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Boulots de merde !

Ils sont cireurs de chaussures, infirmiers, distributeurs de prospectus, ou gestionnaire de patrimoine… Leur point commun: ils font des boulots de merde. Julien Brygo et Olivier Cyran, journalistes, qui, comme ils le confient d’emblée «font donc partie du club», ont décidé d’aller à la rencontre de ces métiers, y compris les plus utiles socialement, rongés par la précarisation.

07-10-2016

Ils sont cireurs de chaussures, infirmiers, distributeurs de prospectus, ou gestionnaire de patrimoine… Leur point commun : ils font des boulots de merde. Julien Brygo et Olivier Cyran, journalistes, qui, comme ils le confient d’emblée « font partie du club », ont décidé d’aller à la rencontre de ces métiers, y compris les plus utiles socialement, rongés par la précarisation. Avec une plume acerbe et un brin de cynisme, ils font un état des lieux partiel mais édifiant de la « merditude du travail » aujourd’hui à travers les récits des travailleurs, qu’ils mettent en perspective avec les mesures gouvernementales et les nouvelles techniques de management.

Alter Échos : Vos « boulots de merde » recouvrent une réalité plus large que les bullshit jobs de David Graeber (anthropologue américain qui avait théorisé l’idée selon laquelle nous vivions dans une société de « bullshit jobs » dans son essai On the phenomenon of Bullshit Jobs, publié dans le magazine Strike ! en 2013), puisque vous ne vous êtes pas limités aux cols blancs qui s’ennuient et trouvent leur travail inutile. Comment avez-vous défini et sélectionné les « boulots de merde » de votre enquête ?

Julien Brygo : L’envie d’écrire sur ce sujet vient de l’essai de David Graeber. Il y évoque les métiers occupés par des cadres, essentiellement de l’industrie capitaliste. Selon Graeber, ces gens sont frappés par l’ennui, la perte de sens et les scrupules de réaliser qu’ils sont inutiles. Cet ouvrage nous a stimulés. On a donc décidé de flinguer les trois quarts de notre enveloppe de frais du bouquin pour rencontrer David Graeber et on est tombé de haut. Concernant sa méthodologie, il n’avait aucun chiffre, aucune source, aucune donnée. Il a en fait compilé des témoignages issus de blogs d’avocats d’affaires australiens. Selon nous, les boulots de merde se situent davantage dans les basses échelles de la société, chez ceux qui mettent leur intégrité physique et mentale en jeu dans le salariat. Nous questionnons tout au long de notre ouvrage l’utilité sociale des métiers. On est parti du cireur de chaussures – métier qu’on pensait disparu en France – tout comme les conducteurs de « pousse-pousse ». Avec l’explosion des inégalités, on voit en fait éclore une nouvelle classe de larbins, comme celle qui existait au XIXème siècle. On aurait pu appeler ce livre une histoire du larbinat.

Olivier Cyran : Le boulot de merde est souvent identifié à des boulots précaires, mal-payés, des boulots qui nécessitent de courber l’échine devant un maître. Ils renvoient à tous les métiers de service, les métiers à faible rémunération et aux droits syndicaux absents sinon difficilement accessibles. Nous avons utilisé plusieurs critères « objectivables » pour définir le boulot de merde : rémunération faible, précarité du statut, isolement sur le lieu du travail, harcèlement du patron, non-accès aux syndicats, discriminations sur la couleur de peau ou le sexe, nature du contrat, inégalités dans le partage des tâches ou des ressources… Au-delà de ça, on a constaté que les boulots de merde concernaient aussi des métiers qu’on croyait plus protégés, mieux valorisés, plus prestigieux en termes d’utilité sociale. Les métiers socialement très utiles, comme les infirmiers, les enseignants ou les postiers, par leurs conditions actuelles d’exercice et par la prolifération de statuts dérogatoires au code du travail (interim, CDD, etc.) finissent par prendre eux aussi les traits des boulots de merde. Il y a un phénomène de gangrène qui fait que l’ensemble du monde du travail est gagné par cette merditude.

Les métiers socialement très utiles, comme les infirmiers, les enseignants ou les postiers, par leurs conditions actuelles d’exercice et par la prolifération de statuts dérogatoires au code du travail finissent par prendre eux aussi les traits des boulots de merde.

A.É. : Vous évoquez aussi les auto-entrepreneurs comme les livreurs de vélo, métiers qu’on a vu apparaître ces dernières années…

O.C. : L’auto-entrepreneur est l’avant-garde de tous ces statuts qui individualisent de plus en plus la main-d’œuvre, qui l’atomisent et la fragmentent. Il en résulte que chaque individu est de plus en plus isolé et dépendant de lui-même : il n’a plus la possibilité de compter sur la solidarité de ses collègues de travail et de se défendre face à son employeur. Cette situation crée de la souffrance, du stress, de la dépression. C’est le cas dans la majeure partie des métiers sur lesquels on s’est penché sur ce livre.

 

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A.É. : C’est difficile d’avouer ou de reconnaître qu’on fait un boulot de merde. Vous parlez d’un comédien qui fait le kangourou dans un parc d’attractions. Il ne se plaint pas et évoque la reconnaissance qu’il reçoit dans le sourire des enfants. Avez-vous souvent rencontré cette gratification symbolique parmi les boulots de merde ?

J.B. : La nature humaine semble être ainsi faite qu’on cherche des raisons de croire que ça vaut le coup malgré tout. La majorité des gens qui font des boulots de merde le subissent mais ils trouvent bien des raisons de s’y faire. Parce qu’ils n’ont pas le choix : il y a des vies à faire tourner, des loyers à payer, résultat, on peut difficilement refuser un boulot de merde. Les mécanismes d’aliénation se renforcent avec ce chantage ordinaire.

O.C. : S’ajoute à ça le conditionnement porté par les médias, le politique ou encore Pôle Emploi ou la famille qui jugent que le travail est censé nous épanouir et nous libérer. Cela nous amène à considérer comme attrayant des boulots très dégradés et très dégradants auxquels nous sommes condamnés.

A.É. : Avez-vous pensé aller faire un tour dans le secteur associatif ou le monde des ONG pour y trouver des boulots de merde ?

J.B. : Dans les petites structures, il est très fréquent que la rémunération financière soit remplacée par la gratification symbolique. Les mécanismes d’exploitation, au nom de la cause, sont très répandus. On évoque le secteur associatif à travers le service civique, copie du modèle américain, qui est en train d’inonder la France. Cela permet au secteur associatif de se décomplexer de l’emploi à moindre coût. L’employeur paye 100 euros par mois pour 24 heures, voire 30 heures par semaine. Tous les mécanismes du monde du travail réel sont présents dans ce service civique. On aurait pu extrapoler au monde militant où des gens se font passer pour des gourous et font porter à d’autres larbins tout le boulot au nom de la cause et du prestige. Mais on a dû faire des choix.

O.C. : On a tous les deux une certaine expérience du secteur associatif et militant, ainsi que des entreprises de presse de gauche qui dans leur contenu dénoncent le recours à la précarité mais n’hésitent pas à précariser leur personnel. Il y aurait un bouquin à faire sur les structures de gauche – entreprises ou associations – qui portent un message émancipateur et dans l’arrière-cuisine, exercent exactement ce qu’ils dénoncent. Salarié de la CGT ou pigiste à l’Humanité (quotidien français communiste, NDLR), c’est pas toujours de la tarte !

A.É. : Vous évoquez dans le chapitre sur le service civique le cas d’un jeune qui doit s’occuper de personnes âgées après une formation de quelques heures à peine. Les conditions « de merde » pèsent donc sur les employés mais aussi sur les bénéficiaires…

J.B. : Cela illustre la nécessité d’un renforcement des services publics, surtout pour s’occuper des personnes âgées, dans l’aide à domicile par exemple. Or, on laisse le marché opérer au moins coûtant. Les personnes qui aujourd’hui exercent ces métiers du soin, surtout des femmes, doivent jongler entre plusieurs employeurs et gagnent des salaires dérisoires. Pendant ce temps, François Fillon déclare devant un parterre d’expatriés à New-York qu’il est temps que les Français comprennent la précarité (le candidat à la primaire a tenu ce discours en septembre dernier. « Il serait temps qu’on accepte qu’il peut y avoir des emplois précaires », a-t-il déclaré. Ou encore : « C’est toujours mieux de travailler que d’être au chômage ou au RSA », NDLR).

A.É. : Ce phénomène des boulots de merde n’est pas neuf mais il évolue. Quels sont ses nouveaux contours ?

O.C. : La nouveauté, c’est la célébration, dans les médias ou dans la bouche des experts, des tâches et des corvées serviles, qui constituent souvent l’appendice de l’industrie du luxe. La nouveauté réside également dans la diffusion des méthodes managériales qui veulent optimiser leur rendement avec l’approbation du personnel. Exemple avec le Lean management, créé au Japon dans les usines Toyota. Il est appliqué tant dans les entreprises privées que dans les services publics, à Pole Emploi, à Radio France ou dans les hôpitaux. Les infirmiers et infirmières n’ont plus le temps de discuter avec le patient et doivent faire du chiffre, dégager des lits le plus vite possible. Les conséquences sont dramatiques. La souffrance au travail explose. Au CHU de Toulouse, où nous avons enquêté sur la mise en place du Lean Management, il y a eu quatre suicides parmi le personnel infirmier en trois mois. La souffrance au travail a toujours existé mais elle est aujourd’hui invisibilisée et passe à travers le filtre post-moderne de l’épanouissement au travail ; les situations les plus violentes sont converties dans un langage orwellien en des expériences dynamiques. En d’autres mots, les patrons offrent des poufs à leurs employés pour faire la sieste. On met cette sucrerie en avant au lieu d’évoquer l’extrême souffrance au travail.

La souffrance au travail a toujours existé mais elle est aujourd’hui invisibilisée et passe à travers le filtre post-moderne de l’épanouissement au travail. Olivier Cyran

A.É. : Il y a ce chapitre particulièrement fort sur ces employés d’une entreprise de sécurité chargés de traquer les migrants à Dunkerque, paroxysme de la violence sociale du monde du travail que vous entendez dénoncer.

O.C. : Ce métier est au croisement du boulot de merde et du sale boulot. En traquant les migrants pour les remettre aux mains des flics, ces pauvres recrues prennent le pouvoir sur des gens encore plus pauvres qu’eux. Et certains tirent même une certaine jouissance sadique de ce métier. On touche au nœud du problème. On pourrait avoir une vision de commisération à l’égard des pauvres gens contraints de faire des boulots durs et mal payés. C’était important de montrer que la logique économique qui conduit à la prolifération des boulots de merde conduit aussi à l’acceptation par des gens – qui auraient pu faire quelque chose d’épanouissant pour eux-mêmes ou pour les autres – à faire un travail, sinon de tortionnaire en tout cas de supplétif de la police, dans des des conditions dégradantes et avec une grande violence sinon physique en tout cas symbolique à l’égard de gens qui sont encore plus malheureux qu’eux.

 

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A.É. : « C’est la lutte collective qui redonne du sens à notre boulot, contre ceux qui nous le pourrissent », écrivez-vous dans le dernier chapitre consacré à un employé de La Poste qui se mobilise, conscient toutefois que la bataille est déjà perdue, contre le mouvement de privatisation de ce service. Mais donneriez-vous ce même conseil au livreur de « Take Eat Easy », start-up belge de livraison de nourriture qui a fait faillite fin juillet, que vous avez également rencontré ?

J.B. : Un collectif soudé empêche la soumission. C’est ça que veut nous dire le postier. En effet, c’est beaucoup moins simple d’entrevoir des luttes pour les travailleurs isolés, comme les livreurs à vélo ou les chauffeurs Uber. Il n’est pourtant pas si sûr qu’ils se laissent faire ad vitam eternam. Cet été, des milliers de livreurs à vélo de Deliveroo en Grande-Bretagne ont tous ensemble refusé de bosser et ils ont obtenu des avancées sur leurs statuts (les protestataires avaient d’ailleurs rebaptisé la start-up Slaveroo, NDLR). Ils ont prouvé que c’était possible d’entrevoir des combats collectifs sur ces nouveaux types de contrats, de mener des grèves en dehors des syndicats.

O.C. : On traverse une période extrêmement défavorable dans laquelle l’état d’urgence se conjugue au despotisme manageurial pour écraser les résistances. Les boulots de merde se définissent aussi par cette extrême difficulté à défendre ses droits. C’était important de terminer sur ce postier. On voit que ce service public se « merdifie » de plus en plus. Les luttes qui existent encore sporadiquement à La Poste tentent de contrarier un peu le rouleau compresseur mais la cause est perdue. Néanmoins, la lutte reste importante pour redonner du sens au travail, d’apaiser la souffrance et de redresser la tête. C’est une question de dignité personnelle.

J.B. : On peut citer l’exemple des Fralib qui ont réussi à sauver leur usine en la transformant en coopérative (à l’issue d’une lutte de quatre ans contre Unilever qui désirait délocaliser la production de Gémenos en Pologne, NDLR). Aujourd’hui, ils continuent à remplir des sachets de thé à la chaîne sauf qu’ils ont décidé collectivement de poursuivre cette tâche et d’en tirer collectivement le bénéfice. Ils ont retrouvé le sens d’utilité commune. La mobilisation peut sortir les gens de leur souffrance et de leur sentiment d’inutilité.

 

Boulots de merde ! Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers, par Julien Brygo et Olivier Cyran, Coll. Cahiers libres, La Découverte, 2016, 240 p., 17 euros.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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