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Julien Langumier : « Gouverner les catastrophes comme un objet parmi d’autres relève d’une gageure »

Anthropologue des catastrophes, ethnologue et coauteur de l’ouvrage «Le gouvernement des catastrophes» (éd. Karthala, 2013), Julien Langumier nous explique les effets et défis, à court et à long terme, que devront affronter les populations sinistrées des inondations en Wallonie. Entretien.

© Flickrcc Peter Castleton

Alter Échos : Le lendemain de la catastrophe pose un certain nombre de défis aux populations sinistrées. Quels en sont les principaux ?

Julien Langumier : Le lendemain de la catastrophe confronte les habitants à des problèmes matériels évidents : évacuation de son logement, voiture hors d’usage signant l’absence de moyen de déplacement, perte de ses affaires personnelles, vêtements, papiers, photographies. La gestion de crise ouvre un temps extraordinaire qui se prolonge pour les habitants touchés par des dommages importants. Elle ouvre alors un contexte d’incertitude : quelles indemnisations attendre ? Quelles procédures administratives faut-il suivre ? Comment les décisions de la puissance publique spécifiques à la catastrophe vont-elles se décliner sur le territoire ? Quel est le calendrier de retour à la normale ? Quelles sont les causes de l’événement ? Est-ce que cela peut se reproduire ? Faut-il quitter ce territoire, ce quartier ou ce village ? Le jour d’après confronte également certains sinistrés à des interactions sociales inédites. Face aux associations caritatives par exemple, du statut de donateur, ils découvrent le fait de devenir donataire et ont parfois de grandes difficultés à accepter l’aide qui leur est proposée gratuitement. Le risque d’être considéré comme appartenant dorénavant aux populations en difficulté, voire assistées, taraude les sinistrés. Dans les entretiens, c’est bien souvent l’évocation d’une aide provenant d’une personne considérée socialement dans une situation moins favorable que soi qui suscite la plus grande émotion dans les récits du drame. Certains vivent l’expérience de la catastrophe également comme un événement médiatisé à travers la manière dont ils deviennent acteurs des interviews et reportages audiovisuels. Le récit de la catastrophe qui devient un objet public largement diffusé fait écran momentanément à la réalité du drame. Suivant une rupture de temporalité, la catastrophe marque donc, à titre individuel et collectif, la bascule du statut d’habitant du territoire vers celui de sinistré de l’inondation.

« La gestion de crise ouvre un temps extra-ordinaire qui se prolonge pour les habitants touchés par des dommages importants. »

AÉ : Le premier défi semble donc être celui de réinvestir un « chez-soi » complètement défiguré et méconnaissable.

JL : Lors de la décrue, le retour chez soi est marqué par l’effroi face à un univers domestique sens dessus dessous. L’inondation a notamment pour effet d’introduire un profond désordre en déplaçant les objets, en détruisant les cloisons, en ouvrant plus largement l’espace intérieur de la maison au déferlement des éléments extérieurs, boue et eaux de la crue mais également de nombreux objets charriés par le courant. Avant même de pouvoir mesurer l’ampleur des pertes matérielles, cette première image de l’anéantissement de l’ordre domestique reste attachée au retour à la maison. Retrouver les victuailles du congélateur dans le jardin ou au contraire le limon dans les lits des chambres à coucher introduit un sentiment de pollution, voire de souillure que l’anthropologue britannique Mary Douglas a analysé comme résultant de la mise en contact d’objets ou de substances assignés en temps ordinaire à des places séparées. Passé ce premier instant qui conduit certains habitants à refermer la porte de leur maison, vient le temps du tri. Il s’agit de faire la part des choses entre ce qui peut être conservé et ce qui doit être jeté. Ce travail est une épreuve matérielle et physique au regard des volumes de déchets provoqués par la crue. C’est également une épreuve sur le plan symbolique et psychologique tant l’objet altéré par l’inondation est souvent hors d’usage, mais il conserve l’identité et la valeur qui lui était attribuée avant la catastrophe. L’exemple des photographies de famille est emblématique et se traduit par des tentatives de conservation pour sauver le souvenir que représente l’image, quand bien même cette dernière est en partie détruite ou effacée par l’eau.

AÉ : Y a-t-il des enjeux de mémoire en ce sens ?

JL : Le rapport au temps s’inscrit dans une culture matérielle qui n’est pas le seul produit d’injonctions consuméristes. Les objets que l’on conserve chez soi constituent le support d’une mémoire personnelle ou familiale dont on a besoin pour reconstituer ou enrichir un récit biographique. En vidant les logements des objets mnésiques, l’inondation dépossède les habitants de certains souvenirs et introduit le risque d’une perte de mémoire plus importante. La catastrophe suspend de plus de nombreuses routines et habitudes, autant de liens quotidiens avec le passé. En ce sens, l’événement catastrophique tend à réduire l’identité des habitants à celle de sinistré en reléguant le passé de chacun au second plan. Dans le même temps, la catastrophe devient à son tour un objet mémoriel comme en témoigne la conservation des laisses de crue indiquant la hauteur atteinte par les eaux dans les logements ou sur les édifices publics. Au final, un des enjeux importants est bien l’articulation de ces deux mémoires, celle du temps long des personnes et des familles et celle du temps court de l’événement cataclysmique.

AÉ : Dans quelle mesure doit-on se réjouir des élans de solidarité entre citoyens auxquels on a pu assister ?

JL : Les catastrophes naturelles n’échappent pas aux dynamiques sociales que l’on peut observer en temps ordinaire. Si des formes de solidarité inédites se développent parfois spontanément depuis les opérations de sauvetage jusqu’à l’aide apportée face aux destructions matérielles, des tensions et des conflits émergent quasi systématiquement dans les contextes de tragédie collective. Pour exemple, le principe de distribution des aides au niveau local constitue une des premières questions politiques de la gestion de crise dans le cas de l’afflux d’argent d’un niveau régional ou national vers des localités sinistrées. Doit-on alors donner la même somme forfaitaire à tous les sinistrés au principe d’une forme d’universalité de la situation de sinistrés face à l’expérience du malheur ? Ou au contraire faut-il prendre en compte la situation de chacun, notamment en termes de ressource ou de couverture assurantielle pour donner à ceux qui en ont le plus besoin ? Dans un cas comme dans l’autre, les aides peuvent activer les craintes ou les fantasmes d’un bouleversement des hiérarchies sociales établies et nourrir des accusations à l’égard de ceux qui profiteraient du drame. Les récits de catastrophes sont souvent construits au regard de l’enjeu implicite qui consiste à se positionner à titre individuel sur l’échelle du malheur de la catastrophe collective. Ma situation est-elle normalement anormale ou anormalement anormale par rapport aux autres, voisins, amis, acteurs économiques ? En ce sens, l’expérience de la catastrophe a une dimension collective qui est souvent masquée par la réduction du vécu au seul plan individuel. Les dispositifs d’urgence médico-psychologiques contribuent sans doute à cette individualisation de l’expérience du drame alors même que dans les cellules mises en place, les intervenants témoignent de l’importance des enjeux collectifs, d’équité, voire de politisation à travers les recherches de responsabilités.

« Si des formes de solidarités inédites se développent parfois spontanément depuis les opérations de sauvetage jusqu’à l’aide apportée face aux destructions matérielles, des tensions et des conflits émergent quasi systématiquement dans les contextes de tragédie collective. »

AÉ : Justement, sur un plan collectif, quel rôle peuvent jouer la puissance publique et les politiques de prévention ?

JL : « Vivre avec les catastrophes » ou « avec le risque » constitue en effet le leitmotiv d’un appel au développement d’une culture du risque ou d’une résilience de la population ou encore d’une mobilisation de tous pour contribuer à sa propre sécurité. Mais ces formules ne doivent pas masquer que la catastrophe confronte la puissance publique à un paradoxe important, celui de se préparer à un événement qui par essence dépasse ses moyens classiques. Gouverner les catastrophes comme un objet parmi d’autres relève d’une gageure et pourtant il est indispensable de se préparer à ces événements et d’établir les plans pour y répondre. Les politiques de prévention constituent des réponses qui n’attendent pas la catastrophe et cherchent à inscrire dans le temps ordinaire la possibilité d’un événement majeur pour en limiter les conséquences. Cependant, dès lors que ces mesures de prévention ont un coût ou remettent en question des projets de développement, se pose la question des choix entre des logiques parfois antagoniques. À l’image des lois constitutives de la politique de prévention en France qui répondent quasi toutes à une catastrophe depuis 1982, les événements majeurs constituent de puissants catalyseurs de l’action publique sur le sujet. Cependant, ces mesures doivent se pérenniser, sur le plan réglementaire, législatif ou dans les pratiques d’aménagements, sans quoi, passé l’émotion de la catastrophe, les dynamiques antérieures à la tragédie risquent de reprendre leur ascendant.

AÉ : Quels sont les enjeux pour les personnes sinistrées dans les années à venir ?

JL : Sur le moyen terme, les sinistrés recherchent une explication à la catastrophe. Des enquêtes personnelles documentaires peuvent être conduites à travers des articles scientifiques ou les productions médiatiques, à l’image des controverses qui surgissent autour de l’alerte des populations et de l’anticipation des pouvoirs publics face au phénomène météorologique. L’investigation historique permet par ailleurs d’arpenter le territoire à travers les précédents que l’on a pu observer, les cas échéant en remettant en perspective les choix d’aménagement et d’urbanisation qui ont pu sous-évaluer le risque. Quels que soient les matériaux rassemblés, cette pratique se développe, de manière analogue aux observations faites par l’anthropologie de la maladie, tant que les sinistrés ne stabilisent pas une explication de la catastrophe qui repose sur l’identification d’un responsable, voire d’un coupable. Ce besoin de sens à l’expérience du malheur peut nourrir des entrées en politique au niveau local et la constitution de mouvements associatifs dont la ressource politique est en partie constituée par la tragédie collective et l’identité de victimes des sinistrés. À plus long terme, la mémoire du drame est partie prenante au plan individuel de la construction des récits de vie mais également un enjeu collectif pour inscrire cet événement dans l’histoire et l’identité du territoire. Certains villages portent de nombreuses années la catastrophe, tant ils sont devenus les territoires martyrs de l’inondation. Comment dès lors concilier cette identité nouvelle avec la précédente ? Comment la dépasser en assignant à la catastrophe une place spécifique dans l’histoire du territoire ?

 

 

 

 

 

En savoir plus

Sur le même sujet, relire notre entretien avec Jacques Teller « Avec le changement climatique, il est fort probable que les inégalités environnementales liées aux inondations s’exacerbent », Alter Échos n° 494, juin 2021.

Nidal Taibi

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