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Regard critique · Justice sociale

Migrations

Hébergeuse et réfugiées, une solidarité entre femmes

Pour accueillir les milliers d’Ukrainiens qui ont fui leur pays en guerre, des citoyens se mobilisent. Ou plutôt des citoyennes. Car ce sont bien souvent des femmes qui hébergent les réfugiés. Reportage chez une de ces citoyennes en périphérie bruxelloise.

200.000. C’est le nombre de réfugiés, peut-être surestimé, que la Belgique s’attend à accueillir. À l’heure où ces lignes sont écrites, quelque 30.000 Ukrainiens se sont déjà enregistrés au centre du Heysel pour demander la protection temporaire. Un afflux non seulement massif et soudain de déplacés, mais aussi une population majoritairement constituée de femmes et d’enfants qui nécessite des infrastructures adaptées. Face à cette vague, l’État belge dépassé peut heureusement compter sur les citoyens. Ou plutôt les citoyennes. Car ce sont bien souvent des femmes seules qui hébergent ces exilées. C’est le cas de Julie Galand. 39 ans, maman solo qui jongle avec un double emploi pour joindre les deux bouts, elle accueille à l’étage de sa maison beerseloise, deux mères et six enfants qui ont fui leur ville natale en Ukraine. Un bel exemple de solidarité féminine qui fait dialoguer d’un bout à l’autre de l’Europe différentes trajectoires de femmes qui cumulent souvent les difficultés.

L’indispensable relais citoyen

Cela ressemble à la maison du bonheur. Un jardin avec un bac à sable, une balançoire, des lampions dans les arbres, une grande table d’hôtes, un joli saule pleureur. C’est ici qu’Oxana et Irina, deux femmes ukrainiennes de 35 ans, ont posé leurs valises. Elles ont fui la ville ukrainienne d’Ivano-Frankivsk avec leurs trois enfants respectifs et sont arrivées ici. Un endroit paisible, rempli de jeux pour les enfants. Et pour cause, leur logeuse, Julie, professeure de philosophie et de citoyenneté, s’est installée il y a deux ans dans la maison de son enfance et a reconverti l’étage supérieur en un espace créatif (« Le rhizome ») pour y organiser des stages et des activités pour les enfants et les parents.

Oxana et Irina ont posé leurs valises à Beersel. Elles ont fui la ville ukrainienne d’Ivano-Frankivsk avec leurs trois enfants respectifs.

« C’était pour moi une décision instinctive, explique-t-elle. Je me suis enregistrée à l’ambassade ukrainienne et aux différentes communes pour proposer un logement. Dix jours après l’invasion, j’ai reçu un mail qui m’a conforté dans mon choix. La plateforme citoyenne m’expliquait que les autorités avaient libéré 70 à 100 lits. J’étais tellement gênée pour eux d’avoir écrit un tel chiffre, alors qu’on s’attendait à des milliers de personnes. J’ai donc rejoint des pages Facebook de soutien aux réfugiés sur lesquelles je voyais que les demandes de logement dépassaient largement ce chiffre. Dans ces moments-là, les citoyens ont vraiment un rôle à jouer. La situation est exceptionnelle, on ne peut pas juste dire ‘je paye des impôts, c’est à ça que ça sert’. » Mais, quand on est une femme seule avec enfant, quel est le coût de cette solidarité ?

Le coût de la solidarité féminine

Julie, 39 ans, élève seule sa fille de 6 ans et travaille l’équivalent d’un temps plein et demi en cumulant deux emplois. Malgré ses cinq diplômes universitaires, son poste d’enseignante lui permet de gagner à peine 200 euros de plus que le chômage. « Je n’avais que ça à proposer, un toit, du chauffage et des conditions d’accueil adaptées aux enfants. Mais pas le temps ni l’argent pour nourrir sur mon seul salaire huit personnes en plus de ma fille et moi », avoue Julie. Même si les Ukrainiens peuvent s’inscrire pour recevoir des aides, d’une part il y a un long délai d’attente avant de les recevoir et ils ne s’inscrivent pas forcément. C’est le cas d’Irina, qui a peur d’être obligée de rester si elle reçoit la protection temporaire. Elle vit de petits boulots de vente en ligne, n’a pas de diplôme et sa situation est essentiellement déterminée par celle de son compagnon. Son souhait est avant tout de rejoindre son mari, plombier-chauffagiste réfugié en Pologne où il a pu trouver un travail, mais pas encore de logement pour faire venir sa famille. « L’autre jour, elles pensaient faire de grandes courses chez Delhaize. Elles sont revenues avec seulement quelques produits. Alors maintenant elles ont très peur du coût de la vie en Belgique », explique Julie. Sachant que le salaire moyen en Ukraine est de 500 euros par mois, Julie est très consciente que le peu de ressources que ces deux réfugiées ont, elles doivent le garder pour affronter l’avenir extrêmement incertain. Alors, pour faire face au coût de cette solidarité, l’hébergeuse a elle-même fait appel à son entourage et celui de son compagnon pour lever des fonds. Grâce à cet argent, elle a pu payer le supplément mazout que la présence de sa nouvelle famille nombreuse occasionne. « Je tablais un peu sur cet élan de solidarité général. Mais force est de constater qu’encore une fois, ce sont souvent des femmes qui me contactent pour apporter leur aide. »

Trajectoires de femmes précaires

Lorsqu’on creuse pour reconstituer le maillage de cette solidarité, il est intéressant de constater comment les schémas de précarité de ces femmes s’accumulent et se suivent. Si Oxana et Irina ont pu trouver refuge chez Julie, c’est grâce à Christina, la belle-sœur d’Oxana. Installée depuis huit ans en Belgique, cette Ukrainienne vit avec un salaire minimum de femme de ménage. Après avoir subi des violences conjugales, elle est partie vivre avec son fils de 2 ans dans l’appartement une chambre de sa mère, elle aussi installée en Belgique pour faire des ménages et envoyer de l’argent à la famille en Ukraine. « Christina a sacrifié sa vie pour les hommes. Elle a renoncé à faire des études contrairement à son frère, parce qu’il fallait qu’elle ramène de l’argent pour aider son père malade. » Des femmes dévolues au « care », au soin des autres. C’est aussi le cas d’Oxana, la deuxième réfugiée hébergée par Julie qui travaillait en Ukraine comme infirmière scolaire. Son mari militaire est resté au pays. Il forme des soldats et s’occupe de l’approvisionnement de fioul sur les zones de combat. « Elle subit un stress très intense, car, quelques jours par semaine, son mari se rapproche des lignes de combat et risque sa vie. »

Femmes seules avec enfants

Bien qu’elle affirme le contraire, l’engagement de Julie ne se limite pas à la mise à disposition de son espace. Elle a trouvé une institutrice et une psychologue ukrainiennes qui vont organiser des sessions de soutien psychologique et des cours en ukrainien pour les enfants. « Les enfants comme les adultes ont besoin de rencontrer des pairs, de se mettre en lien pour se soutenir, échanger. » Chez Julie, Victoria, 14 ans, Olga, 13 ans, et Anastasia, 13 ans, suivent pour l’instant des cours à distance. La moitié de leurs camarades de classe sont restés en Ukraine où l’école continue malgré la guerre. Pour les plus jeunes, la situation est plus complexe. « Véronica, 9 ans, est encore trop jeune pour suivre des cours sur un ordinateur ; alors je suis en train de trouver une solution avec une école Montessori, dont le programme plus souple permettrait de la scolariser uniquement l’après-midi pour qu’elle puisse continuer à étudier en ukrainien le matin. » Mais il reste encore les toutes-petites Zlata, 3 ans, et Ania, 2 ans, pour lesquelles il est difficile de trouver une école maternelle tant que le logement n’est pas fixé. « Ça soulagerait beaucoup les mamans, elles ont besoin de souffler, car, depuis leur exil, elles restent à la maison en permanence avec leurs enfants. » On sait que le parcours des femmes en tant que réfugiées les expose à des risques d’exploitation professionnelle et sexuelle1, et les enfants sont une charge supplémentaire. « Plusieurs propriétaires ont déjà refusé de louer un logement à Irina et Oxana en invoquant les enfants comme une source de ‘bruits’ et de nuisances en général », rapporte Julie. La présence des enfants ouvre plus facilement les portes des logeurs temporaires et gratuits, mais se retourne contre elles quand « il s’agit de trouver un ‘vrai’ logement à long terme ».

Sachant que le salaire moyen en Ukraine est de 500 euros par mois, Julie est très consciente que le peu de ressources que ces deux réfugiées ont, elles doivent le garder pour affronter l’avenir extrêmement incertain.

« Des mères, ça sait gérer une baraque ! »

Des femmes qui viennent en aide à d’autres femmes, toutes en charge d’enfants et cumulant les discriminations liées à leur genre : salaire, logement, charge des enfants et des aînés… Pas étonnant qu’émerge la solidarité féminine. « Le fait que ce soient des femmes seules avec enfants m’a clairement encouragée à leur ouvrir les portes de ma maison. Mais je me dis que pour elles, c’est aussi plus sécurisant. » En effet, en Belgique, on a relevé quelques cas d’hébergeurs malintentionnés qui accueillaient des réfugiées ukrainiennes en échange de faveurs sexuelles ou de travail domestique gratuit. « Au début, je ne voulais pas qu’elles fassent quoi que ce soit, parce que je ne voulais pas leur donner l’impression de profiter de leur présence. Mais en fait, elles ont envie, ça les aide à se sentir à l’aise, de participer et de pouvoir contribuer au bien-être général. » Une bonne volonté qui se conjugue au respect et qui permet de faire tourner la baraque. « Je suis désolée pour l’a priori, mais des mamans, ça sait gérer les choses ! Il y a une entraide naturelle dans la vie quotidienne. On sait qu’on est sur la même longueur d’onde, qu’on peut compter les unes sur les autres pour vivre dans un endroit propre et agréable. » Alors, au final, le coût de cette solidarité n’est pas si lourd pour Julie. « Tout est tellement fluide et naturel. Mais surtout ça ne coûte pas tant en énergie, par rapport à d’autres choses qui ont moins de sens. »

Quels risques encourus par les réfugiées ukrainiennes ?

Contrairement à l’idée reçue que les migrants sont majoritairement des hommes, près de la moitié des personnes immigrées en Belgique sont des femmes2. Si une majorité concerne des regroupements familiaux, la crise des réfugiés ukrainiens est inédite en cela où ce sont des femmes qui arrivent seules avec leurs enfants, les hommes étant appelés à rester combattre en Ukraine. Une population qui nécessite de relever des défis particuliers en termes d’accueil : garde d’enfants, soutien financier (surtout dans le cas de schémas familiaux traditionnels où le mari est le pourvoyeur principal dans la famille), transports et logements sûrs, accompagnement de santé adapté, sans oublier les questions de santé mentale, centrales quand on accueille des enfants traumatisés par la guerre. En tant que femmes et migrantes, les réfugiées sont aussi exposées à des risques particuliers que pointent Léa Monteillet et Anna Melenchuk, chargées de projet au Centre international pour le développement des politiques migratoires. « Bien que les processus informels et les réseaux de solidarité jouent un rôle essentiel dans l’accueil et l’intégration des personnes réfugiées, il y a des risques d’exploitation et de traite d’êtres humains. Étant donné que l’enregistrement pour la protection temporaire peut prendre des jours, de nombreuses familles s’appuient souvent sur les informations publiées sur divers groupes sur les réseaux sociaux où des citoyens et citoyennes ou la diaspora ukrainienne offrent un hébergement et d’autres formes de soutien aux personnes réfugiées. La majorité de ces groupes sont administrés par des bénévoles ou la diaspora ukrainienne, qui n’ont pas la capacité de vérifier la fiabilité et sécurité de ces offres. » Un avis tempéré par Koen Dewulf, directeur de Myria, le Centre fédéral Migration. « Des campagnes de prévention contre la traite des êtres humains sont actuellement menées et c’est très important. En réalité, les réfugiées ukrainiennes sont davantage exposées au risque d’exploitation économique. En attendant de pouvoir intégrer le marché formel de l’emploi en Belgique, elles peuvent être amenées à accepter des jobs informels par pressions sociales où, sans nécessairement être inhumaines, les conditions ne sont pas correctes et peuvent rapidement se dégrader. »

 

  1. « La recherche de l’UN-MENAMAIS qui a étudié les faits de violences sexuelles en Belgique entre 2017 et 2020 confirme que les réfugié.e.s constituent un groupe vulnérable en ce qui concerne les abus sexuels : 84 % de ces personnes ont en effet déjà été exposées à de la violence sexuelle », « La vulnérabilité des femmes ukrainiennes », une opinion de Michel Pasteel, directeur de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, publiée dans Le Soir.
  2. D’après Myria, le Centre fédéral Migration, 49 % des entrées d’immigration déclarées étaient des femmes en 2015.

En savoir plus

« Chez les hébergeuses », Focales, dans Alter Échos n° 474, mai 2019, Martine Vandemeulebroucke.

Émilie Pommereau

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