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Karine Lalieux : « J’ai toujours été pour la réduction collective du temps de travail, mais commençons peut-être par les plus de 55 ans »

Un plan de lutte contre la pauvreté et les inégalités mis sur les rails au début de l’été, une réforme des pensions présentée en cette rentrée… Deux rendez-vous importants pour la Ministre des Pensions et de l’Intégration sociale, chargée des Personnes handicapées, de la Lutte contre la pauvreté, Karine Lalieux. Elle nous a partagé les grands axes de ses réformes. 

Alter Échos : Vous avez décidé d’augmenter la pension minimum pour une carrière complète à 1500 euros. Mais d’un autre côté, on voit que le taux de remplacement (ce que conservent les travailleurs et travailleuses de leur dernier salaire brut lorsqu’ils/elles partent à la pension) reste assez faible en Belgique par rapport aux autres pays européens. Y-a-t-il quelque chose de prévu à ce niveau ?

Karine Lalieux : La pension minimum pour une carrière complète se montera effectivement à 1500 euros nets par mois en 2024. C’est une mesure qui concerne 700 000 personnes et qui constitue un acquis, compris dans la première phase de la réforme. Cela veut dire que nous ne devrons plus passer par le gouvernement, des conclaves, le parlement. Deuxièmement, en parallèle, nous avons éliminé le coefficient de correction pour les indépendants : une année de cotisation pour les indépendants sera désormais égale à une année de pension, ce qui n’était pas le cas avant. Par rapport au taux de remplacement, là où il est le plus faible, c’est au niveau des salariés, puisqu’il monte à 56 %. Lors de la troisième phase de la réforme, qui consiste en un « menu » que nous allons mettre sur la table des partenaires sociaux, ces derniers, via le Comité national des pensions, devront venir avec des pistes pour améliorer le taux de remplacement.

AÉ : Quand est censée commencer cette troisième phase ?

KL : Nous commençons la deuxième phase. Dans la note déposée au gouvernement, la deuxième phase comprend des mesures telles que l’établissement d’une condition de carrière identique (42 ans) pour tous pour l’accès à la pension anticipée à partir de 60 ans, un bonus pension forfaitaire par jour pour celles et ceux qui continueront à travailler au-delà des 42 ans de carrière, l’introduction de la pension à temps partiel, accessible pour tous au-delà des 42 ans de carrière… Là, il faut savoir que nous avons été très loin dans la note, les textes de lois sont prêts. C’est au gouvernement de se prononcer dessus et puis nous renverrons ça vers les partenaires sociaux, qui donneront leur avis. La troisième phase, quant à elle, consiste en des thématiques qu’on retrouve dans l’accord de gouvernement et sur lesquelles les partenaires sociaux vont travailler. Il s’agit de la hausse du taux de remplacement, de la généralisation du troisième pilier et de la dimension sociétale et familiale des pensions.

Le fil rouge de cette réforme, c’est la justice sociale. Mais c’est aussi l’égalité hommes/femmes.

AÉ : Vous évoquez la dimension familiale des pensions. On sait effectivement que les femmes ont des carrières plus interrompues, avec plus de temps partiels, parce que ce sont elles qui, encore souvent, s’occupent des enfants, du foyer. Ce qui a une influence sur leur pension. Vous avez des pistes de travail à ce sujet ?

KL : Le fil rouge de cette réforme, c’est la justice sociale. Mais c’est aussi l’égalité hommes/femmes, c’est fondamental. À l’heure actuelle, le gender gap (l’écart entre les hommes et les femmes, NDLR) au niveau du montant des pensions est de 33 %. Dans la deuxième phase de la réforme, je veux donc rectifier les inégalités au niveau des pensions qui sont la résultante de la carrière. Nous voulons revaloriser le travail à temps partiel pour que les femmes puissent avoir accès plus facilement à la pension minimum. À l’heure actuelle, une femme qui travaille à mi-temps – prenons l’exemple des techniciennes de surface – pendant 45 ans, qui se lève à 4h00 du matin pour nettoyer les bureaux, qui n’a qu’un mi-temps, pas spécialement choisi – dans le secteur, les sociétés de nettoyage octroient difficilement un temps-plein – n’aura pas accès à la pension minimum, elle aura peut-être 700 euros de pension par mois. Je veux donc revaloriser le temps partiel à hauteur de 33 % pour pouvoir faire en sorte qu’il y ait plus de femmes – et de travailleurs à temps partiel, il n’y a pas que les femmes – qui aient accès à la pension minimum. Tout cela pour lutter contre la pauvreté des femmes qui sont aujourd’hui pensionnées. Parce que malheureusement il y a aujourd’hui plus de séparations, plus de divorces, donc plus de femmes seules quand elles arrivent à la pension et qui se retrouvent dans des situations compliquées.

AÉ : Quand vous parlez de revaloriser le temps partiel à hauteur de 33 %, que voulez-vous dire ?

KL : Cela veut dire qu’une femme qui a une pension de 750 euros aurait une pension de 1200 euros. C’est aussi une manière de lutter contre la pauvreté. C’est une base de négociation pour la deuxième phase.

AÉ : Il y a d’autres dossiers de ce type sur lesquels vous voulez travailler à l’avenir ?

KL : Nous voulons aussi régler la question des conjoints aidants : toutes ces femmes qui travaillent avec des indépendants n’ont pas accès à la pension minimum parce qu’elles n’ont pas 30 ans de carrière. Ce sont des choix de temps partiels, qui sont des choix familiaux, des choix du couple, effectués quand tout va bien. Mais qui une fois que le couple se sépare, alors qu’ils ont souvent soutenu la carrière de l’homme, ont des conséquences non pas pour la famille, non pas pour l’homme, mais pour la femme qui a soutenu l’homme… Nous voulons donc aussi travailler sur des notions comme le splitting : il faudrait que, lorsqu’une femme est restée mariée vingt ans à son mari, que des choix ont été faits comme évoqué plus haut, qu’une partie de le pension légale et complémentaire puisse lui revenir. Nous voulons aussi parler de la pension de survie, du taux ménage, de l’individualisation des droits, qui peut être dangereuse pour les femmes en matière des pensions…

AÉ : Comment ?

KL : Je veux créer une commission spéciale, sein du Comité national des pensions, où seront présents également l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, le Conseil de l’égalité entre hommes et femmes et des experts pour travailler sur ces dimensions de manière sérieuse, parce que pour moi l’axe femme est important. Il y a donc déjà des propositions très concrètes dans la phase deux, et des propositions à construire et à travailler dans la phase trois.

Quel employeur va dire : « Je vais engager quelqu’un de 57 ans qui est passé par la case chômage longue durée » ?

 

AÉ. : Vous avez évoqué la deuxième phase de la réforme et les mesures de maintien à l’emploi pour les travailleurs plus âgés. Mais en Belgique, le taux d’emploi des plus de 55 ans est faible. Mettre en place des mécanismes qui permettent aux gens de rester à l’emploi, c’est bien, mais encore faut-il qu’ils travaillent…

KL : La précédente législature a vu la fin de certains régimes de prépension. Or, que s’est-il passé suite à cela ? Il y a eu une hausse significative du chômage longue durée, des maladies de longue durée et une explosion des arrêts de travail pour les plus de 55 ans et particulièrement les plus de 60 ans. On ne paie donc plus de prépensions, mais on est toujours dans la sécurité sociale. Le coût est identique. Le but est donc que ces travailleurs puissent continuer à travailler. C’est toute la gestion de la carrière sur laquelle travaille Pierre-Yves Dermagne (le ministre socialiste du Travail et de l’Économie, NDLR), pour que les travailleurs plus âgés ne soient pas épuisés moralement, physiquement. Si quelqu’un arrive à 55 ans et qu’il est épuisé, c’est trop tard. Il faut voir comment aménager l’ensemble de la carrière et la mobilité. Comment des personnes peuvent avoir un adoucissement de leur charge de travail à la fin de leur fin de carrière, avec une réduction du temps de travail. J’ai toujours été pour la réduction collective du temps de travail, mais commençons peut-être par les plus de 55 ans. Car une fois passé par le chômage de longue durée, la maladie de longue durée, on a très peu de chances de retourner au travail. Quel employeur va dire : « Je vais engager quelqu’un de 57 ans qui est passé par la case chômage longue durée » ?

AÉ : Donc…

KL : Du coup, j’inverse la philosophie : tout le monde peut partir après 42 ans de carrière et à 60 ans. Non pas en prépension, mais via la pension anticipée. Et les travailleurs qui font le choix de continuer à travailler pourront avoir un bonus forfaitaire. Quel que soit votre salaire, vous aurez le même bonus pension. Enfin, il y aura aussi la pension à temps partiel, que ce soit un mi-temps ou un cinquième temps. Et tout ça s’ajoute à ce qui existe déjà, comme le crédit-temps, cela n’élimine pas d’autre régimes. Ce sont des incitants positifs, mais le choix revient au travailleur.

AÉ : Ce sont des mécanismes pour ceux qui ont un travail après 55 ans. Mais il y a aussi une culture en Belgique qui veut que l’on garde peu les plus de 55 ans à l’emploi…

KL : J’ai eu le VOKA hier au téléphone : ils disaient qu’eux aussi devaient fournir des efforts par rapport à cela. Sinon, on n’y arrivera pas par rapport au taux d’emploi.

AÉ : Le gouvernement dont vous êtes membre parle effectivement d’atteindre 80 % de taux d’emploi en 2030. C’est ambitieux.

KL : On est aujourd’hui à 71 %, donc, oui, c’est ambitieux. Il faut se donner des objectifs ambitieux, parce que c’est indispensable pour maintenir notre logique de contrat social et de sécurité sociale. On peut le faire par la création de nouveaux emplois, via le plan de relance. Mais si on ne prend pas en considération toutes les catégories de travailleurs, cela va être compliqué… Parallèlement aux plus de 55 ans, il y a plein de catégories de personnes qui n’ont pas accès à l’emploi. Je suis aussi Ministre de l’Intégration sociale, de la Pauvreté, des Personnes handicapées. Le taux d’’emploi des personnes handicapées est médiocre en Belgique. Si on ne fournit pas un effort, tant au niveau public que privé, pour intégrer toutes ces personnes – elles sont des dizaines de milliers reconnues – on n’y arrivera pas. Si on ne travaille pas sur l’accès à l’emploi des personnes les plus éloignées de l’emploi, notamment les personnes les plus précarisées, qui ont eu des échecs dans la vie, si on n’accompagne pas ces gens fortement vers l’emploi, ça n’ira pas non plus. Il ne faut donc pas seulement viser le futur travailleur qui n’a pas de problèmes sociaux, d’âge, physique : il faut faire un plan pour l’ensemble de la population. Je l’ai dit à la Chambre : si on laisse de côté toute une partie de la population, ce sera un échec. C’est un travail que nous devons faire, mais aussi les employeurs. Il y a le taux d’emploi, mais il y a aussi l’augmentation de la productivité, qui passera par l’enseignement, par l’enseignement technique et professionnel, par la formation, la recherche et développement. Tout cela concerne le plan de relance de Thomas Dermine (le secrétaire d’État à la Relance, membre du PS), avec énormément de leviers qui sont au niveau régional. Je suis d’accord avec vous, ça va être compliqué, mais il faut mettre tous les chaînons ensemble. Et c’est le moment je pense : six milliards dans une relance économique, on n’a jamais mis ça…

AÉ : Il y a aussi une condition d’emploi effectif de dix ans (104 jours par an en moyenne, soit 1040 jours sur dix ans) dans votre réforme pour accéder à la pension minimum… Vous étiez demandeurs ?

KL : C’est très touchy. Tout ce que nous avons évoqué est dans l’accord de gouvernement : la pension à temps partiel, le bonus pension. Je suis resté dans ce cadre, même si je l’ai interprété à la manière d’une femme. La condition d’emploi effectif est aussi dans l’accord de gouvernement. Est-ce qu’on était demandeurs ? Pas du tout. Mais c’est dans l’accord, ce sera donc négocié.

Il faut arrêter de dire qu’on va diminuer le coût absolu des pensions par rapport au PIB alors qu’on a une augmentation des pensionnés chaque année et une augmentation de l’espérance de vie.

AÉ : Certains, comme l’Open VLD, également membre de la Vivaldi, ont proposé 20 ans d’emploi effectif…

KL : 20 ans de condition effective, cela voudrait dire que 70 % des personnes qui ont aujourd’hui la pension minimum serait exclues, dont 2/3 de femmes. Ce n’est pas possible, je l’ai dit au parlement. Le premier ministre a dit que les pensions ne seraient jamais une variable d’ajustement budgétaire et je l’ai dit aussi. On ne fera pas d’économie sur les pensions. Il faut arrêter de dire qu’on va diminuer le coût absolu des pensions par rapport au PIB alors qu’on a une augmentation des pensionnés chaque année et une augmentation de l’espérance de vie. Sauf à diminuer les pensions des gens. Ce n’est juste pas possible.

AÉ : Cette condition d’emploi effectif remet également sur la table ce qui est pris en compte pour le calcul de la carrière…

KL : Aujourd’hui, les jeunes qui commencent à travailler passent souvent par des flexi-jobs, des intérims d’un ou deux jours, des formations en entreprise, des stages. Ce sont des périodes où les jeunes sortis des études travaillent et où rien n’est comptabilisé pour la pension. Et cette tendance augmente : la proportion de personnes qui n’ont encore rien comptabilisé pour la pension à 25 ans n’arrête pas d’augmenter… Si on met en place une condition d’emploi effectif, il faut donc aussi mener une réflexion sur une meilleure prise en considération de ce travail, qui est un travail réel, mais ne compte pas dans le calcul de la pension.

AÉ : On évoquait la proposition de l’Open VLD. Quand votre plan est sorti, il y a eu des réactions musclées, notamment au sein de votre majorité. Georges-Louis Bouchez, président du MR, vous a reproché d’avoir présenté la réforme dans la presse avant que les textes ne se retrouvent sur la table du Conseil des ministres.

KL : Les réactions, c’est normal, je ne vais pas dire que je suis fortement étonnée. Mais on a quand même le président du parti du premier ministre (Egbert Lachaert, de l’Open VLD, NDLR) qui dépose une loi préventive (celle prévoyant 20 ans d’emploi effectif, en août 2021, NDLR) parce qu’il n’a pas confiance dans la Ministre des pensions… Je trouve que c’est un peu fort de café. Ensuite le CD&V propose son plan pension, tout le monde dépose son plan pension. Et on reproche à la Ministre de ne pas dire à un moment donné « Voilà ce que je dépose sur la table » ? Pendant onze mois, je me suis tue, parce que je m’étais dit que je n’allais pas faire d’effet d’annonce. J’ai vingt ans de carrière politique derrière moi : si j’avais déposé une note au gouvernement, il y aurait eu des fuites dans tous les journaux et j’aurais dû courir derrière une réaction de chacun. Je pense que c’est une mauvaise manière de faire. Aujourd’hui, voilà un plan qui doit être lu dans son ensemble, avec une politique tout à fait différente de celle du gouvernement précédent. Ça peut effectivement choquer. Mais j’ai toujours dit que c’était une proposition qu’on allait négocier. Après les réactions un peu épidermiques de certains de nos partenaires, aujourd’hui tout le monde dit qu’il y a de très bonnes choses mais qu’il faut voir où mettre le curseur. On recommencera à négocier après le budget. Mais ce n’est pas au point mort : on discute actuellement en bilatérales, entre conseillers, avec les cabinets, ça nous permet de demander de nouvelles informations à notre administration, d’affiner les propositions qu’on a mise sur la table.

Il ne faut jamais oublier que les pensionnés, c’est un tiers de la population qui continue à consommer.

AÉ : La soutenabilité du système des pensions, évoquée dans certaines critiques de votre plan, c’est un monstre du Loch Ness. Est-ce qu’il existe une réflexion à long terme sur ce sujet ? Le précédent gouvernement et son ministre des Pensions, Daniel Bacquelaine (MR), voulaient mettre en place une pension à points.

KL : Je tiens d’abord à dire que les propositions que je fais sont neutres budgétairement. Nous avons fait des projections avec notre administration à l’horizon 2040, sans intégrer la hausse du taux d’emploi et sans prendre en compte la hausse de la productivité. Pour la pension à point, c’est non. Pour une société, choisir comment elle traite ses aînés, voir comment ses travailleurs qui ont cotisé peuvent vivre dignement ou non leurs vieux jours constitue un choix politique. Mon choix, celui du parti socialiste et de ce gouvernement, en réinjectant 1,2 milliards, réside dans le fait que l’on estime que les personnes âgées ont le droit de vivre dignement. Il y a aussi une logique qu’on ne prend jamais en considération : on voit toujours les pensions comme un coût et jamais comme une dynamique de participation à la croissance économique par la consommation… Il ne faut jamais oublier que les pensionnés, c’est un tiers de la population qui continue à consommer.

AÉ : Cela veut dire qu’il ne faut pas faire attention au budget ?

KL : Nous ne sommes pas le pays qui dépense le plus pour les pensions et les soins de santé. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit pas être attentif à la soutenabilité financière. Simplement, si on a un taux d’emploi qui augmente, une productivité qui augmente, une société plus inclusive, je dis qu’il y a de l’argent. Et puis nous voulons aussi un financement alternatif de la sécurité sociale. Je ne veux pas augmenter les cotisations sur le travail, ça suffit. Mais je pense qu’il y a encore beaucoup de marges pour la redistribution via l’imposition des Gafam, peut-être une hausse de la taxe compte-titre. Des marges qui ne font pas mal aux gens et qui ne feraient même pas mal aux petits actionnaires, mais qui permettront un peu plus de redistribution de la grande richesse. Une des étapes claires du financement de la sécurité sociale, c’est la réforme fiscale et la lutte contre la fraude fiscale, l’évasion fiscale. Tout ça va permettre à l’État d’avoir plus de recettes. Quand j’entends que l’on ne veut pas de nouvelles recettes, il faut bien réfléchir à ce qu’on est en train de dire…

Je vais déposer un projet de loi pour qu’un plan de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités soit adopté tous les cinq ans par chaque législature.

AÉ : Vous avez annoncé vouloir changer de logiciel en matière de lutte contre la pauvreté. Ca veut dire quoi concrètement ?

KL : À l’instar de la logique opérée pour le plan Handicap, j’insiste sur le fait que chaque membre du gouvernement a une responsabilité dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. On aurait pu restreindre un plan à mes compétences, c’est-à-dire grosso modo aux CPAS. Mais ça ne suffit pas. L’objectif est sortir les gens de la pauvreté, de diminuer la reproduction sociale inter-générationnelle de la pauvreté – nous avons des chiffres exécrables en Belgique par rapport au reste de l’Europe. J’ajoute aussi au plan de lutte contre la pauvreté la réduction des inégalités. La note cadre a été validée mi-juillet par le gouvernement. J’espère pouvoir valider le plan fin de l’année. On travaille aujourd’hui avec l’ensemble des administrations et avec les acteurs de terrain – BAPN, Fédérations de CPAS, Plateforme de lutte contre la pauvreté – sur des mesures concrètes en matière de santé, de justice, de telecom, d’énergie, etc. Dans l’idée de cette responsabilité collective, je vais déposer un projet de loi pour qu’un plan de lutte contre la pauvreté soit adopté tous les cinq ans par chaque législature. Aujourd’hui, lancer un tel plan dépend de la bonne volonté de chaque gouvernement. Je souhaite que cela devienne une obligation pour chaque législature.

AÉ : Quels sont les leviers prioritaires que vous identifiez en terme de lutte contre les inégalités ?

KL : Il faut d’abord travailler sur les plus précaires. Dans ce cadre-là, l’augmentation des demandes de revenus d’intégration par des jeunes de 18 à 25 ans me préoccupe énormément. À Bruxelles, 42 % des RIS sont des jeunes de moins de 25 ans… c’est une bombe. Ce sont soit des jeunes qui sont aux études, dès lors il faut les soutenir pour qu’ils ne soient pas contraints de travailler à temps-plein pour payer leurs études. Soit des jeunes qui n’étudient pas, ou plus, qu’il faut emmener vers le marché du travail, encourager à suivre des formations. Investir dans les jeunes n’est pas une dépense ! L’objectif est de les faire sortir des CPAS. Mon plan a quatre axes prioritaires. Le premier axe consiste à prévenir précocement la pauvreté, éviter que les gens n’y entrent. Pour cela, nous devons faire un travail sur le non-recours et pour ce faire, envisager l’automatisation de certains droits. Il nous faut aussi nous entourer des experts du vécu, déjà fort intégrés dans les administrations fédérales, qui jouent un rôle fondamental. Il faut aussi absolument agir sur le surendettement, assurer une prise en charge par les centres de médiations de dette. Vu l’augmentation des tarifs d’énergie, la situation va être explosive.

La réflexion est donc de faire en sorte que les droits dérivés soient maintenus quand les personnes veulent quitter un statut et que ces droits ne dépendent plus du statut mais des revenus globaux de la personne.

AÉ : Les travailleurs des CPAS sont à bout de souffle et le nombre de travailleurs augmente très peu proportionnellement au nombre de dossiers. Comment comptez-vous les soutenir ?

KL : Je veux allouer un budget supplémentaire aux services de médiation de dette dans les CPAS qui ne savent pas répondre à la demande en hausse aujourd’hui. Je le répète souvent : sans ressources humaines, il n’y a pas de droit aux bénéficiaires. Il y a donc toujours une partie du budget qui est allouée aux ressources humaines. 10 à 20 % des aides Covid pour les CPAS ont été consacrés à l’engagement de personnel. Quand on décide de l’augmentation temporaire de 15 % du taux de remboursement du montant du revenu d’intégration, c’est aussi de l’argent qui rentre pour le personnel.

AÉ : Un autre axe important de votre plan, c’est l’emploi…

KL : Oui, un emploi de qualité. L’augmentation du salaire minimum est fondamentale. Dans ce cadre-là nous devrons réfléchir à la question des droits dérivés : tarif social, aides complémentaires, etc. Que fait-on des personnes qui hésitent à prendre un emploi de peur de perdre ces droits ? La réflexion est donc de faire en sorte que les droits dérivés soient maintenus quand les personnes veulent quitter un statut et que ces droits ne dépendent plus du statut mais des revenus globaux de la personne. Je suis convaincue que cela leur permettra de faire un pas vers l’emploi.

AÉ : L’enjeu pour les associations de lutte contre la pauvreté, c’est la suppression du statut de cohabitant : qu’allez-vous faire ?

KL : Je suis pour l’individualisation des droits, mais on n’y arrivera pas, ça n’est pas dans l’accord de gouvernement. Il faut donc travailler à comment effectivement mettre à mal le statut cohabitant, comme on l’a fait sur le prix de l’amour, à comment encourager les nouveaux mode de cohabitation – aujourd’hui freinés par le calcul des allocations sociales. On a réussi à éliminer le statut cohabitant dans le cadre du relogement pour les personnes sinistrées. C’est comme ça qu’il faut travailler, mettre le pied dans la porte, faire des avancées qui permettront de reposer des choses en 2024 dans un accord de gouvernement.

AÉ : Autre point de tension : l’aide alimentaire. Quelle est votre vision de sortie de l’aide alimentaire ?

KL : On a dégagé beaucoup de moyens pendant le Covid, c’était indispensable. J’ai fait en sorte que pour 2021 et 2022, on reste au même niveau de subventions que l’année Covid. Aussi, j’ai veillé à rendre la nourriture disponible mais aussi des produits d’hygiène et de soin. C’est plus facile d’acheter un kilo de farine qu’un produit de douche ou une brosse à dent dont les prix sont exorbitants.

AÉ : Allez-vous privilégier les chèques alimentaires aux colis, les premiers ayant été souvent défendus pendant la crise par des acteurs/rices du secteur social ?

KL : Tous les mécanismes sont complémentaires pour répondre à chaque type de besoin, que ce soit les repas préparés pour les personnes sans-abri et en situation de mal logement, les épiceries sociales, les restos du cœur – fondamentaux contre l’isolement social –, les colis alimentaires – qui ont bien évolué, ne l’oublions pas- et les chèques… Il faut aussi souligner, dans cette chaîne, tous les mécanismes de solidarité mis en place autour des surplus alimentaires des supermarchés. Qu’on arrête donc d’être idéologique comme certains le sont sur ce sujet. Je ne comprends pas les logiques d’opposition qu’on a pu observer à ce sujet.

AÉ : Le Conseil des ministre a adopté en juin dernier le Plan fédéral Gender mainstreaming. Quelle attention votre plan porte-t-il à la situation des femmes ?

KL : La dimension femmes est fondamentale pour moi, je suis féministe depuis toujours… La pauvreté infantile – dont les compétences relèvent souvent des entités fédérées – sera intégrée dans le plan, il s’agit d’une obligation européenne. Si les enfants sont pauvres, c’est parce que leurs parents le sont. Dans nos grandes villes, on le voit, la précarité des femmes – qui composent la grande majorité des familles monoparentales – est grande.
Je veux renforcer le projet Miriam qui s’adresse à des femmes qui, en plus d’être en situation de pauvreté – et à cause de la pauvreté – sont totalement isolées. Les femmes culpabilisent, donc se cachent. Elles pensent qu’elles sont seules dans cette situation alors que malheureusement elles sont nombreuses.  On voit aussi à quel point ces familles sont malmenées par les écoles, …Le projet Miriam leur redonne confiance, les redirige vers une formation, un emploi, un psy. Cela leur donne une meilleure image d’elles-mêmes et cela a un impact positif sur leurs enfants.

On a vu que les souplesses octroyées pendant le Covid n’ont pas enrayé le fonctionnement des CPAS

AÉ : Elles – comme tous les allocataires – peuvent aussi être malmenées dans les CPAS où les travailleurs sociaux sont tiraillés entre contrôle et accompagnement…

KL : On a essayé, avec les aides Covid, de changer la manière de penser des assistants sociaux, on a allégé les enquêtes sociales, ce qui a généré certaines incompréhensions et résistances de certains travailleurs, pris dans des logiques de contrôle administratif et des logiques financières. Je constate que l’image des CPAS est négative dès la formation. Il y a un travail à faire auprès des étudiants en école sociale. J’ai entendu de jeunes assistantes sociales me confier que leurs professeurs leur ont dit « tout sauf le CPAS ». J’aime à rappeler qu’on peut avoir toutes les associations de première ligne qu’on veut, seuls les CPAS ouvrent les droits. Les associations pourront se démener autant qu’elles peuvent, mais si elles n’envoient pas les citoyens vers les CPAS, ils n’auront pas de droit. Je veux aussi arriver à intégrer plus de simplification administrative pour renforcer le travail d’accompagnement. On a vu que les souplesses octroyées pendant le Covid n’ont pas enrayé le fonctionnement des CPAS. J’ai réactivé un groupe de travail avec les CPAS. De bonnes idées remontent, comme la présomption de six mois. Il y a aussi un autre problème : des personnes ne veulent pas se rendre aux CPAS. Cela pose question. Les gens ont peur de s’identifier aux « assistés » – le discours ambiant des dernières années n’a pas aidé -, ils craignent également d’y rester pour la vie après y avoir posé un pied dedans.

AÉ : Vous parlez d’« assistés » mais la notion d’ « activés » est aussi dans le discours ambiant et les politiques publiques, à travers notamment le PIIS (projet individualisé d’intégration sociale), objets de critiques des réseaux de lutte contre la pauvreté…

KL : Je ne vais pas arrêter le PIIS. Si on utilise le PIIS correctement, c’est un très bel outil. Le PIIS, ça n’est pas dire « Vous devez trouver un travail dans les six mois. » Le PIIS, c’est l’occasion de voir ce dont la personne a besoin pour, demain, pouvoir sortir du CPAS. C’est intéressant pour les jeunes de 18 à 25 ans. Les jeunes ont envie de faire des choses, de faire autre chose, et ils ne savent pas comment. On est là pour les soutenir.

AÉ : Le quatrième axe de votre plan vise à agir sur l’agenda social européen. Qu’envisagez-vous ?

KL : La présidence portugaise du Conseil de l’Union Européenne était très sociale : elle a travaillé sur la Child Guarantee, sur le sans-abrisme. Nous avons un rendez-vous important : la présidence pour la Belgique en 2024 (de janvier à juin, NDLR). Il faut la préparer. Nous allons travailler sur les socles sociaux, le Housing First, le salaire minimum européen…

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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