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Jeunes jugés dérangeants à Charleroi, une innovation sujette à caution

Face aux conflits de voisinage et aux incivilités, Charleroi innove. Sa cellule « Jeunes jugés dérangeants » tente de dénouer les tensions. Une approche qui dérange.

11-05-2012 Alter Échos n° 337

En matière de prévention, Charleroi innove. La Cellule « Jeunes jugés dérangeants » et la méthode « méduc », alliant médiateurs et éducateurs communaux, font la fierté de la Commune depuis l’été 2008. Sur le terrain, le travail de la cellule intrigue. S’agit-il vraiment de prévention ? Les AMO se méfient.

Un vendredi matin, l’équipe de la cellule « Jeunes jugés dérangeants » (JJD) de Charleroi nous accueille dans sa camionnette blanche. « On nous appelle l’Agence tous risques », plaisante Benoît Alexandre, éducateur.

C’est parti pour une petite tournée ponctuée d’explications. « On nous octroie des dossiers basés sur des nuisances occasionnées par des jeunes. Du bruit, des regroupements, voire de la violence. Notre mission, c’est de réduire la nuisance », nous dit l’éducateur. Réduire les nuisances, mais pas seulement. Cette cellule, au nom interpellant, se donne pour mission de « dénouer les tensions par la médiation ». D’un côté, des médiateurs au contact de personnes qui se plaignent de « jeunes qui dérangent ». De l’autre, des éducateurs qui partent directement à la rencontre de ces jeunes. « Il s’agit de discuter avec eux, pour voir s’ils ont conscience qu’il y a un problème. Petit à petit, le travail de l’éducateur vise à tirer le jeune vers la médiation », décrit Franco Gizzi, responsable du service Relations aux citoyens1. Ce mélange de médiation et d’éducation a désormais un nom : Méduc. « Un alliage qu’on trouve rarement », s’enorgueillit Franco Gizzi.

Cette approche innovante face au sentiment d’insécurité a suscité de l’intérêt. La Fondation Roi Baudouin avait contribué à financer ce « laboratoire ». On trouve aussi mention du projet dans un « guide de bonnes pratiques » rédigé par Amnesty International.

« La police n’a pas su répondre aux attentes »

La camionnette sillonne les rues de Charleroi et de Gilly. Premier arrêt devant une discrète maisonnette en briques. Un « dossier » suivi par la cellule depuis plus d’un an. Des tensions de voisinage exacerbées entre jeunes amateurs de ballon rond et un habitant du quartier. Véranda cassée, insultes mutuelles et petites provocations sont le lot quotidien des deux parties.

Nous pénétrons chez la mère de l’un des jeunes. Son attitude vis-à-vis de la cellule JDD est ambivalente. D’un côté, elle accueille favorablement la présence de ces tiers qui « évitent que ça s’envenime ». Mais de l’autre, elle garde rancune à l’encontre de l’éducateur qui, au départ, n’aurait pas cru à sa version et aurait menacé son fils « de se retrouver en IPPJ ». « Il a fallu trois rencontres pour clarifier la situation », reconnaît Benoît Alexandre qui explicite sa position à la jeune mère de famille : « Je crois votre voisin, je vous crois aussi, mais lui [votre voisin], il exagère. »

Nous remontons dans la camionnette pour remettre une lettre de convocation à un jeune accusé par son voisin d’empiéter sauvagement sur son espace vital. L’occasion pour l’éducateur de mieux définir les contours de sa mission : « Les habitants adressent leurs plaintes au service Relations aux citoyens. Souvent parce que la police n’a pas su répondre à leurs attentes. » D’ailleurs, il arrive que la police s’adresse directement à la cellule pour atténuer des tensions assez graves.

La police, un « commanditaire » parmi d’autres, comme l’explique l’éducateur : « Le parquet nous donne des dossiers comme si on allait les résoudre, la police ferroviaire nous appelle quand elle ne s’en sort pas, nous intervenons aussi sur demande du juge de la jeunesse. »

La dernière chance, au dernier moment…

La brigade de choc s’arrête devant une autre maisonnette, à Gilly cette fois-ci. « Ici, c’est du lourd, prévient Benoît Alexandre. Il y a des nuisances sur le quartier, des petites mafias, du trafic de bagnoles. »  

On cherche Dylan (prénom d’emprunt). Sa grand-mère l’appelle, nous l’attendons quelques minutes. Dylan débarque en training, au saut du lit, les cheveux ébouriffés. L’éducateur lui remet une lettre : « C’est une convocation suite à une plainte déposée dans le quartier. » Dylan esquisse un sourire énigmatique. L’éducateur se fait plus rude, il demande catégoriquement à Dylan de ne pas manquer son rendez-vous, sinon c’est la police qui pourrait prendre le relais. « Dans le travail, admet-il, on a recours à des menaces. On leur fait sous-entendre qu’on a du pouvoir alors qu’on n’en a pas. »

La cellule JJD se rend régulièrement sur les lieux des nuisances. Mais en général, un travail préalable se fait avec le « meneur » du groupe de jeunes, ce qui permet de déminer le terrain. « Car le travail peut être dangereux », raconte Sabbar Laarsid, lui aussi éducateur, qui tient à ajouter qu’il arrive « dans certains dossiers que le jeune ne soit pas en faute, mais simplement catalogué comme voyou ».

« L’Agence tous risques, c’est vraiment la dernière chance, au dernier moment », disait la chanson. Des paroles qui font écho aux dires de Benoît Alexandre : « On est là en dernier recours, pour rectifier une situation qui n’arrive pas à être gérée. » Et les plans qu’élabore la cellule JJD pour réduire les nuisances, se déroulent-ils sans accroc ? Plus ou moins, estime Benoît Alexandre qui avance que trois dossiers sur dix sont couronnés de succès. Un succès qui se mesure à l’aune de l’apaisement des nuisances. Quant à l’aspect médiation du projet, il semble peu présent. « Les plaignants ont souvent peur des représailles, ils préfèrent rester anonymes », nous dévoile Sabbar Laarsid.

S’il est vrai que nos deux éducateurs mettent les mains dans le cambouis, il n’en reste pas moins que leur « méthode » donne l’impression d’être inspirée par une approche policière. Ce que ne renie pas Benoît Alexandre : « C’est vrai qu’entre un travail de police de proximité et nous, il y a un papier de cigarettes. »

AMO et JJD, le désamour

Les relations entre la cellule JJD et les services d’aide en milieu ouvert (AMO), dont les missions sont aussi de faire de la prévention, ne sont pas des meilleures. « Les AMO, on ne s’entend pas avec elles, dit franchement Benoît Alexandre. Ils attendent que les jeunes viennent vers eux. Ils ont peur d’intervenir. »

Il est vrai que la pratique de terrain de la cellule JJD a de quoi faire grincer quelques dents dans le secteur de l’Aide à la jeunesse. « Il y a des points de divergence au niveau de la philosophie des projets. L’accès libre, sans contrainte, à la demande est essentiel pour les AMO », nous dit-on au Service droit des jeunes. Du côté de l’AMO AJMO, on admet que la démarche de médiation est « intéressante », mais la cellule JJD se contenterait de « cibler un symptôme sans s’attaquer à un contexte ». Enfin, la charge la plus sévère est exprimée par David Lewahert, travailleur social de rue de l’AMO Point jaune : « Leur approche est clairement sécuritaire, alors que nous défendons une approche basée sur une relation de confiance. La cellule JJD, c’est l’instrumentalisation de travailleurs sociaux par les pouvoirs publics. Nous, on n’arrive pas dans un quartier avec un dossier transmis par la police. Selon moi, la création de la cellule JJD est un problème de mauvaise gouvernance. Avant, à Charleroi, il y avait un service prévention avec des travailleurs de rue. Ce n’est plus le cas et, aujourd’hui, on constate que certains quartiers ont été abandonnés. »

Pour Franco Gizzi, cette méfiance des AMO s’explique simplement : « Les AMO sont dérangées qu’on aille au cœur du problème. Les éducateurs de la cellule vont là où personne ne veut aller. Grâce à un travail de proximité, d’écoute et de patience, et même si c’est parfois violent, on peut avancer. »

1. Service Relations aux citoyens :
– adresse : rue Warmonceau, 39 à 6061 Montignies-sur-Sambre
– tél. : 071 86 88 01
– courriel : relations.citoyennes@charleroi.be

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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