idées de projet pour le quartier émergent parfois, « c’est là que nous avons pensé avec les jeunes à un projet de réaménagementde la plaine de jeux de Liverpool, non loin de la place Lemmens. Dans le cadre du contrat de quartier, un projet avait été déposé à la commune que nous trouvionsfarfelu car il passait à côté des besoins criants en matière d’infrastructures sportives, de lieux pour les enfants ou pour les plus âgés. Nous allons doncproposer notre projet alternatif devant la Commission locale de développement intégré – le lieu de concertation des contrats de quartier. »

Le lieu d’accueil est le centre névralgique d’Avicenne à partir duquel chacun peut découvrir les autres activités. L’école de devoirs, par exemple, est un outilimportant, car les demandes liées au décrochage scolaire sont très nombreuses. Des ateliers artistiques, d’écriture ou de slam ont lieu tous les mercredisaprès-midi, ainsi que des projets d’initiation au théâtre ou à la musique à l’attention des jeunes filles. Une initiation aux nouvelles technologies va bientôtêtre lancée via l’ouverture d’un « espace public numérique ». Enfin, la demande d’accompagnement social est forte dans le quartier. Pour y répondre, Avicennedispose d’une permanence sociale qui, pour l’heure, reçoit 70  % de demandes de la part d’adultes. Le Centre de jeunes souhaite renverser la tendance : « Notre volonté est derelayer les demandes d’adultes vers d’autres associations pour remettre l’accent sur les jeunes. La mise en place d’une telle permanence répond à un besoin pour les jeunes endécrochage, voire pour les jeunes qui flirtent avec la délinquance, qui font l’objet d’un suivi du service d’aide &a
grave ; la jeunesse (SAJ) ou qui sont empêtrés dans desprocédures. Nous ne sommes pas mandatés mais il nous arrive de les aider. »

« Un quartier abandonné depuis plus de 40 ans »

Avicenne ne regarde pas Cureghem par le petit bout de la lorgnette. Les enjeux politiques ne sont pas ignorés et c’est pourquoi le Centre de jeunes travaille en collaboration avec d’autresassociations pour « défendre les intérêts du quartier, car les fonctionnaires ne voient pas toujours les priorités, on voit souvent des projets parachutés quine correspondent pas aux besoins. Des éducateurs sont embauchés par la commune mais ils ne viennent pas faire du travail de rue ».

Dès lors, ces associations investissent les différents lieux de concertation : concertation communale, Commission locale de développement intégré, concertationde cohésion sociale. Le message est martelé dans ces différents cénacles  : « Le quartier a été abandonné depuis 40 ans et souffre d’undéficit démocratique. Il faut réinjecter massivement du service public, du culturel, de l’artistique, des infrastructures, des lieux de rencontres, des espaces pour jeunes. Ilfaut aussi repenser l’aménagement du territoire et réintégrer une police de proximité. Tous ces volets jouent sur la sécurité, et sur l’image du quartier.» Face à tous ces enjeux, il y a les décideurs locaux, bien sûr, mais aussi, à son échelle, le Centre de jeunes qui, selon Azzedine Lahmiri, « n’a pasdes réponses toujours adaptées, notamment vis-à-vis de l’emploi qui suscite une grosse demande, de l’interculturel ou de la place de la femme. Nous devrions travailler davantagesur l’insertion socio-professionnelle ».

On l’a compris, les chantiers sont nombreux. C’est pour les affronter que sept associations se sont unies avec l’intention de faire face à une surenchère médiatiquedésastreuse en termes d’image du quartier. Pour contrecarrer le manque d’expertise de certains décideurs « nous allons proposer en septembre, collectivement, une grandejournée de réflexion qui devra aboutir à des recommandations adressées aux pouvoirs publics », explique Azzedine Lahmiri. Il adresse un message à laCommune d’Anderlecht, pour faire face à l’urgence sociale : « Nous proposons aux échevins de former des équipes communes entre les associations et la commune, qui a desmoyens. Les problèmes sont tels qu’il faut travailler ensemble, sur le terrain, alors pourquoi ne pas détacher du personnel de la commune, des éducateurs ou desmédiateurs, dans les quartiers qui en ont besoin, et pour travailler avec nous  ? » Azzedine Lahmiri parle d’urgence car, selon lui, « ici, c’est une bombe à retardement».

1. Union des femmes libres pour l’égalité des droits, centre de jeunes Avicenne, Walalou, Centre de jeunes d’Anderlecht CDJ, La Rosée, Comité de quartier «renaissance Lemmens », Rézolution
2. Avicenne :
– adresse : rue du Chimiste, 31 à 1070 Bruxelles
– tél.  : 02 522 78 86

Cédric Vallet

Cédric Vallet

Journaliste (jeunesse, aide à la jeunesse et migrations)

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