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Regard critique · Justice sociale

Iweps : le bonheur, c’est combien ?

Mesurer le bien-être permet de savoir où intervenir prioritairement. Quelques localités wallonnes testent une méthode participative pour se donner de nouveauxindicateurs.

21-11-2010 Alter Échos n° 305

Dans le cadre du plan de cohésion sociale des villes et communes de Wallonie, l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique(Iweps)1 se penche sur le bien-être des Wallons. Une vaste recherche-action, participative et novatrice, est en effet menée actuellement, sous la houlette du Conseil del’Europe, pour déterminer des indicateurs de bien-être.

Nous sommes au quatrième étage du CPAS de Charleroi, dans une vaste salle de réunion. Deux grandes tables de part et d’autre de la pièce sont occupées pardes citoyens de tous horizons. Ils sont commerçants, conseillers CPAS, détenus, travailleurs « article 60 », fonctionnaires ou membres d’un comitéintergénérationnel de la région. Ils y discutent de leur bien-être et tentent de fixer les critères qui permettraient de l’évaluer. Logement, emploi,santé, famille, etc. Tous les aspects de la vie sont passés en revue et sont « cotés » selon une gradation qui va d’une situation très mauvaise avec peud’espoir d’en sortir à une situation très bonne et durable.

Petit retour dans le temps

L’institut régional de statistiques, l’Iweps, a été sollicité il y a quelques années par la Direction interdépartementale de laCohésion sociale de la Région wallonne pour élaborer un indicateur synthétique d’accès aux droits fondamentaux. L’objectif était de classer lescommunes de Wallonie en fonction de leur niveau de cohésion sociale et du risque éventuel de dégradation de celui-ci. Cet indicateur est utilisé notamment pourévaluer le montant des subsides accordés aux communes. Plus la population d’une commune paraît en difficulté du point de vue de sa cohésion sociale, plus lebudget octroyé à la commune sera important.

Cependant, ainsi que l’explique Christine Ruyters, spécialiste du champ de la cohésion sociale à l’Iweps, les données pour calculer l’indicateursynthétique d’accès aux droits fondamentaux sont datées et parcellaires. Les communes ont d’ailleurs réagi avec scepticisme – quand ce n’est pascarrément de façon négative – à cet indicateur.

Or, parallèlement à son travail sur cet indicateur d’accès aux droits fondamentaux dans les communes wallonnes, l’Iweps contribuait à la mise au pointd’une méthodologie de construction d’indicateurs de cohésion sociale par le Conseil de l’Europe2. Celui-ci en vient assez rapidement àconsidérer que ces indicateurs doivent être construits avec les citoyens et non provenir de démarches des seuls experts, trop théoriques. Le Conseil de l’Europe metdonc au point un processus élaboratif, avec les citoyens, de définition et de mesure du bien-être. La cohésion sociale est en effet entendue comme la capacitéd’une société à assurer le bien-être de ses membres.

Il suffisait alors de mettre en application la méthodologie du Conseil de l’Europe récemment mise au point, et bien connue de l’Iweps, pour obtenir de meilleursindicateurs de la cohésion sociale, donc du bien-être, dans nos communes.

Quinze communes pilotes

Quinze communes se sont engagées dans la recherche-action sur les indicateurs de bien-être. Dans chacune d’elle, un groupe de coordination est constitué. Il organiseralui-même la consultation citoyenne en rassemblant des groupes homogènes constitués de personnes d’origine semblable (seniors, jeunes, fonctionnaires, entrepreneurs,sans-abri, etc.). Ces citoyens ont été appelés, dans un premier temps, à livrer tous les termes qui leur paraissaient pouvoir déterminer le bien-être. Puisils ont fait de même avec le mal-être et, enfin, avec les éléments qui peuvent améliorer le bien-être.

Des dizaines de réunions ont permis de faire émerger des milliers de critères de bien-être. Autant de critères qui ont été passés à lamoulinette par les chercheurs de l’Iweps et du Conseil de l’Europe pour en extraire des indicateurs clés.

A l’heure actuelle, une série de réunions de validation, par des groupes dits « arc-en-ciel » – qui mélangent des citoyens d’originesdifférentes – valident les indicateurs retenus. Au final, le travail des citoyens et des chercheurs doit aboutir à des indicateurs synthétiques du bien-être qui vontpermettre de mieux orienter l’action sociale mais aussi, explique Samuel Thirion, du Conseil de l’Europe, « de systématiser une approche de coresponsabilité »qui implique à la fois les pouvoirs publics, les associations et les citoyens.

Notons au passage, ainsi que le souligne Samuel Thirion, que c’est la première fois qu’une telle recherche est menée à l’échelle d’unerégion. « Nous avons déjà travaillé avec des entreprises, des lycées ou des villes, mais pas encore au niveau d’une région »,explique-t-il.

Une claque, et des lunettes à remplacer

Tout cela est fort bien et plein de bonnes intentions, mais en quoi ces indicateurs de bien-être vont-ils servir l’action sociale, dans le concret d’un quotidien trèsterre-à-terre ? Bernard Antoine, secrétaire du CPAS de Montigny-le-Tilleul et président de la fédération hennuyère des secrétaires de CPAS, acoordonné en avril dernier le congrès annuel des secrétaires de CPAS. Thème de cette année : comment concevoir des politiques sociales qui ne restent pasbraquées sur la lutte contre la pauvreté financière et la mise à l’emploi, mais retournent au contraire à des valeurs plus fondamentales liées auxcapacités des individus et à leur bien-être global.

« On a reçu une claque au congrès, dans le sens où on change de paradigme. On n’est plus dans une logique de la croissance, de l’économique pourl’économique, mais dans une logique de liberté individuelle. On doit penser un service public autrement que nous le faisons depuis vingt ans. On doit pouvoir accepteraujourd’hui qu’il est possible de vivre autrement que par le travail. Il est possible d’apporter quelque chose à la collectivité par une action culturelle, sociale,bénévole ou autre », affirme Bernard Antoine.

Il faut donc, d’une part, envisager l’aide à l’inclusion comme n’étant pas forcément axée sur la mise à l’emploi, quirésulte finalement d’une vision productiviste capitaliste de l’humain. Et il est nécessaire, d’autre part, de s’assurer que l’individu est dans lesconditions de bien-être minimum pour que sa mise à l’emploi, si elle est envisagée, soit effectivement possible.

Comment, en effet, s’acharner &agrav
e; remettre sur le marché du travail des personnes en situation de mal-être, de mauvaise santé, devant faire face àd’importants problèmes de logement ou vivant en marge de la société ? Mesurer le bien-être des individus permet de savoir où intervenir prioritairement.

Des nouveaux indicateurs aux nouveaux objectifs ?

Dans le cadre de la présidence belge de l’Union européenne et de l’année de la lutte contre la pauvreté, Charleroi a accueilli mi-octobre dernier uncolloque dédié au plan de cohésion sociale européen et aux indicateurs de bien-être intitulé « Promouvoir la cohésion sociale au niveaueuropéen : des concepts et des indicateurs au service de l’action ». A l’issue de ce colloque, une déclaration finale a été cosignée par lesministres, responsables politiques et associatifs concernés – et en particulier par la ministre wallonne en charge de l’Action sociale et de l’Egalité des chancesEliane Tillieux. Cette déclaration, évidemment bien plus générale que ce qui ressort des groupes de travail animés par l’Iweps, réaffirme les engagements enfaveur d’une politique intégrée de cohésion sociale. Des engagements sur trois objectifs essentiels : le « bien grandir », le « bien vivre ensemble» et le « bien vieillir ».

Un programme ambitieux qui passe par l’éducation, l’accès à un emploi de qualité ou à un revenu de remplacement suffisant, l’accèsà un logement décent et aux soins de santé. La déclaration prévoit aussi la conception d’indicateurs harmonisés au niveau européen « quipermettent de mesurer et de suivre les évolutions au cours du temps du niveau de bien-être des populations ». Il faudra pour cela « fixer, à partir de ces indicateurs,des objectifs chiffrés définis en concertation avec les Etats membres et leurs instances infranationales ou fédérées ».

Vaste programme, dont on espère qu’il se donnera les moyens de ses ambitions.

1. Institut wallon de l´évaluation, de la prospective et de la statistique
– adresse : rue du Fort de Suarlée, 1 à 5001 Belgrade (Namur)
– tél. : 081/46.84.11
– fax : 081/46.84.12
– courriel : info@iweps.be

2. Le Conseil de l’Europe est une organisation internationale à ne pas confondre avec l’Union européenne ni avec son Conseil. Fondée en 1949, elle lui préexiste. Elleregroupe ses vingt-sept Etats, mais également encore vingt autres, y compris la Russie et la Suisse.

Arnaud Gregoire

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